UNE RÉUSSITE QUI FAIT RÊVER

Ce quotidien de grande qualité qu’est le journal La Croix a publié (8 juin 2007) un dossier fort intéressant sur l’enseignement catholique en France. On y trace le portrait d’un réseau d’enseignement hautement coté qui dessert plus de 20% de la clientèle scolaire. La bonne réputation du réseau est telle qu’en septembre 2007 on a été obligé, faute de places, de refuser 30000 demandes d’inscriptions.

Quelques raisons qui expliquent ce succès : une école qui joue la différence, des enseignants proches des jeunes, un encadrement efficace, une réponse adaptée aux attentes des familles, une dimension chrétienne clairement affirmée qui respecte les convictions religieuses de chacun et chacune.

N’est pas étranger à ce succès un soutien financier substantiel de la part de l’Etat, ce qui permet d’assurer un fonctionnement quotidien efficace, d’accorder des conditions de travail décentes au personnel enseignant et de limiter autant que se peut la contribution financière des parents. Les pouvoirs publics considèrent l’école libre chrétienne comme un précieux complément du système public. Révolue l’époque où régnait un intégrisme laïque mesquin. Même l’école publique cherche à faire une place à la dimension religieuse de l’existence.

Dans une approche de laïcité ouverte on donne sa chance là-bas à la liberté religieuse à l’école. Les parents apprécient, les jeunes aussi. Une manière de faire dont on pourrait s’inspirer au Québec.

 

QUATRE CENTS ANS : ON FÊTE QUOI ?

À Québec les préparatifs vont bon train en vue des célébrations qui marqueront le quatrième centenaire de la fondation de la ville. On colmate les trous qui déparent les rues, on réaménage des espaces laissés à l’abandon, on restaure des édifices et des monuments qui rappellent des points forts de l’histoire, on planifie des réalisations architecturales qui inscriront dans la pierre et le béton le souvenir de l’événement. Sont prévues aussi de nombreuses réjouissances populaires. Tout cela est bien. Mais se pose une question préalable : on fête quoi ?

Pour donner une réponse satisfaisante à cette interrogation il conviendra de multiplier les activités d’information, les débats, les prises de parole. Il faut mobiliser les historiens et autres gens de savoir, pouvoir compter sur la contribution des médias écrits et électroniques, donner la parole aux groupes populaires qui animent la vie collective. Nous devons tous ensemble renouer avec le projet collectif qui a commencé à prendre forme lorsque Samuel de Champlain et d’autres pionniers et pionnières ont foulé le sol de Québec. Nous incombe un devoir d’intelligence et de mémoire afin que les festivités à venir soient porteuses de sens.

Certains thèmes méritent d’occuper une place de choix dans les échanges et les débats. Il conviendrait de leur consacrer des ateliers, des tables rondes, des émissions de radio et de télévision. J’en souligne quelques-uns.

1) Pionniers et bâtisseurs. Ils furent audacieux, tenaces et courageux ces pionniers et bâtisseurs : des explorateurs qui atteindront le Golfe du Mexique , tel Cavelier de La Salle, ou encore les Montagnes rocheuses, tel Pierre Gaultier de la Vérendrye ; les coureurs de bois, les défricheurs et cultivateurs ; les fondateurs et fondatrices d’établissements d’éducation et de santé, tels François Montmorency de Laval, Marie de l’Incarnation, Marguerite Bourgeois, Catherine de Saint-Augustin et combien d’autres. Nombreux furent ceux qui se sont révélés de grands agents de développement culturel, social et économique et qui se sont illustrés par leur créativité et leur ténacité. Ils méritent qu’on commémore leurs réalisations.

2) La genèse d’une nation. Dans son magistral ouvrage intitulé Genèse de la société québécoise Fernand Dumont décrit le processus de formation par étapes d’une identité québécoise se concrétisant au gré des réussites et des épreuves. Il explique comment a pris forme, au niveau de l’existence quotidienne et à travers les aléas de l’histoire, une société dotée de traits spécifiques et qui sut intégrer des apports provenant de l’environnement et des voisinages. Il applique à la société d’ici le modèle d’analyse qu’utilise Fernand Braudel dans son histoire de la construction de l’identité française. Il serait bénéfique que les Québécois prennent conscience à la fois de l’originalité de la société distincte dont ils font partie, de la volonté de durer qui la caractérise et de la dimension humaniste qui en constitue une richesse.

3) L’héritage religieux. Cet héritage comporte plusieurs volets : une composante culturelle à la fois judéo-chrétienne , gréco-latine et française ; une anthropologie , une esthétique et une éthique ; une coloration particulière provenant de la Contre-Réforme ; des institutions éducatives et caritatives ; une pensée sociale qui a inspiré et guidé de nombreuses initiatives : entreprises de colonisation et de défrichement, syndicats de travailleurs, caisses d’épargne et de crédit, coopératives, mouvements populaires, moyens de communication sociale, etc. Les fêtes du 400ème offrent l’occasion de dresser un bilan de cet apport de la pensée sociale chrétienne à l’édification de la société québécoise.

4) Résistance et survivance. Pas de pire épreuve pour un peuple que d’avoir été conquis, notait Alexis de Tocqueville lors d’un bref séjour à Québec, en 1831. Il était en admiration devant à la volonté de résistance d’un petit peuple soumis au joug de la puissance impériale britannique. Il constate que « le curé est le premier à résister à l’oppression et ( que) le peuple voit en lui son plus constant appui » et ce même si on accepte volontiers de chanter le Te Deum et de sonner les cloches en l’honneur du roi ou de la reine ou de quelque personnage royal. Une résistance pacifique, démocratique et patiente qui a permis de durer en attendant des temps meilleurs. C’est parce que certains jadis ont décidé de survivre et de résister qu’il est possible de nos jours de parler de nation québécoise et de souveraineté.

5) De la survivance à la société distincte. La prise de conscience d’une identité française, canadienne-française et ensuite québécoise s’est effectuée progressivement, un peu à tâtons, à travers des avancées et des reculs. Elle a émergé dans les discours et les débats, dans les œuvres d’écrivains et d’artistes, les revendications politiques, la fondation d’institutions et a enregistré des progrès tangibles à l’occasion d’événements historiques déclencheurs qui se sont succédé depuis l’Acte de Québec jusqu’à la Loi 101. A la base un appui de taille, celui des anonymes, des citoyens ordinaires : pères et mères de famille, enseignants et enseignantes, professionnels de la santé, ouvriers et ouvrières. Car c’est d’abord le travail humain et non le capital financier qui a édifié cette nation. Une leçon à retenir pour l’avenir.

6) L’ouverture au monde. La Nouvelle-France a été l’une des réalisations de la présence française à l’échelle du monde. Quoique dominé et colonisé, le Québec a imité et entretenu cet élan. Des missionnaires et des coopérants ont pris le relais de l’ancienne tradition. Ce sera faire œuvre de justice et de reconnaissance que de dresser le bilan de l’immense effort de solidarité internationale réalisé par des Québécois. Une réponse à ceux qui prétendent que la société québécoise a vécu repliée sur elle-même.

7) La suite de l’histoire. « Tous les siècles d’une nation sont les feuillets d’un même livre » ( Ernest Renan). L’inventaire du passé éclaire l’avenir. Or se profile à l’horizon un projet de souveraineté politique qui se veut l’incarnation de la continuité historique. Il serait donc tout à fait pertinent de profiter du 400ème et de son contexte rassembleur pour mieux prendre conscience de cette continuité et débattre de l’opportunité et de la faisabilité du projet de souveraineté nationale. Il serait pertinent en outre de chercher à établir un consensus sur les valeurs qui donneront à cette entreprise un fondement solide, telles le respect de la dignité de la vie, la primauté de la personne humaine, les droits et devoirs démocratiques, la solidarité, la justice sociale, la liberté religieuse, l’écologie sociale, etc.

8) Se libérer de la mémoire honteuse. Il y a des Québécois qui ne retiennent du passé que les échecs, les malheurs, les erreurs. Comme si les pionniers, les bâtisseurs et les générations qui nous ont précédés n’avaient construit rien de solide, rien de valable. Ces Québécois ont la mémoire honteuse. Il faudrait essayer de déceler d’où origine cette tendance morbide qui incite à décrier le passé, à dénigrer un héritage où la grandeur et les réussites occupent beaucoup plus de place que les échecs. « Notre maître le passé », disait Lionel Groulx, qui a combattu avec vigueur l’auto-flagellation, le mépris de soi et la tendance à se comporter en colonisé humilié, tel un perdant né pour un petit pain. . Le 400ème offre l’occasion de réhabiliter une souvenance qui légitime le respect de soi et la fierté d’un passé dont beaucoup de peuples aimeraient bien pouvoir s’enorgueillir.

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« Rien de plus grand que de retrouver ses racines » (André Malraux). Tout à fait approprié sera un programme de festivités où le souvenir du passé aidera les Québécois à mieux se définir en renouant avec les racines culturelles et spirituelles qui ont contribué à dessiner leur identité collective. « Votre culture est non seulement le reflet de ce que vous êtes, mais aussi le creuset de ce que vous deviendrez, » avait dit Jean-Paul 11 lors de son passage à Québec. Abordée dans cette perspective l’année 2008 pourrait s’avérer une étape cruciale dans la marche en avant de la nation québécoise.

 

PLURALISME ET CONFUSION

La libre opinion de Jean-Morse Chevrier, publiée dans Le Devoir du 4 juin 2007, jette de la lumière sur le nouveau cours d’éthique et de culture religieuse concocté par des fonctionnaires du Ministère de l’éducation et où prédomine la pensée du philosophe Georges Leroux. De cette libre opinion je dégage trois points qui ont retenu mon attention.

Premier élément révélateur : selon l’éminent philosophe, « il est préférable d’être pluriel que d’être homogène ». Si « être pluriel » signifie que l’on est attentif à la pluralité et à la diversité, pas de problème. Mais cela implique-t-il qu’on puisse être en même temps pour et contre telle option morale ? Par exemple, est-ce « être homogène » que de refuser d’être à la fois pour et contre la violence, la torture, l’excision, l’esclavage, la polygamie, etc. Ne faudrait-il pas mieux distinguer entre la pluralité et la confusion ?

« Il est essentiel, précise le même penseur, que l’expérience diversifiée autant sur le plan moral que religieux soit valorisée dans sa diversité ». Donc tout se vaut, semble-t-il. Il importe pourtant que l’humanité enregistre un progrès moral, qu’on en arrive à un consensus sur des valeurs, ce qui implique des choix, des acceptations et aussi des refus.

Enfin, Jean-Morse Chevrier a raison de s’étonner que monsieur Leroux attribue aux écoles privées une fonction muséale spécifique, celle de « transmettre la tradition catholique afin de la conserver, car les religions, dit-il, sont importantes pour comprendre l’histoire, la littérature et le sens de l’existence ». Nouvelle vocation des écoles privées ? Cette ouverture d’esprit réjouit, mais elle ne va pas jusqu’à permettre l’enseignement religieux à l’intérieur de l’horaire régulier. La fonction muséale relèvera d’un horaire spécial s’affichant quelque part entre le lever du soleil et la nuit suivante. . Un accommodement, en somme.