FRANÇOIS PARMI LES LOUPS

img1c1000-9782848764405François parmi les loups. C’est le titre d’un ouvrage que Marco Politi, vaticaniste de haute réputation, consacre au pape François (Paris, Éditions Philippe Rey, 2015). Une analyse factuelle qui nous aide à comprendre ce qui se passe actuellement à la tête de l’Église catholique et dont les répercussions se font sentir partout au sein de la catholicité. Marco Politi met en relief la multiplicité de changements en apparence mineurs dont l’ajout des uns aux autres est en train de générer  une sorte de révolution tranquille. Pensons par exemple au synode sur la famille qui s’est transformé en une vaste consultation à laquelle sont conviés tous les chrétiens ,quel que soit leur statut dans l’appareil ecclésial. C’est du jamais vu.

 Marco Politi décrit le cheminement de Jorge Mario Bergoglio, jésuite argentin et archevêque de Buenos Aires, appelé à devenir «  le pape du bout du monde »; tel par exemple son souci d’accorder préséance aux hommes et aux femmes dit «périphériques » et que l’économie moderne traite  comme des « déchets » . Déjà l’archevêque argentin donnait à l’option préférentielle pour les pauvres cette dimension pastorale de première importance qu’on retrouve chez le nouvel évêque de Rome .

 « Évêque de Rome » : c’est le titre que revendique  le nouveau pape. Celui de Souverain Pontife ne l’intéresse pas. Au fait, par le truchement de petits changements et de gestes symboliques discrets il détricote peu à peu le mythe de la papolatrie. C’est une révolution, toute en douceur.

 Ce que nous vivons présentement au sein de l’Église catholique est réjouissant et fait naître une grande espérance. Mais c’est également inquiétant. En lisant Politi on est  enclin à se demander si François aura le temps d’ancrer solidement l’aggiornamento profond qu’il a entrepris. Car les obstacles sont nombreux. Qu’on se rappelle : le jour même de son élection il a demandé à ceux qui réclamaient sa bénédiction de le bénir lui d’abord. Il en sentait un grand besoin. Comme un pressentiment, dirait-on. Oui, il faut prier pour ce pape venu du bout du monde, car  ce qu’il a entrepris est grandiose, mais ce n’est pas dépourvu de risque.

TÉMOIGNAGE À COEUR OUVERT

Je le dis comme je le pense (Éditions du Boréal), titre un  récent ouvrage de Claude Morin,lequel fut jadis ministre dans le cabinet de René Lévesque. L’auteur y aborde  trois problématiques bien distinctes : l’avenir du Québec face à l’impasse constitutionnelle, le bilan d’un engagement politique particulièrement intense, le témoignage d’un croyant qui exprime sa foi en toute simplicité.

Chaque partie offre un intérêt particulier. Dans la première, qui traite  de l’impasse actuelle, l’auteur propose que le Québec soumette au reste du Canada une modification constitutionnelle visant à corriger l’injustice commise par le coup de force  de Pierre Trudeau, en 1981; une proposition qui pourrait provoquer un déblocage dans les relations entre le Québec et le reste du Canada et offrir  aux souverainistes une nouvelle manière d’aborder la question de l’avenir du peuple québécois.

L’auteur dresse ensuite un bilan de son engagement politique, tant à titre de sous-ministre que de ministre. Un bilan impressionnant, nonobstant le reproche qu’on lui a fait d’avoir commis des faux pas et des maladresses.On débattra sans doute encore longtemps du bien-fondé de stratégies  élaborées  par ce ministre réputé comme un expert en relations intergouvernementales. Il demeure que  Claude Morin a sans doute toujours été un serviteur compétent et loyal de l’État québécois.

Impressionnant aussi, le témoignage du croyant.  Ce n’est pas à la mode, de nos jours, d’avouer ainsi,en toute simplicité, sa foi dans le christianisme et ses valeurs. Claude Morin le fait sans prétention et sans bigoterie. Son  rappel  du passé religieux dans lequel il a baigné ne manque pas de saveur.  C’est à la fois pittoresque et rafraichissant. Ce retour dans le passé contraste avec sa manière de voir actuelle de l’univers de la foi et dont il nous entretient en conclusion; une vision des choses qui nous est servie dans le cadre d’une réflexion à la fois philosophique et théologique d’une grande profondeur et où foi, science et raison dialoguent avec intelligence. Une réflexion éclairante et stimulante.

LE MYTHE NAPOLÉONIEN, De Las Cases à Victor Hugo

Sylvain Pagé
LE MYTHE NAPOLÉONIEN
De Las Cases à Victor Hugo
Paris, CNRS Editions, 2013
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Dans Le  mythe napoléonien,  Sylvain Pagé nous présente le résultat  d’une recherche
fouillée, minutieuse, substantielle. Elle laisse néanmoins en plan- ce qui est inévitable vu l’ampleur du sujet- plusieurs interrogations  qui surgissent quand on veut porter  un jugement sur le personnage ambivalent, aux multiples facettes,  qui a marqué en profondeur son époque et amorcé un virage dans l’histoire de l’Occident.

L’auteur décrit comment s’est construit un mythe auquel  Bonaparte contribua lui-même, à commencer par la rédaction attentivement surveillée des Bulletins de la Grande Armée et plus tard du  Mémorial  de Sainte-Hélène. S’amorça, surtout au temps de l’exil  du célèbre personnage, une ère de diabolisation où s’illustrèrent des faiseurs d’opinion renommés,  dont  Chateaubriand et  madame de Staël. Mais vint tôt l’époque, au lendemain de sa mort, où l’on  passa de la diabolisation à une forme de divinisation à laquelle contribuèrent  de grands esprits, tels Balzac et Victor Hugo. La  glorification du mythe conduisit à l’émergence d’une sorte de messianisme.  Sylvain Pagé illustre l’émergence de ce phénomène en exhumant  de l’oubli d’incroyables  élucubrations concoctées par des  esprits brillants, renommés pour leur vigueur intellectuelle, et qui  ont largement  contribué à la transformation du mythe en fièvre  messianique.

Heureusement, depuis cette époque de mythification à l’extrême,  le souci de la rigueur historique a inspiré  une appréciation plus nuancée de l’ère napoléonienne. A néanmoins subsisté  une tendance à gonfler l’importance du personnage et de  ses performances.  On fait l’apologie de son génie  militaire tout en laissant dans l’ombre le coût humain énorme de certaines épopées  guerrières, dont la guerre d’Espagne et celle de Russie. On vante son génie politique en oubliant de souligner qu’il a hypothéqué  en grande partie l’avenir de la France en Amérique du Nord en bradant la Louisiane pour un plat de lentilles. Il a gaspillé  les ressources humaines et économiques de son pays et  retardé son passage à la modernité.  Il a commis les erreurs qui sont celles de  tout régime politique dépourvu de frein. Néanmoins, des esprits que l’on dit éclairés ont fait l’apologie de ce pouvoir absolu,  souvent arbitraire et erratique.

Le mythe napoléonien présente le portrait d’un homme  fascinant.  On conserve, après lecture,  une certaine admiration pour le personnage de légende aux ambitions démesurées. Mais le regard critique de Sylvain Pagé nous aide à nous prémunir  contre  toute tentation de mythification. Ce faisant, l’auteur apporte un éclairage précieux  dans le travail d’exploration du passé. D’une certaine façon, il remet les pendules à l’heure.

 

PEUT-ON ENCORE SAUVER L’ÉGLISE ?

Hans Küng
Editions du Seuil
Paris 2012

Un essai troublant, qui ne laisse pas indifférent. Théologien prestigieux, Hans Küng porte un diagnostic sévère sur l’Église postconciliaire qui, à son avis, a transformé le lendemain de Vatican 11 en un processus de restauration qui nous ramène loin en arrière, dans le sillon tracé par la Contre-Réforme. Il met en question non pas la communauté ecclésiale mais l’appareil romain de gouvernance. Pour lui, l’Église, c’est d’abord la communauté des croyants en Jésus-Christ et non pas l’appareil de pouvoir qui ne tient pas compte de la liberté apportée par le Christ et qui cherche à maintenir les fidèles dans un état de soumission et de résignation.

L’argumentaire de Hans Küng s’appuie sur une lecture de l’histoire du christianisme à laquelle on est peu habitué et dont on ne partagera pas nécessairement toutes les conclusions. Il rappelle que c’est l’appareil romain qui est responsable en premier lieu de la rupture avec la chrétienté orthodoxe et ensuite de celle qui a pris forme avec la Réforme protestante. Il voit dans cet appareil un facteur de division de la chrétienté. En contrepartie, à l’intérieur de l’Église catholique s’est renforcé un système où les évêques, au lieu d’être en premier lieu les pasteurs d’une communauté de croyants, sont devenus des préfets romains chargés de transmettre les directives provenant d’en haut. Ils sont liés de nos jours par un serment de fidélité qui fait d’eux des exécutants sans droit d’avis personnel. Un serment qui se formule ainsi : « Je promets que je resterai toujours fidèle à l’Église catholique et au pape, pasteur suprême et vicaire du Christ, successeur du saint apôtre Pierre, primat et chef du collège des évêques. Je vais obéir au libre exercice du pouvoir et de la primauté du pape dans l’ensemble de l’Église et soutenir et défendre avec soin ses droits et son autorité ». Selon Hans Küng, ce serment inclut entre autres l’obligation de soutenir la position doctrinale d’Humanae vitae, celle qui impose le célibat des prêtres et celle du refus de l’ordination des femmes. Pas étonnant par conséquent que l’Église catholique ne puisse devenir le lieu d’un véritable débat sur de telles questions.

Les systèmes autoritaires peuvent imploser, dit l’auteur. Mais avant que cela n’arrive dans l’Église on peut intervenir, agir, appliquer une ​« thérapie œcuménique » comportant divers éléments, tels par exemple : réformer la Curie romaine selon l’Évangile, abolir l’Inquisition même dans ses formes diffuses, écarter toute forme de répression, remodeler le droit canon de fond en comble, autoriser le mariage des prêtres et des évêques, ouvrir tous les ministères ecclésiastiques aux femmes, impliquer de nouveau le clergé et les laïcs dans le choix des évêques, cesser de proscrire l’eucharistie en commun des chrétiens catholiques et protestants, pratiquer l’entente œcuménique et la collaboration sincère, sans échappatoire ni dissimulation.

Nonobstant ses critiques concernant le catholicisme romain Hans Küng demeure confiant et optimiste. Il insiste en conclusion sur l’importance de prendre la parole, sur les diverses possibilités qui s’offrent aux chrétiens, dans une société moderne, de multiplier les initiatives, sur la coopération entre mouvements réformistes, sur l’efficacité de la résistance et la force de l’espérance. Quitter l’Église ou se résigner en laissant aller les choses représentent à son avis des mauvais choix. À ses yeux, chaque croyant peut être porteur de changement à l’intérieur de l’Église.

On se prend à souhaiter que des chrétiens regroupés en équipes de réflexion s’adonnent à une analyse critique et attentive de Peut-on encore sauver l’Église ? Ils pourront en dégager des lignes d’action qui les guideront dans leur propre engagement ecclésial.

SI l’EGLISE, C’EST NOUS …

Denis Paquin, o.m.i

Défis d’une évangélisation « nouvelle » et «autre »
Collection Héritage et projet
Montréal, Fides, 2011

Selon l’auteur, « un modèle historique de l’institution est en train de mourir et un autre est en train d’advenir, tout comme au temps de Jésus et de l’ère apostolique de la fondation de l’Eglise ! »( p.234) Ce qui est en train de mourir, explique-t-il, c’est l’appareil de pouvoir, la centralisation romaine, la tentative de restauration et du retour en arrière amorcée au lendemain de Vatican 11. Ce qui est en train d’advenir, c’est la montée du Peuple de Dieu en marche, l’émergence de communautés de croyants où la pratique de la liberté chrétienne éradiquera peu à peu un asservissement spirituel malsain.

Vatican 11 fut un printemps, un court printemps pour l’Eglise, selon Denis Paquin. Il partage le point de vue de Jacques Grand’Maison, qui voit dans ce concile une « brèche historique » vite récupérée par le « monolithisme romain » et qui constate (cité,p.213) que « l’Eglise d’ici n’a jamais été aussi téléguidée de Rome depuis les dernières années avec un cumul de décrets prescriptifs tatillons et péremptoires(…) loin de l’esprit de l’Evangile , de Vatican 11 et de ses promesses, de la situation historique actuelle comme appel à de profondes mutations du style de l’Eglise et de la pensée chrétienne. Si bien qu’on peut se demander si le dernier concile n’a pas été qu’un bref intermède dans la longue foulée de la crise du modernisme depuis le XIXème siècle ».

Denis Paquin décrit mieux ce qui est train de mourir que ce qui est en train d’advenir. Ce qui est normal, puisqu’on ne peut prédire avec exactitude à quoi ressemblera le nouveau visage de l’Eglise peuple de Dieu. Des signes de renouveau surgissent ici et là. L’Esprit souffle où il veut, même à Rome. Jean XXIII a créé une grande surprise en convoquant Vatican 11. Accédera peut-être au souverain pontificat un autre pape au profil modeste qui débloquera le processus amorcé avec le dernier concile et que des apparatchiks romains tentent de freiner. Dans l’attente de ce moment de grâce les tentatives d’aggiornamento se multiplient au sein du Peuple de Dieu. L’auteur lui-même en constitue un exemple. Il porte un regard empreint d’espérance sur le tournant historique dans lequel sont engagés des chrétiens au sein d’un monde qualifié de postmoderne et postchrétien.

L’Eglise dont il parle, c’est en priorité celle dont le Saint-Siège constitue le centre et le symbole d’unité. On a l’impression qu’il attend peu d’une nouvelle catholicité englobant le réseau des Eglises chrétiennes, particulièrement la chrétienté orthodoxe et les grandes confessions protestantes. En revanche, il semble compter beaucoup sur l’apport éventuel des grandes traditions religieuses non-chrétiennes. La spécificité chrétienne qui marque le déroulement de l’histoire semble pour lui facilement contournable.

« Si l’Eglise, c’est nous… » propose une réflexion audacieuse, nourrie de l’apport de théologiens modernes qui n’ont pas attendu une permission venant d’en haut pour jeter un regard neuf sur la vie ecclésiale ; un regard éclairé et stimulé par le précieux intermède qu’aura été la grande rencontre de Vatican 11.

LA CONVERSATION

Jean d’Ormesson
Éditions Héloïse d’Ormesson,
Paris 2011

Un ouvrage imprégné d’humour et de finesse, qui rappelle Le souper , d’Edouard Molinaro. Chez ce dernier l’échange avait lieu entre Talleyrand et Fouché. Ici, la conversation engage Bonaparte et Cambacérès. L’auteur nous assure que tous les propos prêtés au Premier consul ont été prononcés par lui dans une circonstance ou une autre. Son but : tenter de cerner le moment où le vainqueur de plusieurs affrontements militaires célèbres en serait venu à la conclusion qu’il était possible et de mettre fin à la Révolution et d’en assurer la triomphe en instaurant un règne impérial qui, renouant avec l’histoire au-delà de la Royauté, ferait resurgir un empire qui prolongerait une filiation issue à la fois de l’empire de Charlemagne et de l’Empire romain. L’empire dont il rêve, c’est la république qui monte sur le trône. « J’ai l’imagination républicaine et l’instinct monarchique, dit-il. Je veux rétablir une monarchie qui soit républicaine. Et ma république à moi est romaine, militaire, guerrière, conquérante. Mon modèle n’est pas Versailles, mon modèle est Rome. Et mon modèle n’est pas les Bourbons, mon modèle est César ».

Une relecture de l’histoire qui ne manque pas de piquant. Et cela nous est servi dans une ambiance pleine de charme et de pittoresque. Tel un bon vin Jean d’Ormesson vieillit bien. On ne s’ennuie pas avec lui. Et on apprend beaucoup.

LA CULTURE RELIGIEUSE N’EST PAS LA FOI

Guy Durand
Identité du Québec et laïcité
Éditions des oliviers
Montréal, 2011

Quand on discute au Québec de laïcité, d’éthique ou  de philosophie du droit, on ne peut se permettre d’ignorer la contribution de Guy Durand, éthicien et juriste. Celui-ci  s’est particulièrement fait connaître  dans le débat entourant le nouveau cours d’éthique et culture religieuse. Il sait démystifier  les sophismes à la mode, circonscrire  de façon rigoureuseles concepts et les présupposés, redonner leur place à  des prémisses incontournables.

Le seul point faiblede l’essai intitulé La culture religieuse n’est pas la foi est sans doute le titre. Celui-ci coiffe  mal le contenu. Le sous-titre Identité du Québec et laïcité  circonscrit mieux le thème étudié.  L’auteur montre comment cette laïcité, dont on débat  parfois avec virulence, ne peut bien s’interpréter  que si on rétablit  son  lien avec  des racines historiques et culturelles spécifiques.  Elle n’est pas un  oxymore issu d’un milieu aseptisé. Quand on en fait une entité abstraite au service d’une idéologie on la rend non fonctionnelle, non opératoire. Car  il existe plusieurs modèles de laïcité. « Du point de vue sociologique, philosophique et juridique, il est donc simpliste de prôner une définition abstraite et intemporelle de la laïcité de même qu’un modèle  particulier-absolu ou idéal- à l’aune duquel tousles régimes socio-politiques concrets seraient jugés ….La laïcité admet des modèles multiples qui, selonles témoignages donnés précédemment, tiennent compte de l’histoire, de la sociologie et de la situation politique du pays » (p.68)

On devra donc, si l’on veut  promouvoir un  modèlede laïcité adéquat pourleQuébec, s’éclairer de plusieurs repères :lerespect de son histoire et de son identité, la protection et la promotion de ses valeurs fondamentales, la civilité et l’harmonie sociale,les droits de la  majorité, l’intégration des immigrants à la culture commune, la  nature etles objectifs de l’école, qui est en partie le prolongement dela famille. Desrepères qui impliquent «  une place privilégiée accordée à la culture chrétienne, base de la culture commune et identitaire  du Québec » (p.69).

Les réflexions  de Guy Durand sur la laïcité sont éclairantes.  Le sont non moins celles qui concernent le multiculturalisme, les chartes des droits de la personne et les accommodements raisonnables. Sur chacune de ces questions l’auteur procède avec rigueur et nous rend le précieux service de bien cerner les concepts et d’attirer  l’attention sur l’essentiel. Le  parcours éthico-juridique qu’il nous propose  débouche sur un chapitre fort intéressant portant sur des applications concrètes, l’une concernant la définition d’un cadre de vie commune, l’autre visant les implications juridiques et politiques. Au nombre de celles-ci réapparaît le dossier du cours d’éthique et culture religieuse (ECR)  qu’il faudrait, à son avis, réviser   parce qu’imprégné de  l’idéologie du multiculturalisme ; sans compter, ajoute-t-il, «  qu’il est pour une bonne part antipédagogique ».

Voici donc un essai substantiel,  éclairant, qu’on aura profit à consulter  si l’on veut y voir plus clair dans le débat sur la laïcité, les accommodements et autres problèmes connexes.

UN BONHEUR SI FRAGILE

Michel David
Montréal, Editions Hurtubise, 2009
Roman

L’univers que dépeint Michel David (en 4 volumes) représente un coin de pays bien de chez nous et évoque en même temps un mode de vie
fort lointain. L’écart entre ce monde rural du début du 20ème siècle et notre temps est considérable. Néanmoins, on s’y retrouve dans l’imagerie qui est projetée. Celle-ci suscite une sorte de nostalgie, mais aussi de la fierté. Un monde qui s’apparente à celui que décrivent Claude-Henri Grignon dans Un homme et son péché et Arlette Couture dans Les filles de Caleb.

Corinne Joyal fait penser à Emilie Bordeleau, Gonzague Boisvert a hérité de certains traits de SéraphinPoudrier, le notaire remplit bien sa fonction de gardien de la loi et fait prévaloir des rapports de justice. Deux traits communs à la plupart de ceux et celles qui forment cette communauté rurale : le courage et l’ingéniosité. On y pratique l’autarcie économique et on affronte le quotidien avec toutes les ressources à sa portée. Des gens qui construisent le pays par la base, tout se tenant au courant des problèmes qui préoccupent les élites, religieuses ou civiles.

Le courage imprègne la vie quotidienne, et aussi la religion. Celle-ci influe grandement, pesamment, sur la manière de vivre de chacun et chacune. Un christianisme lourd, un apparatchik clérical omniprésent. Nonobstant ce poids, une foi authentique suit son chemin et anime des valeurs telles que l’amour et le respect de la vie, le travail, la solidarité. Elle inspire des personnages forts, colorés, inventifs. Moins l’époque d’une grande noirceur que celle d’une grande espérance.

On parle d’un roman. Mais on a parfois l’impression qu’il s’agit d’une tranche d’histoire. Si Michel David était encore des nôtres, je lui poserais la question : a-t-il fait d’abord œuvre de romancier ou d’historien ?

PASSION POUR L’ALGÉRIE – LES MOINES DE TIBHIRINE

John Kiser
Paris, Nouvelle Cité, 2006

L’œuvre cinématographique Des hommes et des dieux a bouleversé des milliers de spectateurs, aussi bien non-croyants que croyants. Nombreux sont ceux et celles qui, à la suite d’une telle expérience, ressentent le besoin d’en savoir plus sur l’assassinat des sept moines, le contexte historique, religieux et politique de l’événement, l’impact de cette tragédie sur la société algérienne et sur les rapports entre chrétiens et musulmans. John Kiser a effectué une longue recherche visant à trouver réponse à plusieurs de ces questions. Il nous fournit un éclairage précieux portant sur l’origine des événements et leur déroulement ; un éclairage dont ont pu profiter les réalisateurs du film.

Il y a le cheminement personnel de chacun de ces religieux, l’histoire du monastère établi en pleine montagne, celle du voisinage des moines avec de pauvres paysans dont ils étaient solidaires ; celle aussi d’une présence française qui remonte à 1830 ; d’une conquête arabe qui éclipse la période des invasions barbares, laquelle débute au temps d’Augustin d’Hippone ; celle de l’ordre romain, identifiable en partie à l’essor du christianisme. L’Algérie que nous connaissons est issue de cette superposition d’apports culturels et sociaux différents et, sous certains aspects, complémentaires.

Les moines de Tibhirine ont voulu assumer ce passé en y insérant le témoignage d’une expérience de vie chrétienne à la fois radicale et toute simple, attentive de façon particulière au monde de l’islam. Ils ont introduit une dimension humaine et spirituelle de haute qualité dans un univers perturbé par la haine et la violence. En apparence, leur rêve a échoué. En réalité, ils ont remporté l’épreuve, à la manière du Christ vainqueur de la mort. C’est ce que John Piser nous aide à comprendre. 

C’EST UNE CHOSE ÉTRANGE À LA FIN QUE LE MONDE

Jean d’Ormesson
Paris, chez Robert Laffont, 2010

Le titre de l’ouvrage est original, le contenu aussi et facile d’accès. On y parle d’histoire, de science et de philosophie dans un langage à la portée de tous et chacun. Un

enchaînement d’interrogations que suscitent les changements rapides qui de nos jours marquent l’histoire et affectent notre connaissance de l’univers. S’inscrit en filigrane un regard qui apparaît tantôt comme celui du croyant sceptique, ou celui de l’agnostique qui ne sait pas trop s’il est croyant ou non. On y invoque des penseurs qui nous ont précédés et qui ont tenté avant nous de répondre aux questions fondamentales sur le pourquoi et le sens de la vie. Le tout nous est présenté dans une ambiance relaxe, sans angoisse, dans un monde dont il est dit qu’il est beau et où chaque homme tient l’infini dans le creux de sa main.

« Ceux qui ne croient pas à Dieu, écrit l’auteur, font preuve d’une crédulité qui n’a rien à envier à celle qu’ils reprochent aux croyants….Si je croyais à quelque chose, ce serait plutôt à Dieu- s’il existe. Existe-t-il ? Je n’en sais rien. J’aimerais y croire. Souvent je crois en Dieu parce que j’en doute. Je doute en Dieu ». La formule est brillante. Et dérangeante.

C’est dans ce style que nous sont proposées quelques centaines de pages d’une rumination à la fois substantielle et colorée, qui rejoint chacun au-dedans de soi, incitant gentiment à affronter des questions incontournables : l’existence de Dieu, le pourquoi des choses, le sens de la vie, le mystère du temps, l’égalité devant la mort. Et j’en passe. Je retiens en finale : « J’espère que les hommes ne souffriront pas toujours. Ou qu’ils souffriront un peu moins. J’espère qu’il y aura enfin un peu de bonheur pour ceux qui n’en ont jamais eu. J’espère-est-ce assez bête !- que la justice et la vérité, si souvent contrariées, sont, ici-bas d’abord, et peut-être même ailleurs, autre chose que des cymbales et des illusions. Il faut toujours penser comme si Dieu existait et toujours agir comme s’il n’existait pas ».

Une bonne lecture en perspective.