DES RACINES ET DES AILES

Il y a bien peu à ajouter aux témoignages qu’ont rendus au regretté cardinal Louis-Albert Vachon le cardinal Marc Ouellet, Michel Pigeon, recteur de l’université Laval, les professeurs Jacques Racine et Thomas de Koninck et de nombreux autres citoyens. Je me limiterai pour ma part à souligner la stature d’intellectuel chrétien de celui qui vient de nous quitter et le rôle historique joué par l’institution pionnière à laquelle il appartenait.

J’ai connu Louis-Albert Vachon, philosophe et théologien, alors que j’étais étudiant en théologie. Ce fut une chance- une grâce- pour moi d’avoir pu profiter de l’enseignement de ce maître de haut calibre et celui d’autres professeurs de grande culture qui oeuvraient dans son entourage, tant au Séminaire de Québec que dans les Facultés de théologie et de philosophie. Des noms me reviennent en mémoire : Paul-Emile Gosselin, Gérard Dumouchel, Benoît Garneau, Ernest Lemieux, Lionel Audet- devenu plus tard évêque auxiliaire de Québec- Maurice Dionne, Charles de Koninck, Emile Simard, Emmanuel Trépanier et combien d’autres. Ces maîtres étaient des croyants mais aussi des praticiens de la raison investigatrice, des adeptes d’une rationalité qui inspirait une démarche intellectuelle étrangère à toute forme de fondamentalisme religieux. Louis-Albert Vachon se rattachait à cette école de pensée qui trouvait dans le Séminaire de Québec un milieu réceptif et aussi un précieux soutien matériel. Un milieu qui, durant des décennies, a abrité les racines et permis plus tard aux ailes de se déployer dans le cadre d’une institution universitaire dynamique.

La longue carrière et le cheminement de Louis-Albert Vachon illustrent bien cette connexion qui relie le passé et le présent. Une continuité qui trouve son enracinement dans une institution qui, dès les débuts de la Nouvelle-France, a contribué à modeler le visage d’un petit peuple tenace qui s’entête non seulement à survivre mais aussi à s’épanouir au cœur de l’Amérique du Nord. Une durabilité qui tient sa vigueur de son rattachement aux racines originelles. . Ce dont on aurait avantage à se souvenir quand on élabore un projet de société.

 

QUAND UN INTELLO CHARRIE

Un sous-produit de l’idéologie laïciste québécoise, c’est le droit de dire n’importe quoi au sujet de l’Eglise catholique et particulièrement du pape. De cela je trouve une illustration dans un bref texte de Pierre Dubuc, intitulé Les papes maudits., publié dans le numéro d’octobre 2006 de L’Aut’Journal.

Selon Pierre Dubuc, le pape Jean-Paul 11 a mené une croisade contre le communisme. Aider de son mieux à libérer son pays d’une servitude totalitaire, et ce par des moyens non-violents, c’est mener une croisade ? Un peu gros, non ? Est-ce devenu un délit que de résister à un régime totalitaire ?

Il fallait, continue Dubuc, que le pape Benoît XVI s’invente aussi une croisade. Il a trouvé son ennemi : l’islam. Il s’est permis de laisser entendre qu’il y avait peut-être une parenté entre l’islam et la violence. Quelle horreur ! Un vrai délit ! « Bush, Ratzinger, Harper, même combat ! », s’écrie Dubuc. Ça aussi, c’est un peu gros, non ?

Vu par Pierre Dubuc l’islam baigne dans l’innocence et vit sous la menace d’une nouvelle croisade dirigée par Bush et Benoît XVI. Mais ce n’est pas ainsi qu’un professeur de philosophie de Lyon, Robert Redeker, voit les choses. Il a osé publier ( Voir Le Figaro du 19 septembre) une réflexion sur l’islam, intitulée Violence et haine (Voir La Presse, 11 octobre 2006). Depuis la parution de son texte dans Le Figaro, le téméraire auteur vit sous la protection de la police. Apparemment, il a commis l’erreur de ne pas avoir décelé l’imprégnation pacifiste du Coran. Ça lui apprendra ! Pierre Dubuc pourra lui expliquer que les gens vraiment dangereux, ce sont les papes et non ceux qui lancent des menaces de mort au nom d’Allah.

 

CROIRE, UN ACTE D’INTELLIGENCE

On attend toujours que des experts en islamisme nous disent si ce que le pape Benoît XVI a laissé entendre concernant le lien qui existerait entre la religion musulmane et la violence est fondé ou non. Ce qu’on sait en revanche, c’est que les propos du Saint-Père ont suscité plusieurs réactions violentes, dont l’assassinat d’une religieuse en Somalie. Le pape a multiplié les paroles et les gestes d’apaisement dans l’espoir de prévenir d’autres débordements. Il a semblé horrifié à l’idée que ses cogitations théologiques puissent mettre en danger la vie de chrétiens ordinaires occupés à semer un peu d’espoir autour d’eux dans des pays où la violence empoisonne l’existence quotidienne.

L’incident de Ratisbonne a éclipsé « la pointe du récit », comme diraient des exégètes. Car ce dont le pape voulait avant tout entretenir ses auditeurs, c’est de la connexion entre la foi chrétienne et la raison. En effet, la foi chez les chrétiens s’accompagne normalement d’un cheminement où l’acte d’intelligence joue un rôle de premier plan, aussi important que les pratiques religieuses qui constituent un prolongement connaturel de l’acte de croire.

La foi chrétienne est investigatrice. Elle veut savoir. Elle s’enracine dans le Verbe, le Logos. Le croyant de tradition chrétienne sait qu’il ne pourra jamais, en ce monde, cerner adéquatement les réalités spirituelles, mais il est sans cesse enclin à formuler des interrogations, à tenter de réduire l’espace du mystère, à franchir les frontières d’un univers pressenti mais jamais directement perçu. Se développe chez lui une forme de culte de la raison en recherche de vérité, une rationalité intégrée à l’acte de foi et dont saint Thomas d’Aquin est sans doute le modèle le plus représentatif, mais non le seul. Pensons par exemple à Erasme, Thomas More, Pascal, Henry Newman, Louis Pasteur, Gilbert Chesterton, Jacques Maritain, Teilhard de Chardin, etc. Adepte de la pensée aristotélicienne, Thomas d’Aquin a poussé à la limite la tension entre foi et raison, persuadé que les deux démarches sont convergentes et vouées à se compléter mutuellement.

La raison observe la nature, les réalités visibles. Elle discerne les signes d’un plan, d’un dessein intelligent perceptible peu importe qu’on se dise créationniste ou évolutionniste. Elle en tire un savoir, des conclusions. Celui qui est croyant suit le même cheminement que celui qui ne croit pas, mais sa foi le pousse à aller plus loin. La Parole révélée lui fournit d’autres points de repère tout en suscitant de nouvelles interrogations. Un bon exemple de cette complication ajoutée est sans doute le récit des origines du monde que nous propose le Livre de la Genèse. L’acte d’intelligence du croyant englobe ici à la fois la perspective créationniste du récit biblique et les nouvelles hypothèses de la science moderne. Croyant, philosophe et scientifique, Teilhard de Chardin a réussi avec finesse à faire converger sur cette question des cheminements intellectuels que d’autres penseurs jugent contradictoires.

La dimension raison de l’acte de foi constitue un paradigme premier de la tradition chrétienne. D’où un préjugé en faveur du savoir, nonobstant les conflits qui ont surgi à toutes les époques entre les traditions religieuses et le savoir critique qui souvent se heurte aux croyances. Ce n’est pas un effet du hasard si le monde chrétien a toujours cultivé un vaste espace favorable à la création et au développement d’institutions vouées à la transmission du savoir : écoles abbatiales et capitulaires, universités médiévales, innombrables fondations religieuses voués à l’éducation, enseignement des humanités dispensé dans les collèges fondés par les Jésuites et imité par de nombreuses autres institutions éducatives, des établissements plus humbles destinés à l’instruction des paysans et des ouvriers : un même trait culturel, une même tendane.de fond, celle de la foi qui croit en la primauté de la raison, une raison qui, enracinée dans la liberté d’esprit, recherche inlassablement ce qui est vrai, bien et beau. Une raison qui intervient comme une médiation entre la foi en Dieu et le monde dans lequel nous pérégrinons. Une raison qui, là où on la tient en estime, protège contre les dérapages du fondamentalisme religieux.

Paradoxe voltairien : cet homme des Lumières dénonçait l’obscurantisme religieux mais en même temps reprochait aux Frères des écoles chrétiennes de trop se préoccuper d’instruire les fils de paysans, car il craignait que ceux-ci, ayant goûté au savoir, en arrivassent à délaisser le métier d’agriculteur, ce qui aurait pu mettre en péril la sécurité alimentaire du seigneur de Ferney et de ses commensaux. Il croyait au règne de la raison, mais selon des balises qui convenaient à son statut de grand bourgeois éclairé. Les bons frères des Ecoles chrétiennes, eux, croyaient au droit à un savoir accessible à tous. Des démocrates à leur façon.

Paradoxe romain : tandis qu’à Rome un pape peu transcendant, Clément XIV, décidait de supprimer la Compagnie de Jésus, l’impératrice Catherine 11 de Russie et le Roi de Prusse Frédéric 11 offraient un refuge aux Jésuites bannis de l’espace catholique. Ils ne voulaient pas se priver des avantages de l’enseignement de qualité que dispensaient ces religieux. « Cette troupe d’hommes paisibles et innocents, disait l’impératrice, vivra dans mon empire, parce que, de toutes les Sociétés catholiques, c’est la plus propre à instruire mes sujets et à leur inspirer des sentiments d’humanité et les vrais principes de la Religion chrétienne » L’impératrice tenait en haute estime l’humanisme chrétien fondé sur la raison et la liberté d’esprit qui imprégnait l’enseignement dispensé par les disciples d’Ignace de Loyola.

Même trait culturel qui marque l’histoire de la Nouvelle-France, où, dès les débuts de la colonie, les pionniers établissent des maisons d’enseignement de qualité : Collège des Jésuites, Séminaire de Québec, Couvent des Ursulines, maisons des Dames de la Congrégation, etc. Au lendemain de la Conquête et dans les décennies qui ont suivi, des artisans du savoir ont réussi, nonobstant la pénurie des ressources et des obstacles que des pouvoirs politiques, voire religieux, allergiques au fait français dressaient sur leur route, à construire un vaste réseau d’établissements éducatifs au Québec et au Canada. Des religieux missionnaires ont ajouté une dimension internationale à ce réseau en implantant des maisons d’enseignement partout à travers le monde. . Pour ces hommes et ces femmes, foi, raison et savoir allaient de pair.

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La foi, acte d’intelligence et catalyseur d’une pensée investigatrice : c’est le paradigme que le pape a tenté de mettre en lumière lors du discours de Ratisbonne. Il a raté la cible. Il n’a pas trouvé les mots appropriés pour exprimer sa pensée. Peut-être aussi que certains ne voulaient pas de toute façon comprendre ce qu’il voulait dire et ont pris prétexté d’une citation pour grimper dans les rideaux. Chacun sa façon de dialoguer.