LE REGARD PÉNÉTRANT DE LA PURETÉ LAÏQUE

Le président du Mouvement laïque québécois, Henri Laberge, possède un regard pénétrant. A son avis, si trois quarts des catholiques québécois font baptiser leurs enfants, ce n’est pas par attachement à la religion catholique, c’est pour se conformer à une « habitude » ( La Presse, 22 novembre 2007).

Cet homme est capable de sonder les reins et les cœurs. Il détecte sans hésiter la différence entre la foi et les habitudes. Il sait, lui, ce qu’aucun évêque, pasteur, psychopédagogue ou psychanalyste ne saurait deviner. Pourtant, s’il est des gens qui connaissent un tas de choses concernant les secrets de l’âme humaine, ce sont bien les psychanalystes.

Si avoir la foi n’est qu’une habitude- pourtant, croire, ce n’est pas facile-on se gênera moins pour fouler aux pieds les droits de milliers de parents qui revendiquent le libre choix de l’enseignement religieux à l’école. Il ne s’agit pas ici de catéchèse, mais d’un savoir historique, sapientiel, social et éthique transmis par des maîtres compétents et dont pourraient profiter des jeunes de diverses confessions religieuses. Mais comme la foi n’est qu’une habitude, on n’en a rien à cirer avec la liberté de choix dans le domaine religieux.

Je soupçonne néanmoins- mais je n’en ai pas la preuve, n’étant pas gratifié d’un regard pénétrant- que cette entorse à la liberté embête un peu le président du Mouvement laïque québécois. Car il se considère sûrement comme un citoyen respectueux de toutes les libertés. Donc comment refuser à des milliers de chrétiens la liberté de choix dans le domaine de l’éducation ?

Pour contrer cette objection embarrassante il s’est fabriqué un alibi. On ne peut accorder aux chrétiens la liberté de choix, dit-il, car il faudrait aussi ouvrir l’espace scolaire aux raéliens et à l’Eglise de scientologie. Le voilà engagé dans la défense de droits présumés de sectes douteuses. Etrange trajectoire de la pensée laïciste. Mais que ne ferait-on pas pour sabrer dans les droits de citoyens que notre homme au regard pénétrant a classés comme étant des gens victimes d’une habitude !

 

TRISTE BILAN

Je recommande de consulter, dans Le Nouvel Observateur du 8 novembre 2007, un dossier succinct sur le goulag stalinien. Une cartographie de l’archipel du goulag, des statistiques, des témoignages. « C’était l’enfer sur terre » dit un survivant, maintenant âgé de 80 ans. Les victimes : des travailleurs, des paysans, rarement des gens bien nantis. L’économie stalinienne avait besoin de main-d’œuvre. On inventait des délits et on punissait des gens dont la plupart n’avaient commis aucun acte répréhensible. Une machine à broyer impitoyable dirigée par un paranoïaque barbare utilisant les services d’un appareil politique et policier dépourvu de tout scrupule. Une vingtaine de millions de pauvres gens dont une large partie y laissa sa vie. On pourrait, pour fins de statistiques, ajouter les millions de paysans ukrainiens victimes d’une famine créée artificiellement par le « petit père des peuples ».

Je suggère de joindre à cette lecture un reportage du Nouvel Observateur (25 octobre 2007), qui décrit les massacres du Cambodge au temps des Kmers rouges ; aussi un bilan du communisme que vient de publier le quotidien français La Croix (4 novembre 2007). De quoi nourrir la réflexion sur « les lendemains qui chantent ».

Globalement, le bilan du stalinisme est positif, avait déclaré un jour le secrétaire général du PCF, Georges Marchais. Son évaluation du communisme soviétique rejoignait celle de Jean-Paul Sartre. Beaucoup de marxistes québécois partageaient jadis cette manière de voir, reprochant à ceux qui dénonçaient la dictature stalinienne de verser dans « l’anticommunisme primaire ». Qui plus est, ils traitaient Soljenitsyne de réactionnaire. Pourrait-on attendre d’eux maintenant un geste de repentance, pour s’être si grossièrement trompés ? Un dossier à suivre.

L’ART DE SUPPRIMER UN DROIT ET UNE LIBERTÉ

Le professeur Jean-Pierre Proulx ( voir LE DEVOIR, 26 novembre 2007) est doué d’un esprit subtil. Il est capable de nous expliquer comment, en supprimant un droit et une liberté, on garantit mieux le droit et la liberté de tous.

Dans sa version originelle l’article 41 de la Charte québécoise des droits et libertés, aboli à la suggestion du professeur Proulx, reconnaissait aux parents « le droit d’exiger que, dans les établissements d’enseignement public, leurs enfants reçoivent un enseignement moral et religieux conforme à leurs convictions ». Or ce droit a été supprimé. On aurait pu au moins permettre le choix entre un cours d’enseignement religieux et le cours d’éthique et de culture religieuse, présumé neutre et imposé à tous. Mais on refuse cette liberté de choix, Le professeur Proulx trouve cela tout à fait correct. « Le fait, écrit-il, dit-il, de ne pas offrir d’enseignement confessionnel à l’école publique ne constitue pas une norme. On ne porte atteinte à aucun droit ni à aucune libert騠». Il y a là une subtilité incommensurable.

Je remarque que le professeur Proulx semble confondre la transmission d’un savoir religieux présenté dans une perspective chrétienne avec la catéchèse dispensée en paroisse. On décèle la même ambiguïté dans les propos du cardinal Ouellet. Une confusion qu’il conviendrait de dissiper.

L’ancien président du Conseil supérieur de l’éducation croit peut-être que le débat sur la liberté religieuse à l’école est clos. C’est à voir.

DIVERSITÉ ET ACCOMMODEMENTS

Mémoire soumis
Commission Bouchard-Taylor

DIVERSITÉ ET ACCOMMODEMENTS

Dans l’histoire de l’humanité la rencontre des peuples et des cultures a souvent ouvert la voie à une avancée de civilisation. Un exemple qui illustre bien ce phénomène est celui de la structuration de la civilisation occidentale à partir des apports gréco-latin et judéo-chrétien. Ce double courant a fourni une assise d’accueil de haute qualité où se sont rejoints de nombreux peuples avec leurs caractéristiques diverses et leurs traditions. Est ressortie de ces chocs culturels une vision humaniste du monde qui a émergé progressivement et a fini par prédominer nonobstant des résistances, des erreurs de parcours, des dérapages, des conflits parfois sanglants. La Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 forme une composante majeure de cet héritage. Les Québécois comptent parmi les bénéficiaires de ce processus historique où la diversité et les valeurs ont cheminé ensemble.

Le rêve de Champlain

Les pionniers de la Nouvelle-France croyaient dans la valeur de la diversité ethnique et culturelle intégrée à un encadrement chrétien et français. C’est à partir de cette diversité qu’ils ont entretenu le rêve de construire un peuple nouveau en terre d’Amérique. Samuel de Champlain, fondateur de Québec, souhaitait que les hommes venus de France et les femmes amérindiennes s’unissent pour former un grand peuple. Au temps de Louis X1V et de Colbert on offrait une dot généreuse aux Amérindiennes qui acceptaient d’épouser un nouvel arrivant venu de France. On n’avait pas peur de la diversité, aussi bien ethnique que culturelle. Il ne fait nul doute que les liens sociaux, culturels et économiques qui se sont tissés entre les nations amérindiennes et les nouveaux arrivants ont beaucoup contribué au développement de la jeune colonie.

La Conquête anglaise a mis fin au rêve de Champlain. Dépouillé de la maîtrise de son destin le peuple d’ici a néanmoins continué, parfois au risque de perdre sa propre identité, à intégrer des traditions et des styles de vie porteurs d’enrichissement humain : héritages anglo-saxon, irlandais, écossais, italien, juif, hispanophone, etc. Une intégration imparfaite, mais néanmoins tangible, effectuée grâce à la solidité de deux assises historiques : la langue française et l’héritage chrétien. À quoi s’est jointe une forte vitalité démographique qu’on a appelée la revanche des berceaux. La diversité en partie balisée et la vitalité démographique ont assuré la survivance et marqué la suite de l’histoire.

À l’origine de la frilosité

Pour beaucoup la diversité apparaît de nos jours comme un danger. On ressent une sorte de frilosité face à des manières de penser et à des traditions qui semblent incompatibles avec le vivre-ensemble. Chez certains la vue d’un voile islamique suffit pour les crisper. Les célébrations qui entourent une fête juive sont devenues pour d’autres une source d’agacement, tout comme le givrage des fenêtres d’un gymnase avoisinant une école hassidique. Ajoute à l’agacement la complaisance excessive de Québécois dits de souche, telle cette direction d’école qui, sans même qu’on le lui demande, supprime tous les symboles religieux chrétiens ou encore cette accompagnatrice de CPE qui, au nom de la laïcité, interdit à un enfant de construire la maquette d’une église. Face à trop de complaisance et de bêtise certains sonnent l’alarme et répandent l’inquiétude.

L’excès de celle-ci s’explique en partie par la rupture avec un passé dont on était fier jadis et dont on devenu honteux, n’y discernant que les failles sans y voir les réussites et des points de repère pour le présent. Une rupture mal vécue et qui gêne. Le problème est aggravé par une pratique religieuse épisodique appuyée sur un contenu théologique anémique et qui s’accompagne d’une grande méconnaissance des réalisations du christianisme dans l’histoire des peuples. Si bien qu’on se sent mal à l’aise et en position de faiblesse face à d’autres religions dont les adhérents semblent posséder une foi sans faille et n’hésitent pas à manifester publiquement leurs convictions.

A contribué largement à la rupture avec le passé le travail de sape d’une intelligentsia qui s’évertue à dénigrer les œuvres des générations qui ont construit le pays d’ici. On décrit l’époque qui nous précède sous les traits d’une grande noirceur étouffante et on cherche plus ou moins ouvertement à éradiquer les racines chrétiennes de notre histoire commune. Une collectivité ainsi coupée de ses sources, déstabilisée, incertaine quant à sa propre identité, est peu encline à accueillir la diversité comme un enrichissement. Elle y voit plutôt une menace.

Le travail de sape a été facilité par la large place qu’occupe cette intelligentsia dans l’espace des communications sociales. Une sorte de pensée unique semble vouloir s’y imposer. Or pour une collectivité l’hégémonie d’une pensée unique est non moins néfaste que la concentration financière des médias. En contrepartie, un bienfait que nous a procuré la Commission Bouchard-Taylor est d’avoir donné la parole à des sans-voix, à des hommes et à des femmes qui ne font pas partie de ces chapelles idéologiques qui font entendre leur voix à tous les micros, contrôlent des tribunes éditoriales et sont omniprésentes dans les débats publics. Sans doute qu’au cours des séances de la Commission on a entendu des sons de cloche un peu bizarres, parfois inquiétants. Mais on a eu droit aussi à des propos nouveaux, inédits, rafraîchissants. Tel fut le cas par exemple de ces parents venus dénoncer le prétendu consensus sur la suppression de l’enseignement religieux à l’école alors qu’au contraire une majorité d’entre eux revendique ce droit pour les enfants : une réalité que les faiseurs d’opinion tentent d’occulter.

La confusion de la pensée accompagne le travail de sape, tel le flou qui entoure la notion de laïcité. Celle-ci renvoie à la neutralité de l’État face aux religions, comme cela se pratique dans la plupart des pays modernes de tradition chrétienne. Et c’est un progrès. Mais elle ne légitime aucunement la théorie de la coquille vide ou de la coupe à blanc et n’implique pas l’occultation des différences. Dans une société de laïcité ouverte il y a place pour des traditions variées, quitte à baliser leurs manifestations en s’éclairant de normes issues de valeurs sociales faisant consensus, telles la liberté d’opinion et d’expression, la dignité de chaque personne, l’égalité des sexes, le respect de l’intégrité physique et morale, la non-violence, les droits démocratiques, la primauté du bien commun. Un État qui professe une laïcité intelligente sait faire une place à la liberté religieuse et à des héritages culturels issus de sources diverses.

On voudrait, au nom de la laïcité, imposer un espace privé mur à mur aux croyances religieuses. Or cela n’existe nulle part dans le monde, sauf peut-être dans certains régimes de tradition stalinienne. La laïcité bien comprise n’exige aucunement l’exclusion du religieux de l’espace public. Dans une société libre et démocratique les appartenances religieuses s’expriment aussi bien dans la vie publique que privée. Si on devait renvoyer le religieux au privé, il faudrait considérer comme des atteintes à la laïcité les multiples réalisations de la pensée sociale chrétienne au Québec : établissements hospitaliers, écoles, collèges classiques, syndicats catholiques, organismes de bien-être social, multitude d’organismes d’intervention soutenus financièrement par des communautés religieuses, etc. Limiter la religion à la vie privée de l’individu, c’est accorder une prime à une forme d’intimisme religieux incitant le croyant à se replier sur lui-même et à se dispenser du devoir de solidarité. Est-ce le genre de citoyen qu’on souhaite ?

Il convient d’ajouter que si la laïcité de l’État postule l’indépendance du pouvoir civil face aux religions, elle implique d’autre part l`autonomie du religieux face au pouvoir politique et en même temps l’incompétence de l’État dans le domaine de la foi et des croyances. Dans une société laïque l’État a le droit de baliser les manifestations des groupes religieux en tenant compte des valeurs sociales reconnues et des exigences du bien commun , mais il ne peut se prétendre compétent dans l’évaluation du contenu spécifiquement religieux des croyances. Il doit éviter de jouer au sacristain, comme le firent jadis en d’autres temps Henri VIII d’Angleterre qui se mêlait de catéchèse et de sermons, Joseph II d’Autriche, que Voltaire appelait l’empereur sacristain à cause de sa propension à se mêler de pratiques religieuses et de rites, Bonaparte, qui surveilla de près la rédaction d’un nouveau catéchisme pour s’assurer qu’on y parlerait en termes appropriés des devoirs des citoyens envers leur empereur. Or voici que de nos jours ont surgi des bureaucrates sacristains qui s’attribuent la compétence de décider en quels termes on devra parler de religion à l’école et s’arrogent même le droit d’être les seuls à pouvoir en discourir, comme le décrète le nouveau cours d’éthique et de culture religieuse qui sera obligatoire l’an prochain. Étrange laïcité. Pas étonnant que des croyants ressentent un certain agacement en voyant arriver sur scène avec leurs gros sabots ces nouveaux docteurs de la Loi qui s’emploient à dresser l’inventaire des croyances et des traditions religieuses et prétendent être capables d’en évaluer le contenu. Il y a là de quoi aggraver la frilosité d’une collectivité incertaine quant à sa propre identité et perturbée par la confusion qui règne concernant la manière d’interpréter certaines normes de la vie sociale.

Confiance et discernement

Une nation confiante dans sa propre identité et vivant en symbiose avec les valeurs humanistes héritées du passé sera capable de discerner, dans des nouveautés, ce qui représente une composante enrichissante de ce qui pave la voie à une régression. Ce départage sera rendu plus facile si on évite d’adopter un comportement négationniste et suicidaire face à son propre passé et à son héritage culturel et éthique.

Tout compte fait, la diversité ethnique, culturelle et religieuse apparaît à la fois comme une source de progrès social et un défi. Elle sera féconde à condition d’être vécue dans un contexte sain. Pour que cela se concrétise il importe de se laisser guider par certains points de repère. J’en mentionne quelques-uns : le refus de la mémoire honteuse face au passé du Québec ; une assise anthropologique porteuse de valeurs humanistes ; la liberté religieuse pour tous, chrétiens inclus, dans l’espace public; la liberté d’opinion pour tous face à une pensée unique qui fricote de faux consensus et ouvre la voie au totalitarisme idéologique ; la distinction entre la laïcité ouverte et l’intégrisme laïque; le dialogue interreligieux.

Bref, ce sont des valeurs de mémoire, de discernement, de liberté et de tolérance qui sont en jeu dans le débat actuel.