TRAVAIL ET CROISSANCE HUMAINE

Un ancien premier ministre du Québec a provoqué un débat fort intéressant sur la place que le travail occupe ou devrait occuper dans la vie quotidienne des Québécois. La question : ceux-ci aiment-ils travailler ou ont-ils tendance à jouer au tire-au-flanc ?

La plupart des gens veulent travailler, cela ne fait aucun doute. Surtout si on leur verse un salaire convenable. Beaucoup acceptent d’accomplir des tâches fastidieuses et souvent routinières, indispensables au bon fonctionnement de la vie collective : vidangeurs, camionneurs, préposés à l’entretien, caissières, ouvriers et ouvrières en usine, préposés aux soins de santé, etc. Des milliers de femmes assument des charges familiales sans recevoir aucune rémunération. Des hommes et des femmes se consacrent au bénévolat. Nombreux sont ceux et celles qui ont le désir de se réaliser dans le travail, quelle qu’en soit la nature.

Dans l’antique tradition gréco-romaine, on manifestait peu d’estime pour le travail manuel. On le disait servile, c’est-à-dire réservé aux esclaves. Cela incluait même la médecine ! L’homme libre d’Athènes, citoyen à part entière, aurait eu le sentiment de s’abaisser en accomplissant une tâche manuelle. Grâce à une cohorte d’esclaves à son service, il pouvait se permettre de participer à sa guise aux débats publics. La démocratie athénienne était l’apanage d’une minorité de privilégiés qui brassaient de grandes idées en confiant à des esclaves le soin d’assurer le quotidien,

Au contraire, la tradition juive a valorisé le travail manuel et la tradition chrétienne a pris le relais. Jésus de Nazareth était menuisier. Une secte fondée par un raboteur de planches, disait en se moquant le philosophe Celse. Plusieurs disciples pratiquaient le métier de pêcheurs. L’Apôtre Paul était tisserand et se faisait un point d’honneur de travailler de ses mains et de ne pas vivre aux dépens des autres. Il rappela à l’ordre des Thessaloniciens qui vivaient dans l’oisiveté. « Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus », leur disait-il.

Dans la culture judéo-chrétienne, le travail est vu comme une peine, une forme de pénitence, mais aussi comme une activité créatrice et un moyen de se réaliser personnellement et de participer à la construction de la société. La Règle de saint Benoît prescrit que les religieux doivent consacrer une partie de la journée au travail manuel. . Grâce au travail des champs, dans les ateliers, dans la fabrication d’œuvres d’art, dans des ouvrages techniques, chaque monastère pouvait se suffire matériellement, pratiquer l’hospitalité et nourrir les pauvres qui venaient quémander de l’aide.

Tous les métiers avaient leur place au cœur de la cité médiévale. Les artisans, regroupés en confréries et en corporations, détenaient des droits et assumaient des obligations. On était convaincu de la dignité du travail et conscient de son importance dans l’édification de la cité chrétienne. Certains, parmi ces travailleurs, se livraient aux activités commerciales et financières. Ils ont été à l’origine de la classe bourgeoise et les pionniers du capitalisme.

Le travail crée le capital. Mais le capitalisme sauvage du XIXème siècle va déposséder les travailleurs du fruit de leur travail et provoquer la dégradation de leurs conditions de vie, un phénomène qui se reproduit de nos jours dans beaucoup de pays du tiers monde. Face à ce scandale, le marxisme inventera un modèle de révolution qui, dans les faits, aggravera souvent les conditions de vie des travailleurs. En contrepartie, l’économie sociale de marché, proche de la pensée sociale chrétienne, proposera une autre voie, nettement plus féconde.

On trouve dans l’encyclique Le travail humain de Jean-Paul II, une remarquable synthèse de la pensée sociale chrétienne sur le travail. Fil conducteur du document : la valeur première du travail provient non pas d’abord de la sorte de travail exécuté, mais de la dignité de la personne libre qui consacre ses énergies à accomplir des tâches dont la valeur objective peut varier en fonction de certains critères socio-économiques. Ce qui vaut en premier lieu, dit le pape, c’est le travailleur qui actualise son potentiel humain, assume une charge familiale et concourt à l’édification de la société. Cette valorisation humaine est à la base du progrès tant économique que social.

Quand on débat sur le travail, il est pertinent de ne pas négliger cette vision des choses qui dépasse les considérations économiques strictement comptables. Respecter le travail et les travailleurs, c’est faire preuve d’humanisme. Et c’est rentable.

 

PAUVRE BORDUAS

Cela s’est passé à Québec, un soir pluvieux de novembre. Une rencontre qui se voulait un hommage à Paul-Emile Borduas. Ce dont s’acquittèrent avec brio deux artistes, dans une saynète captivante. Vint la suite. Un universitaire, mi-historien mi-conteur d’histoires, imposa à son auditoire un interminable laïus échevelé où il fut question un peu de Borduas mais surtout de mille et une autres choses : l’affreuse collusion mal famée de la langue et de la foi, l’obscurantisme catholique, le nationalisme rétrograde de Lionel Groulx, la dictature cléricale, nos malheureux ancêtres ployant sous le poids de l’oppression religieuse, les œuvres d’art quétaines du peintre Massicotte, et tutti quanti. En bref, le tableau d’une époque de grande noirceur dont les auteurs du Refus global rêvaient de nous libérer.

Le verbiage inépuisable du conférencier eut comme premier effet de faire oublier ce pauvre Borduas à qui on voulait rendre hommage. Deuxième effet : de nombreux auditeurs ont quitté avant la fin, les uns épuisés, les autres choqués devant un tel amateurisme drapé dans le manteau de la science.

Il faut reconnaître à sa décharge que notre historien conteur d’histoires n’est pas le seul à tenir un discours pareil. C’est à la mode de mépriser le passé du Québec et de le dénigrer. Il est urgent, paraît-il, de rompre avec les générations de débiles qui nous ont précédés et de faire table rase d’un passé pitoyable. On nous promet qu’une fois débarrassés de nos racines nous deviendrons capables d’inventer l’avenir. Voici d’ailleurs que surgissent des esprits lumineux qui s’emploient à chasser les ténèbres qui obscurcissent encore le ciel québécois. Ils nous laissent entrevoir des lendemains qui chantent. Grâce à eux, tous les espoirs sont permis.

On dirait du messianisme séculier. Face à un tel phénomène me revient en mémoire ce propos de Claude Imbert : « Ce que notre époque offre de radical, disait-il, c’est la fraîcheur de l’ignorance et le goût candide de la table rase ».