JE ME SOUVIENS

J’ai reçu à quelques reprises dans mon courriel un texte enflammé intitulé Je me souviens , que des amis m’ont fait parvenir. L’auteur : une grand-maman qui exprime sa colère contre le voile musulman et d’autres signes religieux parce qu’elle y voit un retour possible à une époque dont elle garde un souvenir amer. Celui pour elle d’un passé affreux qu’elle ne veut pas revivre, d’une grande noirceur inscrite dans sa mémoire.

Elle se souvient , écrit-elle, du temps où les femmes devaient porter un voile ou un chapeau pour aller à l’église , où il était interdit de manger de la viande le vendredi, où sa mère avait été chassée de l’Eglise parce qu’ayant déjà eu quatre enfants elle n’en voulait pas d’autres, où une cousine de sa mère avait été excommuniée parce qu’elle avait divorcé, où les femmes avaient dû lutter pour obtenir le droit de vote, où on était obligé d’aller à la messe tous les jours, prier sept ou huit fois par jour et dire le chapelet avec le cardinal Léger, subir de longues périodes de jeûne pendant l’Avent et le Carême, porter le deuil parfois durant des mois, supporter des conditions de travail inférieures à celles des hommes et subir le poids des inégalités salariales. La grand-maman en colère pense que la tolérance envers les nouveaux symboles révèle un manque de respect pour les générations précédentes qui ont travaillé fort pour se libérer de l’emprise de la religion. Elle ne veut aucun accommodement. Les femmes voilées m’incommodent, conclut-elle.

Une grosse colère où plusieurs constats sont fondés. Mais parfois grand-maman charrie. J’ai connu l’époque dont elle parle. Je ne me rappelle pas que le jeûne fût obligatoire pour tous, qu’il fallait dire le chapelet avec le cardinal Léger ni qu’on devait prier sept ou huit fois par jour, ni qu’on fût obligé d’assister tous les jours à la messe, sauf peut-être dans quelques pensionnats. Il est vrai d’autre part que dans toutes les sociétés certaines coutumes, religieuses ou non, pèsent lourd et entravent la liberté. C’est là une caractéristique de la condition humaine. Voilà pourquoi les Pères du Concile Vatican 11 ont lancé une opération de délestage, pas entièrement réussie. Le travail est loin d’être complété.

Le point crucial qui suscite avec raison la colère de la grand-maman, c’est sans aucun doute celui qui concerne l’obligation du « devoir de famille ». On en a fait jadis une norme morale rigide en s’appuyant sur  un argumentaire fragile, comme cela se vérifie quand on lit l’encyclique Humanae vitae. C’est avec raison que de nombreux pasteurs n’abordent plus cette question et que la plupart des évêques se comportent comme si l’enseignement du magistère romain en cette matière était devenu obsolète. Sauf que le mal est fait. Des milliers de femmes, blessées, ulcérées, ont quitté la pratique religieuse avec le sentiment d’avoir été victimes d’une injustice. Elles nourrissent une rancune cachée. La grand-maman en colère dit à haute voix ce que des milliers d’entre elles ressentent en silence.

Le dossier est loin d’être clos. L’année 2008 marque le 40ème anniversaire de la parution d’Humanae vitae. Une occasion toute désignée pour revoir la question du « devoir de famille », pour accepter d’entendre les colères refoulées et pratiquer le devoir de repentance. Peut-être que grand-maman qui se souvient réussira alors à atténuer l’intensité de son ressentiment.

 

LAÏCITÉ AILLEURS ET ICI

Pour le bénéfice de ceux et celles qui fréquentent mon site je reproduis un passage d’une conférence que Claude Ryan, journaliste de haut calibre et ancien ministre de l’Éducation du Québec, prononçait devant des experts en éducation, le 8 juin 1999.

« Le droit à un enseignement religieux confessionnel dans les écoles publiques est reconnu dans la majorité des pays d’Europe occidentale. Cet enseignement est obligatoire en Allemagne, en Finlande, en Irlande, en Norvège et en Autriche. Il est offert sur une base optionnelle dans les écoles publiques de Belgique, d’Italie, de Pologne, d’Espagne et de Hongrie. L’Allemagne, dont l’histoire a été façonnée de manière impressionnante par le catholicisme et le protestantisme, réserve une place explicite à ces deux religions dans ses écoles publiques ».

Claude Ryan ajoutait : « A ma connaissance, ces pays ne considèrent pas que leur législation scolaire est contraire aux chartes de droits. Je ne sache pas non plus qu’ils aient été trouvés en défaut à cet égard par les tribunaux européens. Dans la perspective d’une conception pluraliste de la liberté, il y aurait davantage lieu de s’inquiéter à mon avis d’une politique qui, au nom d’objectifs sociétaux, viserait à imposer à tout le monde un modèle unique d’école`publique et à bannir la religion de cette école ou à ne l’y tolérer que sous des formes diluées ».

A la lumière des propos de Claude Ryan, on est forcé de reconnaître que la pureté laïque au Québec a atteint un degré de perfection dont on ne trouve pas l’équivalent ailleurs, sauf peut-être dans des régimes staliniens. De la grande noirceur, s’il en fût une, nous sommes passés à une pureté éblouissante qui nous empêche de voir clair dans nos affaires.

 

LA CATÉCHÈSE PAROISSIALE ET LA DIASPORA

Dans une paroisse de la région de Québec une responsable de la catéchèse a profité de la messe dominicale pour présenter le nouveau programme d’initiation à la foi chrétienne. Celui-ci devient une priorité à la suite de la suppression de l’enseignement religieux à l’école. Une présentation soignée où elle a fait appel à la collaboration de la communauté paroissiale. Nul doute que les jeunes qui participeront à cette activité en retireront un grand bénéfice religieux et culturel.

Mais qu’en est-il pour les autres, pour les jeunes qui, pour diverses raisons, vivent à l’écart du cadre paroissial ? A partir de septembre 2008 ils ne pourront avoir accès , en toute liberté, à une présentation objective, effectuée par des gens compétents, de la tradition chrétienne : les sources juives, le message de Jésus de Nazareth, le christianisme des premiers siècles, les initiatives chrétiennes à travers l’histoire, l’humanisme et l’esthétisme issus de la foi, les dérives et les accidents de parcours, les rapports entre foi et science, l’éthique, la pensée sociale chrétienne, etc. On leur refuse le choix de pouvoir profiter d’un tel enseignement en prétextant les exigences de la laïcité et du pluralisme. Pourtant nombreux sont les pays, non moins respectueux de la laïcité que le Québec, qui reconnaissent une telle liberté de choix.

Une laïciste de stricte obédience a plaidé l’impossibilité de répondre à la demande d’une libre présentation du christianisme à cause de la multiplicité des courants religieux présents sur le territoire québécois et dont il faudrait aussi satisfaire les demandes. Elle semble ignorer qu’il existe des critères permettant de gérer cette diversité. Le premier a trait à la revendication que pourrait émettre une confession religieuse alors qu’il n’existe pas de demande pour l’enseignement qu’elle propose. Or on n’a pas á offrir un enseignement là où le nombre ne le justifie pas. On peut difficilement imaginer par exemple qu’on doive offrir un cours sur le bouddhisme à Saint-Jean Port-Joli ou un cours sur l’islam à Hérouxville. Ce qui n’empêcherait pas le ou la responsable du cours de religion chrétienne d’informer les jeunes au sujet de ces deux autres traditions religieuses.

Autre critère : l’enseignement d’une tradition religieuse ne doit pas porter atteinte à des valeurs humanistes inscrites au cœur de la culture québécoise. Aucun problème dans ce cas pour la tradition chrétienne. En revanche, certaine autres courants religieux auraient à effectuer des ajustements afin de respecter ce critère. Un discernement s’imposerait dans de tels cas.

Une diaspora sensible au fait religieux chrétien existe Elle possède des droits. La plus réussie des catéchèses paroissiales ne dispense pas de chercher comment répondre à ses attentes.

 

UNE VACHE LAITIÈRE DANS LE SALON

On dit qu’en arrivant à Québec Samuel de Champlain avait été fort impressionné par la vue qu’offrait le site avec son plan d’eau qui encerclait la ville et embellissait l’Île d’Orléans et la rive sud. Il fut vite persuadé que le lieu était tout désigné pour fonder la ville qui allait devenir le cœur de la Nouvelle-France. S’il vivait à notre époque, lui viendrait-il à l’idée de risquer de gâcher ce bel arrondissement naturel en y implantant un port méthanier et tout son bataclan ?

Mais l’économie, semble-t-il, a préséance sur l’écologie et l’esthétique. Or on nous dit que le projet Rabaska va nous apporter la fortune. Car il paraît que l’avenir passe par le gaz méthane. Jadis porteurs d’eau nous deviendrons porteurs de gaz. Ainsi serons-nous riches et vivrons des jours heureux. Sauf s’il nous tombait sur la tête un genre de Tchernobyl. Mais on a fait vite de nous rassurer, affirmant péremptoirement que cela ne peut se produire. C’est ce qu’on disait aussi aux gens de Tchernobyl avant que le malheur leur tombe dessus. Le problème souvent, avec les désastres écologiques, c’est qu’on ne peut prouver scientifiquement qu’ils constituent une menace tant que celle-ci ne s’est pas concrétisée. Et quand ça arrive, il est trop tard pour faire de la prévention.

Mais supposons que tout se passe bien et que le gaz nous apportera des emplois et des sous. Est-ce une raison pour implanter cette machine à créer la richesse dans un pareil milieu de vie, dans un décor aussi attrayant, dans un voisinage où vivent plusieurs centaines de milliers de citoyens ? On ne peut dénicher nulle part une terre à cailloux rustique, inhabitée, où le monstre gazier ne dérangera ni ne menacera personne ?

C’est comme pour une vache laitière. Elle enrichit le fermier et celui-ci l’estime beaucoup. Mais il ne lui viendrait pas l’idée de la loger dans le salon. Une bonne vache laitière est heureuse dans l’étable ou dans le pré. Dans le salon, elle crée un malaise. A cause des retombées.

Le Créateur nous a confié la nature, la terre, l’eau, la vie qui nous entoure. Pas pour qu’on pollue et qu’on détruise, mais pour qu’on gère l’environnement naturel avec intelligence et prudence. Les vaches dans le pré, une étable propre, le salon pour les gens de la maison et pour la visite. Voilà qui est dans l’ordre des choses et, tout compte fait, économiquement avantageux pour tout le monde.

VAUT MIEUX SE PARLER AU LIEU DE S’ENTRETUER

« Une évidence émerge : il n’y aura pas de paix en Afghanistan sans qu’un processus de paix n’implique toutes les parties en cause et le Canada devrait en être le promoteur ». Ainsi s’exprime la Conférence catholique des évêques canadiens dans un communiqué publié le 15 octobre 2007.

Cette prise de position réitère, face à un dossier complexe, l’option pour la paix, qui est devenue un leitmotiv de la pensée sociale chrétienne contemporaine. Deux motifs sous-jacents : 1) l’inefficacité de la solution militaire ; 2) on a escamoté la phase du dialogue et de la négociation. Pourtant les Américains avaient eu recours au dialogue à l’époque où, devenus pour un temps les alliés des talibans, ils avaient tenté de négocier un arrangement assurant le passage de produits pétroliers à travers le territoire afghan. Ça existe donc des talibans avec qui on peut dialoguer, et pas seulement pour assurer l’approvisionnement en produits pétroliers.

Les évêques canadiens adoptent une position qui va au-delà des querelles qui divisent les partis politiques au sujet de la manière de se sortir du guêpier afghan. Ils optent sans équivoque pour la non-violence et le dialogue. Un choix éthique qui inspire une stratégie politique. Ils proposent que celle-ci devienne la position canadienne. Ce qui permettrait au Canada de renouer avec la mission internationale de force de paix qu’il avait assumée au temps de L.B.Pearson et qu’est venu contredire l’engagement militaire en Afghanistan

Citoyens à part entière, les évêques se permettent une intervention démocratique dans un dossier à teneur politique. Ils vont sûrement déplaire aux intégristes laïques qui veulent refouler la religion dans le domaine privé. Chrétiens libres dans un Etat libre : c’est une formule gagnante.

 

ESPACE PUBLIC, DEMOCRATIE ET RELIGION

Une proposition qui est revenue souvent lors des séances de la Commission Bouchard-Taylor s’énonce ainsi : il faut purifier l’espace public de toute religion. Une participante est allée jusqu’à réclamer qu’on y interdise les vêtements religieux. Donc refouler la religion dans le privé. Ce qui donnerait une société homogène, propre, aseptisée. Un pas en avant vers un monde parfait : tout le monde habillé pareil, mangeant les mêmes choses, s’alimentant aux mêmes bobards, regardant les mêmes émissions de télévision, débarrassé des symboles qui dérangent, tels un crucifix sur les murs d’une salle de classe, un calvaire au coin d’un chemin de campagne, une croix lumineuse sur le sommet d’une montagne. Un espace public dans sa pureté laïque.

Mais l’espace public est plus complexe que le conçoivent les laïcistes de stricte obédience. Ce n’est pas un désert, mais un habitat diversifié. Il comporte de multiples dimensions : géographique, politique, juridique, sociale, culturelle, commerciale. On y observe des lieux d’affirmation, de communication, de libre expression et de contestation. La liberté qui s’y exerce est diversifiée. Elle inclut la liberté religieuse, du moins en démocratie. C’est dans les régimes staliniens que la religion est refoulée dans la sphère du privé.

Au temps de l’Empire romain les dieux les plus bigarrés avaient pignon sur rue. Ils encombraient l’espace public, tout comme de nos jours le capitalisme triomphant inonde l’espace public d’une multitude de produits hétéroclites. Quand l’apôtre Paul arriva à Athènes il remarqua la multitude de dieux païens, loua les Athéniens pour leur piété et leur proposa un nouveau culte, celui d’un dieu encore inconnu pour eux. On l’écouta attentivement. L’affaire se compliqua quand Paul se mit à parler du Christ mort et ressuscité. Ses auditeurs se moquèrent de lui et passèrent à autre chose. L’apôtre se retrouva seul avec une maigre poignée de croyants. Mais on trouvait normal qu’il puisse parler de religion dans l’espace public, même si cela ne s’avérait pas rentable.

Pour le christianisme social l’accès à l’espace public est primordial parce qu’il peut y promouvoir sa vision du monde intimement liée aux réalités terrestres et au développement humain. La satisfaction des besoins fondamentaux, la promotion des droits humains, la recherche d’un ordre social juste, la justice sociale, la liberté , l’égalité des personnes , la solidarité, la non-violence découlent du message évangélique. Le christianisme est intrinsèquement social. A toutes les époques la foi a incité des chrétiens à multiplier les œuvres de bienfaisance, à promouvoir l’alphabétisation, le savoir, les soins de santé, les politiques sociales, etc. La foi authentique est allergique à l’intimisme religieux, au sectarisme et au privé mur à mur. L’espace public constitue son habitat naturel.

Cet apport enrichit la démocratie. Celle-ci ne se limite pas à des jeux politiques. Elle a besoin, pour sa vitalité, d’un souffle spirituel et d’un dynamisme social que l’humanisme chrétien peut contribuer à lui insuffler. Ce qui est possible dans un espace public où le pluralisme et la liberté font bon ménage.