SOLIDAIRES DANS LA SANTE

Des prophètes de malheur prédisent un avenir catastrophique pour le système de santé québécois. Cigales imprudentes, nous nous serions dotés d’un vaste réseau d’établissements de santé trop coûteux pour nos moyens et dont le fonctionnement est alourdi, paraît-il, par des pratiques médicales onéreuses, des habitudes de fréquentation de citoyens qui auraient tendance à considérer les hôpitaux, les CLSC et les cliniques médicales comme des centres de loisirs, des cohortes de personnes âgées qui trompent leur ennui en occupant un espace qu’ on devrait réserver à de vrais malades. D’où l’idée qui resurgit à l’occasion de pénaliser les demandeurs de soins en imposant un ticket modérateur.

Est-ce une erreur d’avoir implanté un système fondé sur le principe de l’accessibilité générale et gratuite ? Est-ce que le système se porte si mal que ça ? Sommes-nous engagés sur une pente qui conduit à la faillite ?

Voyons les choses de plus près, mais aussi dans une vue d’ensemble qui tient compte à la fois du passé et de ce qui se pratique ailleurs.

AVANCEE HUMAINE

Des soins de santé accessibles à tous, c’est un gain historique, un gain de civilisation, un des grands acquis du XXème siècle, un héritage que nous ont légué les Trente Glorieuses ( 1945-1975). Avant cette époque, des groupes de citoyens altruistes, par exemple les communautés religieuses hospitalières, dont certaines étaient déjà à l’œuvre au Québec au temps de la Nouvelle-France, ont accompli un travail immense en vue de faire reculer la maladie et la souffrance. Mais l’accessibilité demeurait partielle. Les frais médicaux et hospitaliers résultant de la maladie d’un seul membre d’une famille pouvaient plonger celle-ci dans la pauvreté. Le secteur privé, nonobstant ses mérites, avait atteint les limites de son efficacité.

Peu à peu, dans une perspective d’éthique structurelle, a prévalu l’idée que l’Etat, responsable du bien commun, devait lui-même prendre la tête du combat pour la santé, et ce au bénéfice de tous les citoyens, autant les pauvres et les peu nantis que les riches. On a voulu rendre la solidarité plus réelle, concrète, significative pour l’ensemble des citoyens, tout en tenant compte du principe de subsidiarité qui exige qu’on respecte l’autonomie et la compétence spécifique des groupements professionnels voués à la promotion de la santé.

Le bilan : un vaste réseau qui couvre toutes les régions du Québec et qui, en dépit de ses imperfections, accroît la qualité de la vie et offre un soutien précieux face aux épreuves qui affectent la santé des citoyens. Peut-être pas le meilleur système au monde, mais sûrement un des meilleurs.

LA VOIE EGALITAIRE

Dans les faits, l’égalité face à la maladie et aux besoins de soins de santé demeure toujours relative. Des circonstances feront que tel bénéficiaire aura la chance de connaître personnellement un médecin ou celle de vivre dans le voisinage d’un hôpital, ou encore, à titre de travailleur syndiqué, de pouvoir profiter d’une assurance collective couvrant les frais d’une chambre privée. Mais dans l’ensemble et pour ce qui en est des besoins essentiels, le système public de santé québécois respecte le principe d’égalité. Il est de texture démocratique. Quelle que soit la personne qui se présente à l’accueil dans un hôpital, un CLSC ou une clinique médicale, on n’exige d’elle qu’une chose : exhiber une carte de la RAMQ ou celle de l’établissement concerné. Pas besoin de sortir son porte-monnaie. C’est la collectivité qui, par les impôts et taxes, assume les frais de la lutte contre la maladie et la souffrance. Une façon pratique d’emprunter la voie égalitaire.

HERITAGE JUDEO-CHRETIEN

Sous sa façade désormais laïque le système public de santé perpétue une manière de voir et une tradition dont les racines judéo-chrétiennes sont manifestes. Nombreux sont les récits bibliques où il est question de maladies, d’infirmités, de guérisons Ces récits occupent un vaste espace dans les Evangiles. . Il est possible que sous l’effet de l’enthousiasme ou par souci d’édifier les auteurs des Livres saints aient amplifié la dimension spectaculaire en décrivant les guérisons miraculeuses que le Christ a accomplies. Mais il demeure certain, selon des historiens et des exégètes sérieux, que le prophète venu de Nazareth était un thaumaturge remarquablement efficace dont le pouvoir de guérison attirait les foules. Son talent de guérisseur étant d’autant plus apprécié que la souffrance physique était omniprésente et que la médecine de l’époque coûtait cher et, semble-t-il, donnait peu de résultats. L’évangéliste Marc raconte l’histoire d’une femme atteinte d’un flux de sang depuis douze années et « qui avait beaucoup souffert du fait de nombreux médecins et avait dépensé tout son avoir sans aucun profit, mais allait plutôt de mal en pis » Or voici qu’elle réussit à toucher le vêtement de Jésus « et aussitôt la source d’où elle perdait son sang fut tarie, et elle sentit dans son corps qu’elle était guérie de son infirmité »( 5, 25-27 ; 29). En d’autres circonstances c’est Jésus lui-même qui prend les devants et décide d’intervenir, comme s’il avait souhaité faire disparaître toutes les douleurs et toutes les infirmités. Alléger le poids de la maladie, guérir, redonner espoir : autant de signes d’une présence messianique, nous disent les Livres saints.

Les chrétiens ont toujours cherché à perpétuer ces signes à travers l’histoire, à la manière d’une tradition, d’une culture. De tous temps, ils ont édifié des « hostels de Dieu », des dispensaires, des centres d’accueil de tout genre comme des signes révélateurs de la présence du Christ, même là où les croyants en Jésus-Christ ne formaient qu’une petite minorité. Combattre la maladie et la souffrance constitue un trait caractéristique de l’humanisme chrétien, une composante culturelle, celle-là même que Sœur Teresa a concrétisée de façon si spectaculaire.

AMELIORER LE SYSTEME

Pratiquer la solidarité dans la santé, c’est faire progresser la condition humaine. Il faut promouvoir les aménagements de la vie collective qui incarnent cette pratique .Non pas s’employer à démolir les acquis ou à décrier inutilement le système, mais chercher plutôt l’améliorer et accroître son efficacité.

On prétend par exemple que de pseudo-malades abusent du système. Une gestion intelligente peut contrer ces abus, tout en se rappelant qu’un malade imaginaire traîne avec lui un malaise non détecté qu’il faut repérer et traiter. Quoi qu’il en soit, le problème le plus fréquent et le plus grave, c’est celui de gens qui souffrent réellement et supportent de longues attentes avant de recevoir les soins requis. Un problème qu’est venue aggraver une pénurie de personnel médical et hospitalier causée en partie par une mauvaise planification concoctée par des technocrates myopes et imprévoyants…

Certains dénoncent la complaisance de médecins qui, en multipliant inutilement les ordonnances, augmenteraient les coûts de fonctionnement du système. . Est-ce si fréquent ? Quoi qu’il en soit, la solution à ce problème relève de la conscience professionnelle, assise de base de la pratique médicale. C’est au cours des années de formation qu’on peut intervenir dans ce domaine. . On ne peut pallier l’insuffisance de la composante déontologique. Tout comme on ne peut ordonner au personnel hospitalier d’être humain dans ses comportements, accueillant, attentif, consciencieux. Ca doit venir du dedans. C’est là une dimension de l’agir qui accroît la qualité des soins, mais ne se commande pas et ne peut résulter de mesures administratives ou budgétaires. Il existe une composante humaine de la qualité des soins de santé que les règlementations les plus pointilleuses ne peuvent garantir.

ÇA COUTE TROP CHER ?

En comparaison d’autres pays, notre système de santé génère des coûts salariaux raisonnables, parfois inférieurs à ce qui serait équitable. Il y aurait lieu par exemple de revoir à la hausse les conditions salariales des infirmiers et infirmières et surtout leurs conditions de travail. Quand de nombreux professionnels quittent la pratique ou doivent s’absenter du travail pendant plusieurs mois pour raison d’épuisement, on doit s’interroger sur les conditions de travail qui ont engendré une telle situation.

Les établissements de santé sont d’autre part une source importante de retombées sociales et économiques, surtout dans les régions. Ils contribuent grandement à la qualité de vie et freinent une détérioration de l’état de santé des citoyens, laquelle peut engendrer des coûts socio-économiques considérables En Grande-Bretagne, où fut instauré le premier grand réseau de soins de santé au lendemain de la deuxième Guerre mondiale, on a constaté , après quelques années de mise en opération, une diminution tangible de coûts socio-économiques , tel l’absentéisme au travail. Des citoyens qui profitent de bons soins de santé coûtent moins cher à la collectivité.

L’ampleur du coût du système se mesure en tenant compte de la richesse collective. Or la société québécoise est beaucoup plus riche aujourd’hui qu’elle ne l’était dans les années 1970, quand fut implantée l’assurance-maladie. D’autre part, la portion de ressources financières consacrées à la santé au Québec se situe dans la bonne moyenne en comparaison des dépenses auxquelles consentent d’autres pays avancés.

Ce qui ne dispense pas de s’interroger sur les façons de freiner les coûts de fonctionnement. Ainsi, le citoyen ordinaire comprend mal qu’on projette la construction de nouveaux espaces dans un hôpital alors que des étages complets sont fermés ou que des blocs opératoires ne sont utilisés que quelques heures par semaine. Il ne comprend encore moins qu’on puisse envisager de construire, à Montréal, deux immenses centres hospitaliers au lieu d’un seul, comme si la mystique du béton qui a inspiré l’érection du Stade olympique avait envahi le cerveau des décideurs médicaux.

Le béton ne joue qu’un rôle secondaire dans la qualité des soins de santé.. On peut visiter en France des établissements d’allure modeste, parfois aux apparences vétustes, mais qui jouissent d’une renommée internationale. On semble avoir là-bas une idée plus juste de ce qui est prioritaire dans le domaine de la santé.

Une évaluation adéquate des ressources disponibles doit inclure une analyse attentive de la politique fiscale. S’il est vrai par exemple que de grandes entreprises appuient volontiers les campagnes de levées de fonds lancées par des établissements hospitaliers et des associations caritatives, il est non moins vrai que, grâce à des astuces fiscales, certaines d’entre elles profitent d’allègements substantiels d’impôts et ainsi contribuent moins qu’elles le devraient à l’accroissement des fonds publics. Donc, avant de conclure que nous ne pouvons plus nous payer le système public de santé dont nous profitons, il faudrait voir si chaque catégorie de contribuables fait sa part, c’est-à-dire assume une charge fiscale décente.

Autre élément du dossier : le déséquilibre fiscal. On le répète souvent : le Québec absorbe les coûts de la santé pendant que le pouvoir fédéral encaisse des surplus, lesquels ajoutent à la tentation de gaspiller et à celle d’empiéter sur les compétences des Etats provinciaux et de les soumettre à ses diktats. On ne peut passer sous silence cette donnée cruciale quand on débat des coûts du système de santé.

LA VOIE D’AVENIR

Le système public québécois de santé forme un acquis précieux qu’il faut protéger, améliorer, rendre plus humain et plus efficace .Au lieu de chercher à le ratatiner, il faut penser plutôt à accroître son accessibilité, par exemple en assurant une meilleure couverture des soins dentaires au profit des enfants et des adolescents .Donc aller de l’avant au lieu de lésiner sous prétexte que nous serions devenus des quêteux à cheval qui vivent au-dessus de leurs moyens.

Notre solidarité dans la santé doit même déborder nos frontières. Au fait, cela est déjà une réalité grâce à l’action caritative des missionnaires québécois qui ont fondé des centaines d’hôpitaux, de dispensaires, de centres d’accueil , d’écoles de formation dans le domaine de la santé partout à travers le monde .Le temps est venu de concevoir une action gouvernementale qui , s’inspirant des initiatives de nos missionnaires, appuierait et financerait des agents de développement engagés dans des tâches visant à combattre les maladies endémiques, la sous-alimentation, des fléaux tels que le sida, etc. La lutte contre les maladies et la souffrance est une urgence qui prévaut partout dans le monde et nous devons y contribuer selon nos moyens.

Dans la lutte contre les épreuves qui affectent la santé l’exemple vient parfois de plus petits et de moins nantis. C’est ainsi que des centaines de médecins cubains exportent dans plusieurs pays d’Amérique latine une compétence mondialement reconnue et appréciée. .Ils étaient même prêts, si le président Bush l’avait permis, à se rendre en Louisiane pour porter secours aux victimes de l’ouragan. Katrina. Voilà un bel exemple de solidarité dans la santé. Ce qui vaut mieux que de gémir sur les lacunes de notre système québécois et de laisser entendre que dans ce domaine nous serions de pauvres diables en train de se ruiner à vouloir remplir un tonneau sans fond.