LA FIN ET LES MOYENS

« La fin justifie les moyens, admet Stephen Harper » ( La Presse, 15 février 2007). Quand j’ai appris cette nouvelle, je me suis inquiété. Est-il possible que cet homme à qui on reproche son éthique rigide en soit rendu là ?

Car la fin qui justifie les moyens soulève une question morale grave. C’est le cas par exemple quand on recourt à la torture pour obtenir des aveux ou qu’on soumet de présumés terroristes à des traitements indignes et dégradants. La fin qui justifie les moyens, c’est Guantanamo, la torture au temps de la guerre d’Algérie, la destruction d’Hiroshima et de Nagasaki en vue de hâter la fin de la deuxième guerre mondiale.

Monsieur Harper aimerait nommer des juges dont la mentalité, la manière de voir correspond à son désir d’en arriver à une justice criminelle plus sévère. C’est matière à questionnement, ça se discute, mais ça n’a rien à voir avec le débat sur la fin et les moyens. En outre, c’est loin d’être certain que ça va fonctionner. Une fois nommé, un juge procède en toute indépendance. S’il est compétent et possède du jugement, on peut espérer qu’il saura prendre de bonnes décisions. Qu’il soit conservateur ou progressiste ne soulève pas en soi une question éthique.

Serait progressiste, selon monsieur Duceppe, un juge favorable à l’avortement. Mais ça ne regarde pas les juges de décider si on doit criminaliser ou non l’avortement. Cela relève des parlementaires, incluant monsieur Duceppe, incapables de prendre une décision à ce sujet. Les juges interprètent et appliquent les lois qui existent, pas celles qui n’existent pas.

On peut déplorer le conservatisme politique ou social de monsieur Harper. Mais c’est une accusation grossière que de laisser entendre qu’il en serait rendu à prôner que la fin justifie les moyens. Reste qu’il va choisir des juges qui lui conviennent. Tout comme ses prédécesseurs.

 

LA VOIE DU DIALOGUE

Quelques femmes de religion musulmane se sont rendues à Hérouxville afin de rencontrer des citoyens et citoyennes de ce petit village de la Mauricie devenu célèbre à la suite de la publication d’un code de conduite rédigé à l’intention d’éventuels immigrants. Ces femmes ont cru que la meilleure façon de se comprendre et de développer une estime réciproque était de se parler, de s’expliquer. D’où cette démarche fortement médiatisée, à la fois méritoire, généreuse et qui, espérons-le donnera de bons résultats dans un proche avenir.

Au moment où les médias font écho à cette rencontre je déniche cette réflexion fort pertinente du philosophe Armand Abécassis , qui écrit ( .LA CROIX, 4 février 2007) :. « Autrui est là, pour être reconnu et aimé dans sa façon de porter l’humain car, par sa différence, il témoigne de la richesse et des possibilités infinies de l’humanité ….Nous restons persuadés, nous juifs et vous chrétiens, que le véritable fondement du lien social et du vivre-ensemble ne peut s’arrêter à la tolérance et qu’il faut le rechercher dans l’amour du prochain et du lointain ». Les musulmanes en visite en Mauricie ont mis en pratique à leur insu la règle de conduite que propose ce penseur qui ne partage pas leurs croyances.

Quant aux gens d’Hérouxville, ils ont bien fait les choses. Ils ont fait preuve de respect et de cordialité. Un conseiller municipal a même trouvé que le voile, ça ne manque pas de charme. Il veut en donner un à son épouse, tout en espérant bien qu’elle restera catholique ! On peut prévoir qu’en maints lieux au Québec des citoyens et citoyennes que dérangent certains accommodements insolites voudront aussi amorcer un dialogue. Mieux comprendre et mieux se faire comprendre. C’est la voie d’avenir.

Mais on peut souhaiter qu’on franchisse une autre étape dans le dialogue : que des Québécoises dites de souche se rendent en Arabie saoudite ou en Afghanistan pour expliquer aux hommes de là-bas pourquoi elles ne portent pas de voile et n’ont aucune intention de le faire. Et ce, en toute liberté, sans qu’un islamiste zélé ne menace de leur faire un mauvais parti. Ce serait là un autre pas dans la voie du dialogue.

 

LE SPECTRE DU CAPHARNAÜM

« Soutenir l’enseignement des diverses religions en fonction des convictions religieuses, cela nous conduirait à un capharnaüm total ». C’est le chef du Parti Québécois qui a émis ce propos sentencieux (Voir LE SOLEIL, 17 février 2007)). Regardons de plus près s’il y a lieu de s’alarmer ainsi.

Permettre à diverses confessions religieuses de dispenser un enseignement à l’école suppose deux conditions : une demande suffisante et le respect de valeurs sociales communes.

Il n’y aurait donc aucune nécessité d’offrir un enseignement religieux bouddhiste ou hindouiste à Saint-Jean Port-Joli, Saint-Jean de Matha, Baie Saint-Paul, Saint-Hilarion , Baie-Comeau, Gaspé, Hérouxville ou en de nombreux autres endroits où il est facile de prévoir qu’on ne pourra satisfaire au critère du nombre suffisant.

Quant aux valeurs communes, citons quelques exemples : le caractère sacré de la vie, l’égalité des sexes, le respect de l’intégrité physique, les droits humains, la liberté de conscience. On les retrouve dans la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948.

Dans les faits, pour tout au moins 80% du territoire québécois, il faudrait prévoir une demande substantielle pour un enseignement religieux catholique, une demande significative pour un enseignement religieux protestant, rarement ici et là une requête en faveur d’un enseignement religieux juif ou musulman. Nous voilà à cent coudées du capharnaüm que nous prédit le chef du PQ.

Au fait, il serait intéressant qu’au cours de la campagne électorale qui débute les chefs des partis en présence nous disent ce qu’ils pensent de la place de la liberté religieuse à l’école et s’ils sont prêts à respecter l’article 26, para.3 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 qui proclame que « les parents ont, par priorité, le droit de choisir le genre d’éducation à donner à leurs enfants ». Ils pourraient aussi nous faire savoir s’ils sont disposés à réhabiliter l’article 41 de la Charte québécoise des droits et libertés que le gouvernement libéral a supprimé en 2005 et qui énonçait que « les parents ou les personnes qui en tiennent lieu ont le droit d’exiger que, dans les établissements d’enseignement public, leurs enfants reçoivent un enseignement religieux ou moral conforme à leurs convictions, dans le cadre des programmes prévus par la loi ».

C’est là un genre de question qui pourrait donner de la substance et de la couleur à une campagne électorale qui s’annonce plutôt terne.

 

LA LIBERTE RELIGIEUSE, ÇA DERANGE

Dans LE SOLEIL( 26 février 2007) le professeur Jean-Pierre Proulx s’en prend au cardinal Ouellet, lequel demande qu’on respecte la volonté de milliers de parents qui revendiquent le droit, pour leurs enfants qui fréquentent des établissements scolaires publics, à un enseignement religieux conforme à leurs convictions. Ce droit était formellement reconnu par l’article 41 de la Charte québécoise des droits et libertés jusqu’à ce que le législateur, à l’instigation d’intégristes laïques, en décrète la suppression en juin 2005.

Le professeur invoque les chartes, omettant de nous parler de cet article 41 dont il a encouragé la suppression et aussi du processus d’invalidation de l’article 29 de la Charte canadienne des droits, lequel protégeait les droits historiques des catholiques et des protestants. Bref, on tripote les chartes et ensuite on les invoque.

D’accord avec le professeur Proulx pour dire que L’Etat a le droit de décider ce qui devrait être enseigné dans les écoles « sur la religion catholique ». Mais il n’a pas le droit moral de supprimer tout enseignement religieux. Le gouvernement qui pose un tel geste peut être formellement démocratique, la décision revêt une connotation totalitaire. Dans beaucoup d’autres pays on ne craint pas d’accorder un espace décent pour un enseignement religieux libre, ouvert à diverses confessions, par exemple en Belgique, en Suisse, en Hollande et ailleurs.

« Nul ne peut invoquer sa propre turpitude », dit sentencieusement le professeur Proulx. Notons l’ambiguïté du propos, comme si le cardinal, dans cette affaire, s’était fort mal conduit. On laisse entendre que l’Eglise du Québec a eu tort de s’en remettre à l’école publique pour remplir sa mission. Or c’est faux, puisque depuis plusieurs années, les paroisses ont repris en main l’éducation proprement religieuse des jeunes. Ce qui est en jeu, c’est le droit de présenter en toute liberté à tous les jeunes qui en font la demande les composantes d’une culture chrétienne dispensée par des croyants compétents. Tout comme la possibilité, pour des musulmans ou d’autres groupes, de faire la même chose, là où le nombre le justifie et où s’exprime une demande. On appelle cela de la liberté religieuse. Ce que l’intégrisme laïque semble incapable de comprendre.

 

SUR LES TRACES DE CONFUCIUS

J’ai tenté de décrypter quelques documents qui traitent du nouveau cours appelé Ethique et culture religieuse, espérant pouvoir déceler des points de repère susceptibles d’aider à saisir les véritables objectifs du projet.

C’est une entreprise difficile pour qui n’est pas familier avec la « culture institutionnelle ». Les énoncés y surgissent dans un clapotis de mots surabondants qui semblent embrouiller les choses plutôt que de les éclairer, à la manière de la sépia que sécrètent certains céphalopodes.

Mais j’ai néanmoins tenté l’exercice. Avec ma petite lanterne je me suis appliqué, à la manière du vieux Diogène, à explorer la caverne des réformes pédagogiques. J’ai voulu cerner de mon mieux le sens d’expressions à la mode, leur valeur de suppléance, discerner les véritables enjeux de certains débats actuels. J’ai mis en pratique l’avis de Confucius qui nous dit que si l’on veut prendre les bonnes décisions il faut au préalable bien définir les mots.

C’est dans cette optique que je tente ici d’approfondir le sens et la portée de quelques expressions à la mode : laïcité ouverte, liberté de conscience et de religion, droits des parents, culture institutionnelle, cheminement spirituel, accommodement raisonnable, espace public.

Laïcité ouverte

La laïcité renvoie au principe de la séparation entre la société civile et les groupes religieux , l’Etat n’exerçant aucun pouvoir religieux et les groupes religieux aucun pouvoir politique. Elle reconnaît la spécificité de l’ordre temporel et en même temps celle de l’ordre spirituel et de son autonomie . Elle veut rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu.

On la dit ouverte quand elle fait place à la liberté de conscience et de religion, laquelle doit pouvoir s’exercer dans des institutions, des organisations sociales, éducatives ou caritatives, et cela de façon autonome tout en respectant l’encadrement civil. Dans les faits, les organisations d’inspiration religieuse remplissent souvent une fonction de suppléance en réponse à des besoins de la société civile lorsque se produisent des situations où l’appareil d’Etat ne réussit pas à répondre adéquatement à des attentes légitimes, par exemple en éducation, dans l’aide aux plus démunis, etc. La société civile bénéficie grandement de la laïcité ainsi comprise.

La laïcité devient fermée et peut se révéler étouffante quand, sous l’effet de l’intégrisme laïque, elle tente de refouler ce qui est spécifiquement religieux dans le domaine privé, par exemple en évacuant la religion de l’école. L’intégrisme laïque empoisonne la laïcité. Il porte atteinte à la liberté religieuse et donc à la liberté tout court. Il appauvrit la culture collective alors qu’il prétend vouloir l’enrichir.

La laïcité ouverte a donné des résultats positifs dans plusieurs pays dont le statut laïque est nettement affirmé, par exemple la Belgique, l’Allemagne, la Suisse, sans oublier la France, jadis pays imprégné de laïcisme. On a inventé dans ces pays et dans plusieurs autres des modèles de fonctionnement où la liberté religieuse et la liberté de conscience cohabitent de façon relativement harmonieuse avec la neutralité étatique.

Liberté de conscience et de religion

Les partisans d’une laïcité fermée semblent obsédés par la crainte qu’un espace public de liberté accordé à des groupes religieux chrétiens puisse heurter la liberté de conscience et de religion de groupes non-chrétiens. Ils sont troublés par la possibilité qu’un bouddhiste égaré quelque part en Gaspésie panique à l’idée que son enfant soit traumatisé à la vue d’un crucifix accroché au mur dans école.

C’est là sans doute le signe d’une grande sensibilité. Mais ce qui étonne, c’est que ces bonnes âmes trouvent correct que des dizaines de milliers de jeunes chrétiens désireux de recevoir un enseignement religieux se voient privés de ce droit dans les établissements scolaires publics du Québec. Comme si la liberté de conscience et de religion ne valait que pour des membres de groupes minoritaires ou pour des non-chrétiens.

Droits des parents

Le droit des parents à une éducation conforme à leurs convictions est inscrit dans la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. On y affirme que « les parents ont, par priorité, le droit de choisir le genre d’éducation à donner à leurs enfants »( article 26, para,3) La Charte québécoise des droits et libertés (article 41) proclamait ce droit jusqu’à ce que le législateur, à la demande du Conseil supérieur de l’éducation, supprime tout simplement l’article embarrassant. Ce qui manifeste une contradiction : d’une part on brandit la Charte des droits et libertés comme si c’était un texte sacré, d’autre part on la charcute quand ça fait l’affaire.

En réalité, le concept de droit parental en éducation est pratiquement absent de beaucoup de documents gouvernementaux qui traitent d’éducation. Des laïcistes zélés, proches du pouvoir, ont même mis en doute ce droit, vu que beaucoup de parents favorables à l’enseignement religieux n’allaient même pas à la messe le dimanche ! Quelle impudence de la part de ces parents revendicateurs! Heureusement que nos nouveaux sacristains font le guet afin de surveiller le niveau de pratique dominicale des parents qui réclament le droit à l’enseignement religieux pour leurs enfants !

Culture institutionnelle

La culture institutionnelle apparaît comme la clé de voûte de la nouvelle approche du fait religieux au Québec. Elle constitue un paradigme axial. Mais de quoi s’agit-il au juste ?

Elle renvoie à une manière de penser et d’agir, à « la mentalité typique qu’acquiert tout individu s’identifiant à une collectivité ». Elle caractérise chaque milieu, chaque établissement scolaire. On nous décrit l’école à la fois comme le reflet d’une culture dans laquelle elle s’inscrit et créatrice d’une manière de penser et de faire qui lui est particulière.

Mais au-delà de cette diversité des cultures institutionnelles se profile à l’horizon le projet d’une culture marquée au sceau de la laïcité et qui devrait, selon ses inventeurs, imprégner toutes les cultures institutionnelles particulières. Ce qui inclut celles des institutions privées, puisque ces dernières seront elles aussi obligées de dispenser le nouveau cours d’éthique et de culture religieuse. Celui-ci a comme objet d’homogénéiser la manière de penser en matière religieuse dans tous les établissements scolaires de niveaux primaire et secondaire à l’échelle du Québec. Je ne saurais dire cependant si cela inclut les écoles de langue anglaise

Dans cette optique on nous annonce l’application d’une démarche pédagogique fondée sur une présentation objective, neutre, impartiale du fait religieux, sans parti pris, dans le respect de la liberté de conscience et de religion et propulsant au premier rang les valeurs d’égalité, de tolérance, d’ouverture à l’autre, de démocratie, du vivre-ensemble, etc.

L’objectif est noble. Un incroyant, un athée pourra présenter le christianisme aussi bien qu’un chrétien avoué. On chemine dans l’univers de l’objectivité pure. L’adhésion de foi devient sans importance. Pas de préférence éthique non plus, sauf l’acceptation préalable de quelques grands paradigmes en soi fort nobles, tels l’égalité de l’homme et de la femme, la liberté de conscience, les droits démocratiques, etc.

Qui pourra dispenser un tel enseignement marqué au coin de la plus stricte neutralité et de la plus parfaite honnêteté intellectuelle? Peut-être de nobles esprits dont le calibre pourrait rivaliser quelque peu avec des penseurs tels que Raymond Aron, Henri Bergson , René Rémond, Irénée Marrou et autres maîtres prestigieux. Qui osera prétendre que des éducateurs d’une telle envergure pullulent dans les milieux scolaires du Québec ?

Dans ce contexte d’objectivité pure le croyant de culture chrétienne risque de se retrouver en porte-à-faux. Par exemple, s’il est question du respect de la vie, d’égalité ou encore de démocratie, lui sera-t-il permis d’expliquer que ces valeurs ont des racines chrétiennes ? S’il le fait, va-t-on lui reprocher d’enfreindre les règles de la nouvelle culture institutionnelle ? Devra-t-il se comporter comme s’il n’avait aucune conviction ferme ?

Cheminement spirituel

On a sorti la religion de l’école mais on veut offrir en retour la possibilité de suivre un cheminement spirituel assuré par des guides qui devront se comporter comme s’ils n’avaient aucune conviction religieuse. C’est un gros défi. Je salue le courage des enseignants qui vont se lancer dans une aventure pareille. Ils ont besoin d’affûter leurs patins.

Il demeure que je suivrais volontiers des exercices spirituels dirigés par Raymond Aron, Khalil Gibran ou Paulo Coelho. Mais voici qu’un enseignant imbibé de la culture du ressentiment s’érige en guide spirituel. Comment concilier cette intrusion avec la liberté de conscience et de religion ? Coincé, l’étudiant pourra-t-il revendiquer le droit ne pas être soumis à la gouverne d’un gourou de cet acabit ?

Accommodement raisonnable

De portée juridique à l’origine la notion d’accommodement raisonnable concerne un droit particulier accordé à des individus souffrant d’un handicap physique et méritant de bénéficier d’une discrimination positive. C’est le cas par exemple des handicapés visuels à qui on reconnaît le droit de fréquenter des lieux publics tels des restaurants en compagnie d’un chien-guide.

Comme le souligne le Comité sur les affaires religieuses, le champ d’application de la notion s’est élargie « pour permettre une réponse mieux adaptée à des demandes particulières en matière de religion ».Ces requêtes concernent aussi bien des groupes que des individus. Ainsi a-t-on reconnu à de jeunes musulmanes le droit d’arborer le voile à l’école, à des étudiants sikhs celui de porter un kirpan, à des travailleurs juifs de profiter d’un congé payé le jour du Hannoukah, à des musulmans de jouir d’un avantage identique au début du ramadan, à des hassidiques celui d’installer un erouv dans l’espace public.

En soi, le principe de l’accommodement peut être bénéfique. Bien interprété, il est apte à faciliter l’intégration sociale et le vivre-ensemble et contribuer à enrichir la culture québécoise. Par exemple, les traditions juives ont le mérite de mettre en lumière le passé et les origines du christianisme. « Nous sommes spirituellement des sémites », disait Pie XI. Un large pan de la culture chrétienne est de source juive, à commencer par l’Ancien Testament. La prière chrétienne est en grande partie tirée des Psaumes. Nonobstant des coutumes qui parfois étonnent, les Juifs ont transmis fidèlement au cours des siècles l’image d’un christianisme en attente dont le Christ a réalisé l’accomplissement.

Ce qui fait problème au Québec, c’est que le principe de l’accommodement raisonnable semble valoir pour tous le monde sauf les chrétiens. Comme je l’ai souligné plus haut, on interdit désormais l’enseignement religieux chrétien à l’école. On a enlevé les crucifix dans des classes, ce avec quoi le Comité sur les affaires religieuses est d’accord tout en déplorant la façon dont on l’a fait. Et voici que le chef d’un parti politique propose qu’on fasse disparaître le crucifix de l’Assemblée nationale pour éviter de choquer quelques députés juifs et une députée musulmane. Au fait, celle-ci, fort étonnée, s’est demandé quelle mouche avait piqué ce zélé partisan de la laïcité pure.

Le principe de l’accommodement raisonnable peut enrichir la culture nationale québécoise et faciliter des rapports harmonieux entre des citoyens qui incarnent des appartenances culturelles différentes. Mais encore faut-il qu’il soit interprété avec intelligence et équitablement appliqué.

Espace public

On entend répéter que l’espace public est neutre et laïque et que la religion doit être renvoyée au domaine privé. L’affaire est-elle aussi simple ? Voyons la chose de plus près.

Une dame de foi musulmane marche dans la rue, coiffée d’un voile. Faut-il lui interdire la chose, sous prétexte que la rue fait partie de l’espace public ? Et qu’en était-il jadis, quand les prêtres portaient la soutane ? Quand la télé publique de Radio-Canada transmet l’émission Le Jour du Seigneur, y a-t-il empiètement du privé sur le public ? Les nombreuses associations caritatives privées qui s’adonnent à des activités sociales d’entraide ( Arc-en-ciel, L’Arche, Le Noël du Bonheur,etc) ont-elles le droit de pénétrer dans l’espace public pour accomplir leur travail? Dans la seule région de Québec-Appalaches on dénombre plusieurs centaines d’associations caritatives dont les racines chrétiennes sont évidentes.

Il ya quelques années, le 15 août, fête de l’Assomption, j’ai participé à Chartres, en France très officiellement laïque, à une procession qui a emprunté le trajet de quelques rues avoisinant la prestigieuse cathédrale. Personne ne semblait y voir une atteinte à la laïcité et une violation de l’espace public. On semble privilégier là-bas une conception de l’espace public moins constipée que celle que les laïcistes de stricte observance veulent imposer ici au Québec.

Au fait, il faudrait cerner de plus près ce qu’on entend par espace public, ce que ça inclut et ce que ça exclut. Il y aurait lieu aussi d’examiner de plus près le postulat qui veut que la religion soit une affaire relevant exclusivement de la sphère privée. Qui a inventé ce postulat ? Quand des croyants s’engagent dans l’action sociale ou politique au nom de valeurs enracinées dans leur foi, ils le font à titre de citoyens et en réponse à une exigence de leur conscience. Ils estiment qu’ils ont l’obligation d’intervenir dans l’espace public en espérant pouvoir y promouvoir un ordre social plus juste et plus humain. A leurs yeux, une religiosité intimiste confinée à la sphère du privé apparaîtrait comme une trahison de leur foi. Pourquoi devraient-ils se soumettre aux diktats d’un laïcisme étriqué qui veut imposer sa propre définition de l’espace public ?

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Oui, il est pertinent d’écouter Confucius quand il nous invite à bien définir les mots. Dans les débats qui ont cours présentement au Québec la chose s’impose. La confusion ne profite qu’aux sophistes. La vérité qui libère ( dixit un certain Jésus de Nazareth) est bien servie quand on commence par clarifier les principes. Il est plus facile ensuite de prendre les bonnes décisions.