DE LA HAUTE VOLTIGE

Le Devoir du 4 mai nous initie à la prose d’un sociologue qui, faisant preuve d’une hardiesse  intellectuelle peu commune, établit des liens entre l’attentat à la mosquée de Québec, les intégristes catholiques, l’Opus Dei, la Fraternité Saint-Pie X, les soldats d’Odin  et tutti quanti. Il dénonce un  monde de culture et de traditions chrétiennes qui, sous de multiples étiquettes, abriterait une sorte de terrorisme diffus dont on feint d’ignorer l’existence alors qu’on ne cesse de s’en prendre au terrorisme islamique, lequel ,tout compte fait, ne serait pas si menaçant qu’on le laisse entendre.

La démonstration dudit sociologue est époustouflante. On demeure pantois devant  une telle lecture de l’histoire et des faits. Faut être un savant peu ordinaire pour se lancer  dans une acrobatie aussi risquée. Quoi qu’il en soit, il convient de lui reconnaître le mérite d’une belle capacité d’invention.

LA CLASSE MOYENNE

Sorte de mythe nouveau, ce concept de classe moyenne qui envahit le discours politique à la mode.

Elle n’est pas facile à définir,  à circonscrire, à situer où elle loge, cette classe moyenne.  Autrefois, on aurait plutôt parlé de petite ou de moyenne bourgeoisie, des gens qui avaient  la chance d’échapper  à la pauvreté, de vivre au-dessus d’un minimum dit vital, de jouir d’une relative liberté économique. Tout en se résignant à ce qu’une large frange de la collectivité se contente de ressources insuffisantes; des gens dont laissait entendre  parfois qu’ils étaient nés pour un petit pain.

Justin Trudeau voit  dans la classe moyenne l’indicateur premier de la santé économique. C’est sa façon à lui de voir les choses. Mais il y a  une autre manière de voir. Elle  consiste à mesurer la valeur du  progrès humain en tenant compte prioritairement de la manière  dont la richesse collective est répartie. La présence d’une classe moyenne en croissance  peut être vue comme  un signe de santé économique, mais la réduction progressive de la pauvreté constitue un indice plus significatif, car  porteur  d’une dimension humaine et sociale que ne garantit pas la seule présence  de la classe bourgeoise.

CES MILLIONS QUI DÉFILENT

Je regarde passer sous mes yeux des millions, plusieurs centaines de millions de dollars qui transitent du trésor public vers des entreprises  privées dans le but, louable en soi, de créer ou de protéger des emplois et de soutenir des entreprises en difficulté. Cela fait partie d’une politique économique à la mode dans de nombreux pays; une politique qui,   semble-t-il,  reçoit l’aval de la majorité des contribuables.En fait, beaucoup parmi ceux-ci ont le sentiment, à tort, que de toute façon ils n’y peuvent grand-chose.

On est témoin d’un transfert discret de propriété où des contribuables se trouvent à subventionner des entreprises et leurs actionnaires De ce transfert les uns sortent moins riches ,les autres en meilleure posture. Mais on nous dit, invoquant la théorie du ruissellement, qu’à la fin tout le monde sera gagnant puisque l’économie se portera  mieux.

Le citoyen ordinaire voit passer le défilé et  constate qu’il emprunte toujours  la même direction. Il rêve du jour où le courant s’inversera et où ceux qui profitent du système actuel  retourneront au trésor public ce qui  appartient à tout le monde. Il y a là une facette de la justice distributive qu’on est porté à oublier.

POUR MIEUX COMPRENDRE LE CONFLIT ISRAÉLO-PALESTINIEN

L’ouvrage de synthèse Israël et la Palestine, qu’a publié Guy Durand (Editions des oliviers, 2016), s’avère un outil précieux pour aider à comprendre les origines et la nature de l’interminable conflit qui entretient  l’instabilité au Moyen-Orient et dont la solution conditionne l’instauration d’une paix durable dans cette région.

Richement documenté, le travail de recherche de l’auteur  apporte un éclairage précieux issu à la fois du rappel d’un passé plusieurs fois millénaire et d’une analyse attentive des événements contemporains. L’auteur nous fait remonter jusqu’à Abraham, ancêtre commun des deux peuples,  souligne les événements marquants qui ont influé sur le déroulement de l’histoire au cours des siècles qui ont suivi pour terminer par la description de l’état des lieux tel qu’il s’offre aujourd’hui à notre regard.

Guy Durand propose sept éléments de solution pour résoudre la crise actuelle, le premier étant la reconnaissance de la Palestine comme État de plein droit, cette reconnaissance pouvant être facilitée  par des mesures de boycottage, à l’instar de ce qui s’est produit lors de la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud. Autres mesures : l’arrêt immédiat des colonies  de peuplement, le retrait d’Israël des territoires occupés,la reconnaissance de Jérusalem comme ville internationale, l’entente sur les frontières et la relocalisation du Mur(proposition un peu ambiguë ) , l’établissement d’un corridor terrestre entre Gaza et la Cisjordanie, le retour des réfugiés sur leur terre ou leur indemnisation ou une aide pour s’installer ailleurs(autre proposition un peu ambiguë).  Dans l’ensemble, des propositions réalistes,mais que des sionistes qualifieront sans doute d’utopiques ou d’irrecevables. Elles valent qu’on s’y arrête et qu’on en discute.

CHOIX AMBIGUS

Les évêques américains se sont réjouis de la décision du président Trump de supprimer les subventions aux ONG qui incluent l’aide à l’avortement dans les services fournis aux femmes dans les pays en développement. Or la décision du président trublion compromettra l’application d’autres mesures visant à améliorer le sort de femmes qui supportent des conditions de vie parmi les plus pénibles. Ces femmes font partie des « périphéries » dont parle le pape François et dont le sort doit, selon lui, nous préoccuper en tout premier lieu.

Qui plus est et qu’ils le veuillent ou non, les éminents prélats, en faisant ce choix, donnent  de la légitimité à un politicien intempestif et dangereux dont les décisions mettent en péril des avancées sociales majeures, voire le fonctionnement normal de la vie démocratique. Ils se trouvent à mettre  en question une politique sociale sans doute imparfaite mais qui ne se réduit pas à la seule question de l’avortement. Au fait, l’éthique sociale chrétienne inclut d’autres composantes, telles  par exemple la protection de l’environnement, dont le président Trump se fiche allègrement, ou encore le refus de la torture, que ce même président considère acceptable en certaines circonstances. Nul doute que les évêques américains ont quelque chose à dire en ces matières et peuvent  parler d’autre chose que d’avortement.

LES PERSÉCUTIONS CONTINUENT

Dans un bloc-notes du mois de février 2010 je soulignais la gravité des persécutions dont sont victimes de nos jours les chrétiens à travers le monde.Voici qu’un rapport récent de l’Agence Fides vient de confirmer que la situation perdure. En sont victimes plus de 215 millions d’hommes et de femmes qui témoignent de leur foi en Jésus-Christ. On dénote une cinquantaine de pays qui, à des degrés divers, tolèrent et même organisent ces atteintes aux droits humains. Se situent en tête de liste plusieurs pays du Moyen-Orient, l’Afghanistan, la Somalie, le Soudan, l’Erythrée, le Pakistan; s’ajoutent la Corée du Nord, la Chine, le Vietnam et de nombreux autres pays dont certains reçoivent une aide humanitaire fournie par des organismes d’allégeance chrétienne.

Il est à l’honneur de l’humanisme chrétien que des témoins de la foi persistent à afficher leurs convictions dans des conditions pareilles. Mais il est moins honorable que des décideurs politiques ou économiques de pays démocratiques se comportent comme si ces abus et ces sévices n’existaient pas . Il appert que les droits humains perdent de leur importance quand se présentent des occasions de signer des accords commerciaux lucratifs. On admire le courage des victimes de persécutions, mais on ne semble pas prêt à leur porter secours en intervenant auprès de ceux qui les persécutent. Cela, paraît-il, irait à l’encontre du réalisme politique et des exigences de l’économie.

TRIBULATIONS DÉMOCRATIQUES

L’arrivée au pouvoir de Donald Trump surprend et inquiète, non sans raison. Voici que le mauvais fonctionnement d’un mécanisme démocratique a fait en sorte qu’un représentant de la post-vérité , trublion de haute gamme, détient désormais les rênes du pouvoir à la tête de la première puissance du monde. Il devient même un dépositaire de l’arme nucléaire. Inquiète, la communauté internationale pénètre pour un temps dans une période de grande incertitude.

On peut néanmoins se permettre d’espérer que le pire n’arrivera pas. Car dans une saine démocratie l’opinion publique est toujours en mouvement. Des citoyens attentifs utilisent les moyens à leur portée pour tenir en alerte le sens de la responsabilité collective. D’autres prennent du temps pour se réveiller, mais finissent par le faire. Un sondage récent permet de le constater : le président trublion est déjà en perte de vitesse. Il pourrait suffire d’une mesure du genre impeachment ou d’un vaste courant populaire pour qu’il retourne à ses affaires.

Le règne Trump sera donc, espérons-le, de courte durée. Mais qu’il puisse être devenu réalité, ne serait-ce que pour un temps, confirme l’avis de Platon, à savoir que tout ce qu’on gagne à ne pas prendre au sérieux la politique, c’est d’être gouverné par des gens pires que soi. Un avis que pourraient méditer en premier lieu ceux qui suivent les courants à la mode et ceux qui ne se déplacent même pas pour voter.

BONNE ANNÉE QUAND MÊME

On se souhaite une bonne année pour 2017. C’est de bon augure. Mais  je constate que beaucoup semblent le faire  avec une certaine réticence, sans trop de conviction.  Ils pensent à l’horrible guerre qui ravage la Syrie, au terrorisme djihadiste qui crée partout l’insécurité, au phénomène Trump, à l’accroissement du commerce des armes,  au renforcement de l’armement nucléaire, au tsar Poutine, aux inégalités sociales qui constituent une bombe à retardement aussi bien à l’intérieur des  nations qu’entre pays riches et pays pauvres. On se souhaite mutuellement la paix, mais on la sent fragile,cette paix ardemment désirée.

À contre-courant des prophètes de malheur, la liturgie chrétienne continue de parler de paix. C’est dans  ce même esprit que Jean XXIII publia jadis sa célèbre encyclique sur la paix, alors que planait la menace nucléaire.  Il  proposait que tous les hommes et femmes de bon vouloir, aussi bien non-croyants que croyants, s’attellent à l’urgente tâche de créer les conditions favorables à l’instauration d’une paix solide : entre individus, entre groupes sociaux, entre nations, à l’échelle de l’univers. Un plan d’action teinté d’utopie,mais au demeurant réaliste et incontournable. Pour l’avenir de l’humanité il n’y avait alors pas d’autre choix. C’est pareil aujourd’hui.

La paix comme espoir, mais aussi comme tâche à accomplir. De cette façon, on a plus de chance que l’année soit bonne. Nonobstant les ombres qui se profilent à l’horizon.

 

PANIERS DE NOËL ET RÉFORME DES STRUCTURES

Je vois, sur mon écran de télévision, défiler des bénévoles nombreux qui s’emploient à remplir des paniers de Noël et font appel à la générosité du  public. Ce  public répond généreusement. Je crois discerner là la marque  d’un humanisme dont les racines sont  chrétiennes et qui témoigne d’une avancée de civilisation.

Plus nombreux qu’avant sont ceux et celles qui bénéficient de cette générosité. Le nombre des moins nantis augmente. Pourquoi? On peut  se demander par exemple si le fonctionnement de certains mécanismes de gestion gouvernementale n’a pas comme effet d’engendrer la pauvreté.  On constate entre autres que les mesures d’austérité qui visent à effacer le déficit budgétaire frappent en premier lieu les plus démunis. On sait d’autre part que des hommes et des femmes qui travaillent à plein temps ne réussissent pas à dépasser le seuil de la pauvreté. On dirait des sortes de mécanismes  qui à la fois aggravent  les inégalités sociales et multiplient la clientèle forcée d’avoir recours aux paniers de Noël.

L’Évangile nous invite à être solidaires des pauvres Mais pas nécessaire pour cela d’en fabriquer. Il faut plutôt réformer les structures qui créent la pauvreté tout en continuant de remplir des paniers de Noël. Je vois là une bonne façon de vivre des Fêtes joyeuses.

LA RAISON ET L’ÉMOTIVITÉ

Des sénateurs canadiens estiment que les citoyens- au premier rang les Québécois-  sont trop émotifs quand on parle de pétrole et de pipeline (Voir Le Devoir, 8 décembre 2016). Ce serait trop émotif, paraît-il, que de s’inquiéter des risques que font courir  l’exploitation des sables bitumineux et le transport par pipeline. Ce qui est raisonnable, c’est de « tirer parti des abondantes ressources  de notre pays au profit de tous les Canadiens », sans être obsédé par la question de l’environnement. Selon l’un de ces vénérables sénateurs,« toute politique énergétique au Canada ne peut reposer sur un fond émotif et délaisser tous les raisonnements rigoureux et objectifs nécessaires ».

Donc, ce serait verser dans l’émotivité  que de s’inquiéter des conséquences sur le climat qu’entraîne l’exploitation des sables bitumineux de l’ Alberta ou des risques encourus par le passage d’un pipeline qui traverserait des centaines de plans d’eau , dont le majestueux fleuve Saint-Laurent. Or l’émotivité nuit à la rectitude du jugement.  On nous conseille  plutôt de faire confiance  à la froide raison -particulièrement celle des sénateurs- plus apte à discerner l’ampleur  des bienfaits que nous assurerait une politique énergétique  qui ne se laisse pas ébranler par l’émotivité et s’appuie sur des « raisonnements rigoureux et objectifs ».

C’est bien connu, les gens émotifs dérangent. On a l’impression qu’ils  chialent pour  tout ou pour un  rien .  Mais il faut bien reconnaître qu’ils  peuvent parfois rendre service. Comme les oies du Capitole, qui donnèrent l’alerte alors que les gens raisonnables dormaient sur leurs deux oreilles. Ainsi fut sauvée Rome. Par des oies émotives. Pas par des sénateurs.