CHOISIR ENTRE LA GUERRE ET LA PAIX

L’expansion du terrorisme dans le monde, la reprise de la guerre du Liban, l’occupation de la Cisjordanie par Israël, la guerre déclenchée par les Américains en Irak, le bourbier afghan dans lequel s’enfonce l’armée canadienne, le génocide en cours au Darfour, l’interminable conflit qui sévit dans le sud du Soudan, les massacres perpétrés par les Russes en Tchétchénie, l’oppression militaire chinoise au Tibet : autant de cas de violence armée qui incitent à revoir notre façon de penser sur la guerre et la paix. Cette mise à jour peut guider nos choix politiques, ne serait-ce que de nous inciter à ne plus considérer la violence armée comme la solution logique face aux divergences qui surgissent entre nations ou à l’intérieur des nations.

Il est utile, dans cette optique, d’approfondir certaines données, telles :: la notion de guerre juste, le droit en temps de guerre, la connexion entre la fin et les moyens, la proportionnalité, la force au service du droit, le choix de la paix, la pratique du dialogue civilisé.

La guerre juste

Les premiers chrétiens étaient pacifistes et adeptes de la non-violence. Ce qui n’a pas empêché certains d’entre eux d’embrasser la carrière militaire dans l’armée romaine. Ils ont témoigné leur loyauté envers l’ordre romain même au temps où ils étaient victimes de persécutions. Quand, avec l’avènement de l’ère constantinienne, le christianisme est devenu religion officielle de l’Empire, les chrétiens se sont sentis encore plus solidaires d’un système politique et social qui assurait un espace de paix par les armes et le respect de certaines règles de droit. Mais la pratique de la non-violence, enracinée dans l’Evangile, n’a cessé d’influencer les comportements des disciples du Christ. On en trouve une illustration frappante chez François d’Assise, qui désapprouvait les Croisades et préconisait le dialogue avec le Sultan et le monde musulman.

La violence armée apparaît comme une composante quasi naturelle de la conduite humaine et a marqué l’histoire à toutes les époques. C’est à la lumière de ce fait qu’a pris forme peu à peu la théorie de la guerre juste, dont la première formulation structurée est attribuée à saint Augustin. On ne voulait pas justifier la guerre, mais en baliser la pratique. Comme la violence armée semblait un fléau en apparence inéluctable, on a tenté de le refréner en recourant à des règles morales. On a ainsi progressivement encadré le droit de guerre (jus ad bellum) et établi les critères de la guerre juste. On retrouve un résumé de manière de voir dans la célèbre Lettre des évêques américains sur la paix, publiée en 1983. Ces critères sont les suivants : une juste cause, une autorité morale qui décide du droit de guerre, la règle de la justice comparative, l’intention droite, l’ultime recours, la probabilité de succès, la proportionnalité qui tient compte des coûts humains et sociaux.

Une question surgit au départ : qui va évaluer la juste application des critères ? Car l’histoire montre que ceux qui déclenchent les conflits ont tendance à décider eux-mêmes de la justification de leur droit de guerre. Louis XIV, Napoléon Bonaparte, les chefs militaires espagnols, britanniques ou français engagés dans les conquêtes coloniales, les décideurs politiques qui se sont lancés dans la folle aventure de la première Grande guerre mondiale, Mussolini, Hitler, George W.Bush : tous ont décrété eux-mêmes que la cause qu’ils défendaient était juste et qu’il leur appartenait de définir le droit de guerre.

Dans les faits, on décèle peu de conflits armés qui peuvent s’appuyer sur une justification morale solide, telle la défense légitime, la réparation d’une injustice, le secours apporté à une tierce partie injustement attaquée, etc. Un rare cas, à l’époque moderne, d’une guerre juste est celui de la lutte menée par les Alliés contre les forces nazies, lesquelles représentaient une menace grave pour de nombreux pays et pour la civilisation occidentale.

On peut recenser en contrepartie d’innombrables conflits sanglants, dépourvus de quelque fondement légitime, qui ont causé des dommages graves parmi les belligérants et au sein des populations qui ont subi les conséquences des combats. Pensons par exemple aux millions de morts de la guerre 1914-1918 ou encore aux millions de Juifs, Polonais, Russes victimes de la barbarie hitlérienne.

Dans l’optique chrétienne la guerre demeure toujours un fléau, un malheur. « De la peste. de la faim et de la guerre, délivre-nous, Seigneur », clame une antique prière. Elle constitue une sorte d’épidémie mentale et sociale qui s’abat sur les peuples et s’empare d’eux, un goulot d’étranglement douloureux qui freine la marche de la civilisation. Fondateur de la polémologie, Gaston Bouthoul la considère comme un macro-phénomène étrange que les sociologues et les historiens réussissent mal à décortiquer.

La conduite de la guerre

Tandis que le jus ad bellum vise à circonscrire le droit de guerre, le jus in bello tente de régir la conduite qui s’impose au cours des hostilités. Il a donné naissance aux conventions internationales qui visent à protéger les droits des prisonniers de guerre et ceux des populations civiles. Ces conventions interdisent les massacres des citoyens sans défense, les traitements humiliants ou dégradants, le recours à la torture, la spoliation des biens, etc. Ces règles sont souvent bafouées. Les massacres perpétrés par les armées allemandes en Pologne et en Russie, ceux commis par les armées soviétiques victorieuses, le bombardement de la ville de Dresde par les avions britanniques, la destruction de Nagasaki et d’Hiroshima, Abou Ghraïm et Guentanamo, des kamikaze qui tuent des citoyens innocents, le terrorisme qui frappe au hasard, des avions israéliens qui pourchassent et tuent des Libanais sans défense : autant d’atteintes aux règles de droit qui régissent la conduite de la guerre. Au fait, les conflits armés sont propices à la multiplication d’actes barbares, et ce dans un camp comme dans l’autre. Comme Aristote l’avait constaté, la violence armée crée plus de méchants qu’elle n’en supprime.

La fin et les moyens

Le débat sur la justification des moyens au nom d’une fin jugée légitime vient de resurgir à l’occasion de la guerre livrée au terrorisme. Un juriste de l’Université Harvard a justifié le recours à la torture au nom de la lutte qu’il faut à tout prix gagner contre le terrorisme. Il se range ainsi dans le même camp que les policiers de la Gestapo qui torturaient les partisans de la Résistance en France ou celui des services français de sécurité qui recouraient à la torture pour briser la résistance de rebelles algériens. C’est la même logique qui explique la création des camps de prisonniers de Guantanamo. Ainsi en arrive-t-on à « perdre son âme », comme a dit José Manuel Barroso, président de la Communauté européenne.

Le problème de la fin et des moyens redevient d’actualité chaque fois qu’on recourt à des techniques moralement indéfendables, tel le suicide que commettent de jeunes kamikaze ou le terrorisme d’Etat que pratiquent certains pays. Pas de jus in bello qui tienne dans des conditions pareilles.

Proportionnalité

Le principe de proportionnalité implique qu’il doit exister un certain équilibre, une mesure, entre les dommages subis et les représailles auxquelles on se livre. Mais il n’est pas facile d’appliquer ce principe avec justesse quand un des protagonistes dispose d’une force largement supérieure. La tentation est grande d’écraser l’adversaire quand on peut utiliser une force de frappe donnant la capacité d’exterminer aussi bien les civils que les combattants adverses, de détruire à son gré les infrastructures, de transformer les villes en amoncellement de ruines.

Il apparaît indéniable que la contre-attaque entreprise par l’Etat d’Israël contres les Hezbollah au Liban n’a respecté aucunement le principe de proportionnalité. Des observateurs ont , non sans raison, parlé de crime de guerre. Le terrorisme d’Etat qu’a pratiqué Israël était une réponse disproportionnée aux attaques de petites bandes armées dont la capacité de nuisance demeurait limitée, sauf que l’excès dans la répression leur a donné une apparente légitimité et pavé la voie à de nouveaux excès de violence. « A vaincre sans péril on triomphe sans gloire », dit le poète. Mais en outre on envenime les choses.

La force au service du droit

Ce principe est noble, son application complexe. Le droit sans la force est souvent une illusion, mais la force sans le droit ouvre la voie à la barbarie. A l’intérieur d’un pays les forces de l’ordre veillent en principe à garantir le respect du droit. Dans les faits, le pouvoir dont elles disposent est ambivalent. Soumis aux règles de droit, les corps policiers assurent la sécurité des citoyens alors que les régimes policiers créent l’insécurité et souvent répandent la terreur. Nombreux sont les pays où les forces de l’ordre se révèlent les pires ennemis des libertés civiques.

Les nations qui disposent d’une grande force militaire peuvent être tentées de confondre le droit avec la supériorité des armes et d’imposer leur domination au nom de valeurs dont elles prétendent faire la promotion. Elles s’attribuent la mission d’imposer la paix : paix romaine, paix britannique, paix soviétique, paix américaine, etc. L’impérialisme prétend vouloir contenir les excès des petites nations ou ethnies, mais il pratique lui-même un nationalisme dominateur qui s’arroge la mission de mettre la force au service du droit et ainsi faire progresser la civilisation. « Le fardeau de l’homme blanc », disait Rudyard Kipling, en parlant de l’obligation impartie aux troupes britanniques d’imposer la paix à des peuples qu’on disait arriérés. Comme si la prédominance militaire garantissait la supériorité d’une civilisation.

La force ne prouve pas le droit. Une des tâches de l’Organisation des Nations unies (ONU) est plutôt de faire prévaloir le droit au moyen de la négociation sans exclure, en dernière instance, le recours à la force. L’organisme a souvent procédé à des interventions qui ont été efficaces. Il a aussi connu des insuccès, explicables en partie par le manque de collaboration d’Etats enclins à se faire justice eux-mêmes. Il demeure que la création de l’ONU et la mise en place de mécanismes de négociation marquent un progrès de la civilisation.

Mais la culture belliciste continue d’influencer le comportement des individus et des collectivités. Son influence aide à comprendre que des peuples puissent approuver que leurs dirigeants se lancent dans l’acquisition d’armements coûteux alors que des milliers de concitoyens vivent dans des taudis, sont privés d’eau potable , de soins de santé ou de services éducatifs. Un exemple récent : le leader politique vénézuélien Hugo Chavez , progressiste présumé, vient de dépenser un milliard$ dans l’achat d’équipements militaires, alors que des centaines de milliers de citoyens du pays qu’il dirige croupissent dans la misère et la pauvreté. Encore s’il y avait urgence ! Mais qui donc veut déclarer la guerre au Venezuela ?

Le choix de la paix

L’option pour la paix est un choix philosophique et éthique. Pas seulement la paix comme vœu pieux, mais aussi comme valeur et comme objectif d’un projet réfléchi et articulé. Un choix qui considère la violence armée comme un fléau, une régression de l’humanité, même là où son emploi semble devenu inévitable. Un choix qui privilégie la non-violence et s’emploie à créer les conditions favorables à la solution pacifique des conflits. Un choix qui commande une conversion culturelle et éthique et la rupture avec une antique tradition qui , ouvertement ou implicitement, glorifie la violence : celle à laquelle s’adonnaient les légions romaines, les tribus barbares, les chevaliers du Moyen Age qui incarnaient l’honneur et le courage face à des forces du mal, les Croisés : celle que pratiquent de nos jours les soldats enrôlés dans des troupes de choc, les forces aériennes qui exterminent des citoyens innocents, les terroristes et les kamikaze prêts à donner leur vie pour une cause devenue sacrée en apparence. Détruire, c’est facile ; c’est même fascinant, quand s’y ajoute la gloire.

L’option pour la paix devient un choix impératif quand les objectifs que poursuit la violence armée sont nettement dépourvus de quelque légitimité : le goût d’en découdre avec des voisins détestés, des territoires à conquérir et à exploiter, des ressources pétrolières alléchantes, des gains commerciaux substantiels, un accroissement du prestige international, etc.

Les peuples en recherche de paix et de rapports cordiaux avec d’autres peuples ne sont pas froussards. Simplement plus civilisés.

Le dialogue civilisé

La voie du dialogue n’est pas réservée aux diplomates et aux experts des Nations unies. Nous vivons dans un monde transformé par la technologie où les moyens de communication peuvent servir à rapprocher les individus et les collectivités. Au lieu de multiples monologues qui alimentent un dialogue de sourds il faut instaurer des échanges qui favorisent l’établissement d’un consensus sur le caractère sacré de la vie, les droits humains, la justice sociale, le développement solidaire, la primauté de la coopération sur la compétition et sur les rivalités d’ordre économique, les moyens de solutionner pacifiquement les conflits,etc.. Un dialogue qui s’appuie au départ sur les quatre piliers fondamentaux de la paix proposés par Jean XXIII : la vérité, la liberté, la justice, la solidarité.

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Pour conclure

On croira peut-être déceler dans les réflexions qui précèdent une vision des choses qu’on pourrait qualifier d’idéaliste, pareille à celle qui imprègne la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 ou l’encyclique Pacem in terris. Mais cet idéalisme, que certains peuvent considérer comme une lubie, pourrait se révéler plus fécond, plus efficace que les stratégies boiteuses auxquelles s’adonnent souvent les gens de pouvoir dont la myopie et l’aveuglement entraînent l’humanité dans une succession de conflits aussi désastreux les uns que les autres. L’histoire a maintes fois révélé la faillite de la violence qui engendre la violence. Le temps est venu d’accorder la préséance aux stratégies de paix.