PÉNURIE FABRIQUÉE

 Edito de Michèle Castonguay
Bachelière en sciences infirmières

Des gens qui font autorité en sciences infirmières ont laissé entendre que la pénurie d’infirmières serait due à la conjoncture et ferait partie d’un problème global qui touche les différentes professions. C’est par exemple la thèse que soutient madame Guylaine Desrosiers, présidente de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec( OIIQ).Voir v.g. son opinion publiée dans Le Devoir du 5 février 2007.

Je ne peux me prononcer au sujet des autres professions, mais en ce qui concerne les soins infirmiers, il me semble que cette situation perdure depuis des décennies et que l’on sent peu de volonté d’y apporter une solution. Voyons la chose de près.

En avril 1986, le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) formait un Comité d’étude sur la main-d’œuvre en soins infirmiers (CÉMOSI) en réponse aux préoccupations du milieu concernant le recrutement et la rétention du personnel des soins infirmiers dans un contexte de restrictions budgétaires. Madame Desrosiers a participé aux travaux de ce Comité à titre de conseillère à la Direction de l’organisation des soins de santé à l’Association des hôpitaux du Québec (AHQ).

En 1987, le Comité déposait son rapport. Parmi les hypothèses émises, il évaluait que les besoins nets annuels au cours des prochaines années seraient de l’ordre de 2500 infirmières ce qui représentait à l’époque 5% de la main-d’œuvre infirmière employée à temps plein et à temps partiel. Le Comité prévoyait qu’à plus long terme on devait s’attendre à des difficultés croissantes de recrutement au sein de la profession dues à l’évolution démographique et au développement d’autres possibilités de carrière, pour les jeunes femmes en particulier.

En réponse aux recommandations de ce Comité, la ministre de la Santé et des Services sociaux de l’époque, madame Thérèse Lavoie-Roux, a mis sur pied une Table de concertation permanente sur la main-d’œuvre en soins infirmiers. Cette Table réunissait divers intervenants des centres hospitaliers de courte et de longue durée, des centres locaux de santé, des milieux de formation, des syndicats, des Ordres professionnels et de l’AHQ. Des rencontres (trois ou quatre) eurent lieu au cours des années 1989 et 1990. On a soumis des documents aux participants, mais aucun n’a fait l’objet de décision de la part du ministère.

À cette époque, des infirmières venaient nous expliquer ce qui était en train de devenir la pratique quotidienne des soins infirmiers. L’inquiétude était grande. Elles se plaignaient du manque de ressources, du manque de temps pour donner des soins adéquats à leurs patients, de la lourdeur des cas, des technologies qui augmentaient leur charge de travail, de la fatigue qui s’accumulait, parfois du manque de soutien de la part du milieu familial qui ne comprenait pas leur stress.

Quant aux jeunes infirmières, elles arrivaient difficilement à s’intégrer au milieu. Les responsabilités trop grandes qu’elles avaient à assumer alors qu’elles n’étaient pas prêtes leur faisaient peur et c’est ainsi que souvent sur des cohortes de vingt-cinq, il n’en restait plus que dix ou cinq qui persévéraient dans la profession. Il existe au ministère une étude qui relate les difficultés rencontrées par ces jeunes infirmières.

À la Table de concertation permanente sur la main-d’œuvre en soins infirmiers, l’OIIQ (représenté par madame Janine Pelland) et l’AHQ (représentée par madame Desrosiers) nous parlaient de l’infirmière universitaire de l’an 2000. C’était pour elles la solution miracle aux problèmes de pénurie. Une formation universitaire augmenterait le prestige de la profession et attirerait un grand nombre de candidates.

Pendant ce temps-là, dans les hôpitaux, vu l’absence de personnel infirmier en nombre suffisant, on engageait du personnel provenant d’agences de placement ou encore on payait du temps supplémentaire. Il serait intéressant de faire une étude sur les sommes versées aux agences de placement ou en temps supplémentaire. On a dépensé là beaucoup d’argent qui aurait permis de créer des postes en soins infirmiers et d’accorder des conditions décentes de travail aux infirmières. Or encore maintenant on a recours aux mêmes solutions dans les hôpitaux.

La phrase la fréquente entendue chez les infirmières qui travaillent en milieu hospitalier se traduit comme suit : « On n’a pas le temps de faire ce pour quoi on a été formées ». Rappelons que déjà, fin des années 1980, on parlait de compressions budgétaires dans le milieu de la santé. On supprimait des postes. Ce n’est pas parce qu’on coupe le poste de brancardier dans un hôpital que les patients ne doivent plus être transportés d’un service à l’autre. Toutes les tâches assumées par le personnel que l’on remerciait ont dû être prises en charge par le personnel en soins infirmiers.

Quelle est la stratégie de l’OIIQ depuis 20 ans ? Dans les moments importants l’Ordre n’a pas su valoriser la profession infirmière ni soutenir ses membres. Au lieu de rêver de prestige universitaire il aurait été préférable d’être solidaire des infirmières engagées sur le terrain et obligées de subir des conditions de travail inacceptables.

Il est certain que personne n’a voulu planifier directement la pénurie que l’on déplore. Mais il demeure que des gens en autorité dans le domaine des soins infirmiers ont pris des décisions qui ont provoqué cette pénurie. Il leur incombe maintenant de réparer les pots cassés .