HUMANITAIRES ANONYMES

Le terme humanitaire renvoie quasi spontanément à des groupes caritatifs qui oeuvrent au service de classes particulièrement défavorisées du tiers monde : ONG diverses, Caritas allemand, Secours catholique de France, SUCO, Oxfam, Médecins sans frontières, les centres d’accueil de Sœur Teresa, des milliers d’œuvres missionnaires implantées aux quatre coins de l’univers.

Il existe aussi chez nous des humanitaires, anonymes et trop souvent discrédités. Le journaliste Pierre Foglia prend leur défense dans un texte percutant intitulé La caméra non cachée ( LA PRESSE, 25 novembre 2006), Il décrit le travail ingrat et difficile que des préposés accomplissent auprès des bénéficiaires qui séjournent dans les CHSLD du Québec. L’éminent journaliste souligne que l’on sous-estime l’apport social irremplaçable d’hommes et de femmes qui exercent des tâches que, dans la plupart des cas, leurs détracteurs n’auraient pas le courage d’assumer. Il décrit en termes crus la réalité quotidienne vécue par ces préposés. « Ce dont on n’arrête de parler, écrit l’auteur, c’est de quelques dérapages. Sans montrer d’abord la chiennerie de fin de vie dans laquelle s’inscrivent ces dérapages ….. Reconnaissez au moins que ce n’est pas une job comme les autres. Que ce n’est pas une job normale. Reconnaissez que ceux et celles qui la font sont admirables …. Et vous les espionnez ? Et vous les traitez de chiens sales ? Vous n’avez pas honte ? »

La diatribe de Foglia mérite une lecture attentive. . Quand on est en bonne santé et de surcroît blindé derrière sa bonne conscience on risque de se permettre trop facilement de jeter un regard hautain et accusateur sur les humanitaires anonymes qui acceptent d’exercer à la place des bien portants bien pensants un métier pas comme les autres, une job pas normale. Il nous invite à nous méfier d’une certaine hypocrisie inconsciente. Sans dire le mot, c’est un examen de conscience qu’il propose.

 

VIVE LA NATION QUEBECOISE !

Le débat sur l’existence de la nation québécoise ne manque pas de pittoresque. Dans le fond, c’est une affaire sérieuse. Derrière les querelles de vocabulaire se profilent des enjeux cruciaux. Les indépendantistes le savent bien, les fédéralistes aussi. Ceux-ci insistent pour dire que la résolution Harper qui reconnaît la nation québécoise n’a qu’une valeur symbolique. Mais ils savent aussi que des symboles cachent parfois de la dynamite sociale. La prise de la Bastille, le 14 juillet 1789, était un acte symbolique. On connaît la suite.

Dans le cas du Québec, le terme nation véhicule une dimension historique et culturelle. Il englobe une langue officielle, des institutions, un territoire, un vouloir-vivre collectif où les minorités trouvent leur place. Cet ensemble d’éléments devrait déboucher logiquement, tôt ou tard, sur la souveraineté politique.

Il arrive que des obstacles divers freinent l’accès à la souveraineté d’entités nationales importantes. C’était la situation vécue par plusieurs nations au temps de l’Empire soviétique. C’est, par exemple, de nos jours celle du Kurdistan.

Il est des cas où, vue de l’extérieur, la revendication nationale apparaît ambigüe et ne pas sembler amorcer une quête de souveraineté politique complète. Pensons aux Gallois, aux Ecossais, aux Catalans. Mais peut-être que la tendance dominante ira de plus en plus dans le sens d’une telle forme de souveraineté. L’avenir le dira.

Au Québec la donne est relativement simple. La volonté collective aura l’occasion de s’affirmer démocratiquement lors d’une prochaine consultation populaire où chaque partie devra, cette fois-ci, respecter les règles en vigueur. Plus de référendum volé, comme en 1995.

La souveraineté politique n’est pas qu’une plaisante vanité dont on se gratifie. Elle fournit une assise précieuse pour le développement d’un peuple. Qui plus est, l’accroissement du nombre d’Etats-nations de tradition démocratique est susceptible de réduire les tensions entre les peuples et donc de favoriser la paix. Devenue souveraine, la nation québécoise sera plus en mesure de fournir une contribution originale et fructueuse à l’instauration de rapports de solidarité entre les peuples.

 

LA SOUVERAINETE AU SERVICE DE LA PAIX

A quoi ça sert, la souveraineté politique ? C’est une question qui revient à l’avant-scène au Québec dans la foulée du débat sur le concept de nation. Quelque cent quatre-vingt peuples à travers le monde ont estimé, à un moment de leur histoire collective, que ça valait la peine de revendiquer l’indépendance politique .Un choix qui s’explique par des raisons historiques, culturelles, économiques, éthiques et autres. Comme un besoin d’accéder à un état de normalité. Celui d’une collectivité nantie d’une identité historique et culturelle spécifique et qui aspire à être responsable de son destin.

Un facteur qui souvent explique la quête de souveraineté, c’est la volonté de vivre en paix chez soi et avec ses voisins .Car s’il est vrai que la volonté d’indépendance a souvent été une source de conflits, il est non moins vrai que la cohabitation de souverainetés est un facteur de paix .Les Etats-Unis et la Grande-Bretagne ont pu développer des liens de coopération à partir du moment où l’Empire britannique a accepté de traiter d’égal à égal avec les anciennes colonies américaines devenues indépendantes. L’Europe pacifiée que nous connaissons de nos jours est composée d’Etats-nations qui se respectent mutuellement. Les pays jadis sous domination coloniale entretiennent dans la plupart des cas des rapports pacifiques avec l’ancienne puissance colonisatrice. Ce que souhaitent les peuples, c’est un état de paix qui favorise la coopération et le développement.

On déplore l’interminable conflit qui oppose les Israéliens et les Palestiniens. Il ne fait nul doute, aux yeux de nombreux observateurs, que l’instauration de la paix au Moyen Orient passe par la reconnaissance réciproque des souverainetés. Un Etat israélien, un Etat palestinien, chaque peuple devenant maître chez soi à l’intérieur de frontières bien délimitées et respectées. Un point de départ incontournable qui ouvre la voie à la coopération et à la solidarité. C’est cela, la souveraineté au service de la paix.

 

VIRAGE CULTUREL

Les députés qui siègent aux Communes à Ottawa ont décidé majoritairement de renouveler leur appui à une nouvelle définition du mariage, laquelle inclut l’union de personnes de même sexe. C’est un virage culturel qui rompt avec une tradition datant de plusieurs millénaires. Car on pensait jusqu’ici que la différence des sexes constituait une composante essentielle du mariage. Mais on faisait fausse route, semble-t-il. S’appuyant sur une nouvelle approche anthropologique les députés fédéraux ont corrigé l’ancienne perception. Confiants dans leur propre jugement et confortés par des juristes, ils ont imposé leur manière de voir à l’ensemble de la population.

Il faudra expliquer aux citoyens la raison du changement, car la plupart des gens, qu’ils soient croyants ou incroyants, continuent de penser que la différence des sexes fait partie de la nature du mariage. Ce qui n’exclut pas que des personnes de même sexe concluent des ententes de vie commune qui impliquent des droits et des devoirs réciproques, tels ces pactes qui, en France, bénéficient d’une reconnaissance légale sans toutefois être assimilés au mariage.

J’ai hâte de voir comment on définira le mariage dans le nouveau cours d’éthique et de culture religieuse qui remplacera le cours traditionnel d’enseignement religieux. Car là aussi on expérimente un virage culturel. Et il est substantiel. C’est une grosse entreprise que de faire cohabiter un certain Jésus de Nazareth avec les traditions islamiques, les rites bouddhistes, le nirvana, le samsâra, le karma, le moksha, le guru Nanak, la Triptaka, le nihilisme, le marxisme, l’existentialisme, sans oublier le Big Bang et tutti quanti. Trouvera-t-on une place, dans ce fourre-tout, pour une définition du mariage ? Et laquelle ?

Les adolescents et adolescentes qui veulent donner un sens à leur vie et rêvent d’amour et de mariage pourront désormais s’inspirer du nouveau cours de religion cosmique concocté au Québec et de l’anthropologie post-moderne officialisée à Ottawa. Leur est promis un sentier lumineux qui conduit au bonheur.

 

PANIERS DE NOËL ET PETITS DEJEUNERS

La charité privée est irremplaçable. On se réjouit des multiples initiatives qu’elle inspire. On ne peut par exemple qu’applaudir la distribution de paniers de Noël et celle de petits déjeunes servis à l’école pour les enfants qui en sont privés à la maison. Il est bon de voir aussi que des grands de ce monde participent à des colloques où l’on se demande comment on pourrait améliorer le sort des enfants pauvres. Et aussi celui des familles, car les enfants démunis appartiennent à des familles qui le sont non moins.

Mais la charité privée est insuffisante. Une étude attentive des mécanismes sociaux révèle l’influence de conditionnements structurels et institutionnels. Car il existe des structures qui engendrent les inégalités et la pauvreté. Des réformes structurelles et institutionnelles s’imposent si l’on veut réaliser une plus juste distribution des avantages sociaux. « La miséricorde passe par les structures » (L.J.Lebret). L’éducation accessible à tous, l’aide sociale, la gratuité des soins de santé, le logement social, des salaires décents, le soutien aux personnes âgées, les soins à domicile : ce sont là des exemples de mesures qui, résultant d’un meilleur aménagement structurel et institutionnel, haussent la qualité de la vie collective.. Ces mesures ne réussissent pas à répondre à tous les besoins ni à pallier toutes les lacunes, mais elles tissent néanmoins un filet social incomparable et irremplaçable.

C’est faire preuve de solidarité que de remplir des paniers de Noël et de distribuer des petits déjeunes. Mais c’est étendre les frontières de la solidarité que d’instaurer des mesures sociales qui réduisent le nombre de ceux et celles à qui il ne sera plus nécessaire de distribuer des paniers de Noël et des petits déjeuners. Et ce tout simplement parce qu’un ordre social plus juste aura réussi à combler des besoins essentiels tout au long de l’année.

ILS EN PARLENT AVEC ABONDANCE

Tout le monde parle d’eux, paraît-il. Chose certaine, eux ils parlent beaucoup, à la télévision, le dimanche soir. De quoi ? De sexe, souvent. Avec abondance et avec la prétention d’experts chevronnés. Connaisseurs intarissables, ils se relancent mutuellement sur la chose.

Ces bavards du sexe sont les produits d’une ère de liberté sans frein. Pas de ces pauvres « pognés », transis de ma génération, victimes de la grande noirceur. Ils sont nés dans la grande clarté, au fait de toutes les choses qu’il faut connaître, tels des post-modernes du sexe à qui on ne saurait rien apprendre. Et donc censément décontractés, sereins, un peu blasés, puisque rien n’est mystère pour eux. Ils ont dépassé le stade où le sexe puisse étonner. Capables avec ça d’assaisonner leurs propos d’une dose substantielle de vulgarité. Des maîtres en la matière.

Pourtant, on les dirait obsédés plutôt que libérés. Il y a chez eux comme un besoin insatiable de parler de sexe, de multiplier les allusions, de se défouler, de pratiquer un humour douteux, sirupeux. Comme s’ils étaient restés figés au milieu du vaste courant de libération qui nous a permis, paraît-il, de rompre avec un sombre passé encombré d’interdits et source d’obsessions.

A les voir s’exhiber avec pétulance, je suis enclin à regretter une époque où la décence et la bienséance faisaient partie de la qualité des personnes. Les gens issus de cette culture d’autrefois étaient souvent moins instruits, mais d’une civilité plus soignée, mieux fignolée. Et, somme toute, moins obsédés que nos délurés post-modernes.

L’ACCOMMODEMENT VAUT-IL AUSSI POUR LA MAJORITE ?

Il faut reparler du principe de l’accommodement C’est dans l’air. On en débat dans les conversations privées et dans les médias. L’affaire dérange. Mais ce qui avant tout dérange, c’est la manière d’interpréter le principe.

L’accommodement raisonnable est en soi une bonne invention. Voici par exemple que deux institutions privées, le YMCA et une communauté hassidique, concluent une entente de bon voisinage. On givre quelques fenêtres d’un gymnase pour assurer une plus grande discrétion quand des femmes s’adonnent à des exercices de conditionnement physique. Une solution toute simple, d’autant plus que la communauté juive concernée assume les frais du givrage. Pas de problème. A moins d’argumenter à la manière de cette éditorialiste qui estime que c’est un droit pour les femmes d’être vues à leur guise, peu importe les circonstances ; un droit nouveau, original, non encore inscrit dans les chartes.

L’accommodement dans le domaine public est parfois compliqué et peut donner lieu à des décisions cocasses. Par exemple, on a banni les crèches de la Nativité dans plusieurs écoles afin de ne pas heurter des membres de minorités non-chrétiennes. En certains endroits on n’ose plus chanter des cantiques de Noël pour ne pas déplaire à des non-chrétiens. On marche sur le bout des pieds, car on ne veut choquer personne.

Ce désir d’accommoder s’inspire de bons sentiments. Mais j’aimerais que la dévotion à l’accommodement se pratique également quand il s’agit des droits de la majorité, même s’il est vrai que le principe en question a été invoqué d’abord pour privilégier des individus appartenant à des minorités. Car une question se pose : quand des citoyens font partie d’une majorité, perdent-ils leurs droits ?

Qu’on se rappelle le cas de l’enseignement religieux à l’école. En juin 2005, le gouvernement du Québec a fait adopter la loi 95, qui supprime le droit des citoyens de foi chrétienne à un enseignement religieux offert librement à ceux qui en font la demande : un droit reconnu par la Charte des droits et libertés (article 41, aboli) et par la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Qui plus est, on a refusé le droit, fondé sur le respect de la liberté de conscience, d’être exempté du nouveau cours dit de culture religieuse dans le cas où l’enseignement dispensé heurterait les convictions religieuses de parents ou d’étudiants. L’intention du législateur était claire : faire table rase du passé religieux du Québec. En ce cas-ci, pas question d’accommodement. « On est rendu là », avait déclaré avec emphase le ministre de l’éducation.

C’est donc moins le principe de l’accommodement qui fait problème que son interprétation et son application. Car accorder un espace au sein de la société d’ici pour des traditions et des approches culturelles nouvelles témoigne d’une saine ouverture d’esprit et peut s’avérer un catalyseur d’enrichissement humain, comme ce fut le cas jadis au temps des échanges entre les pionniers de la Nouvelle –France et les représentants des nations amérindiennes. Car chaque religion, chaque groupe ethnique apporte des traditions particulières et une vision du monde que l’on a intérêt à mieux connaître, voire parfois à partager et à intégrer. Il peut même arriver que la culture et les coutumes de nouveaux arrivants aident à redécouvrir des valeurs précieuses que beaucoup de gens d’ici semblent en voie de délaisser, telles le respect de la vie, le mariage et la famille, le culte du travail, la solidarité.

Mais pour être fructueuse cette stratégie d’ouverture doit satisfaire deux conditions. Il faut en premier que les apports nouveaux soient conciliables avec les valeurs humanistes fondamentales qui font l’objet d’un consensus au sein de la société d’accueil. Il est nécessaire en outre qu’on tienne compte aussi de la majorité d’ici, de ces milliers de Québécois de tradition chrétienne à qui on semble vouloir imposer l’abandon d’acquis historiques précieux, comme si une majorité n’avait que des devoirs et aucun droit.

Etre ouvert et accueillant, c’est bien ; se renier soi-même, c’est signer sa défaite et régresser.