UN AUTRE SON DE CLOCHE

 Dans LE SOLEIL du 9 décembre 2007 Brigitte Breton reprend la thèse laïciste sur l’interdiction de tout enseignement religieux à l’école. Elle fait sienne la position de l’intégrisme laïque. Pas de surprise. C’est cette manière de voir qui domine au sein de l’intelligentsia québécoise.

Un débat fécond sur la liberté religieuse serait possible si on faisait entendre d’autres sons de cloche, si par exemple on accordait un espace décent dans les médias à ceux qui remettent en question la position laïciste à la mode. On pourrait alors discuter de points tels que :

1)   l’enseignement religieux librement offert à l’école. Cela existe dans plusieurs pays. En Belgique le système public offre SIX options différentes. Et ça marche !

2)   les droits des parents. L’école est-elle au service des parents ou de l’appareil d’Etat ? Madame Breton rejette l’idée d’un libre choix exercé par les parents. Or selon la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, « les parents ont, par priorité, le droit de choisir le genre d’éducation à donner à leurs enfants »(art.26, para.3). Qui plus est, la Charte québécoise des droits et libertés affirmait, avant qu’on ne la charcute, que « les parents ou les personnes qui en tiennent lieu ont le droit d’exiger que, dans les établissements d’enseignement public, leurs enfants reçoivent un enseignement religieux ou moral conforme à leurs convictions, dans le cadre des programmes prévus par la loi » (art.41). Tout cela est-il devenu obsolète ?

3)    La culture religieuse chrétienne face à la catéchèse. Madame Breton semble confondre les deux démarches. Elle aurait avantage à mieux les distinguer.

4)   La méfiance des parents. Nombreux parmi eux sont ceux qui craignent que le nouvel enseignement sur les religions puisse être dispensé par des gens que le journaliste Michel Vastel appelle les « vociférants », c’est-à-dire des laïcistes militants qui ont des comptes à régler avec le christianisme et plus particulièrement avec le catholicisme québécois. Les parents ont-ils raison de se méfier ? Pourquoi ne pas accorder un droit d’exemption ou encore le choix entre le nouveau cours et un enseignement spécifiquement religieux dispensé par des gens compétents et reconnus pour leur droiture intellectuelle ?

5)   La liberté de choix. Celle-ci permettrait au nouveau cours dit d’éthique et de culture religieuse de démontrer sa supériorité. Car « à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ». Placés devant un véritable choix, les parents et les jeunes seraient en mesure d’exprimer leur préférence au lieu de se faire imposer un cours dont plusieurs ne veulent pas.

De telles interrogations montrent bien que le débat n’est pas clos. Au fait, si, au moment de l’adoption de la loi 95, en juin 2005, on avait tenu un vrai débat sur la place de la religion à l’école, on n’en serait pas rendu à rouvrir le dossier sur la liberté de conscience, la liberté religieuse et les droits des parents. Mais les intégristes laïques avaient un agenda où ne figuraient pas de telles préoccupations qu’ils jugeaient sans doute vieillottes.

 

LES RELIGIONS ET LES GUERRES

Interviewé sur les ondes de Radio-Canada un jeune intello post-moderne versé dans les arts déclare péremptoirement que toutes les religions sont néfastes. Car ce sont elles, dit-il, qui engendrent les conflits. Les religions abolies, finies les guerres! C’est simple. Il suffisait d’y penser !

J’ai retrouvé le même constat chez un universitaire qui affirme que les religions, particulièrement celles qui se réclament du christianisme, sont à l’origine des guerres. Il va jusqu’à laisser entendre que ce sont des chrétiens qui ont tué quelque six millions de Juifs au temps du régime nazi. Le national-socialisme hitlérien aurait donc été une sorte de secte chrétienne. Un constat qui ne manquera pas d’étonner les historiens sérieux.

Il demeure vrai, comme le souligne Gaston Bouthoul dans son Traité de polémologie, que la religion a maintes fois servi de paravent ou de prétexte à des conflits armés. Des chefs de guerre, des rois, des princes, des généraux, parfois des papes, ont cherché à fournir une caution morale à des entreprises militaires en invoquant des motifs religieux, comme dans le cas de ces guerres dites de religion qui ont déchiré la France au XVIème siècle. Des motivations bien profanes expliquent en bonne partie des conflits en apparence religieux. Les disciples de Mahomet invoquaient le Coran pour légitimer leurs conquêtes, mais les visées politiques et économiques caracolaient pas loin derrière. Les Croisés disaient vouloir libérer le tombeau du Christ, mais cherchaient non moins à dégager une voie commerciale donnant accès à l’Orient et aux Indes. Les conquistadores espagnols prétendaient combattre au nom du Royaume du Christ, mais en même temps cherchaient de l’or, de l’argent et des denrées précieuses. Les protestants du nord de l’Irlande ont invoqué la défense du christianisme authentique contre la menace papiste, mais tenaient surtout à consolider des privilèges sociaux et économiques que leur avait procurés la supériorité militaire. Dans beaucoup de guerres les prétextes religieux ont occulté des objectifs douteux et des intérêts peu reluisants.

D’autre part, de nombreux conflits dont plusieurs ont pesé lourd dans la vie des peuples n’avaient rien de religieux, ni en apparence, ni dans la réalité. Le facteur religieux n’est sûrement pas celui qui prédomine dans les conquêtes d’Alexandre, de Tamerlan, les guerres menées par Louis XIV ou Napoléon, les entreprises coloniales, la guerre 1914-1918, les conquêtes hitlériennes, les camps de la mort, les goulags, la guerre en Tchétchénie, en Irak, en Afghanistan, les conflits qui sévissent en Afrique, l’occupation militaire du Tibet, les rebellions maoïstes, le génocide en cours au Soudan.

C’est promouvoir une vision débile de l’histoire que de cibler le facteur religieux comme la cause première et unique des conflits armés. Mais au Québec c’est une débilité permise, car elle fournit un prétexte de plus pour s’en prendre à la foi chrétienne. Ainsi va la mode chez ceux que le journaliste Michel Vastel appelle les « vociférants ».

LIBÉRATION ET COMMUNION

Une belle histoire qu’on m’a racontée. C’est arrivé dans une église, au moment où l’on célébrait les funérailles d’un universitaire bien connu. La foule était nombreuse, composée en grande partie de non-pratiquants venus rendre un dernier hommage à cet homme qu’ils avaient beaucoup estimé.

Or voici qu’avant la communion le célébrant rappelle que chacun et chacune est entièrement libre de participer à la réception du sacrement, tout en annonçant qu’il va pratiquer le rite de l’absolution collective afin de dissiper des embarras de conscience, fondés ou non . Effet tangible : la grande majorité des gens présents participe `la communion, dans une ambiance de joie silencieuse. Celui qui m’a rapporté l’événement en a gardé un souvenir ému.

En écoutant ce récit j’ai pensé à la parole du Christ : « Tout ce que vous délierez sur terre sera délié au ciel ». Délier, libérer, effacer, repartir à neuf, sans avoir à mariner dans ses faux pas et ses échecs, libre de s’adonner ou non à des aveux souvent dérisoires. C’est ce que souhaitent de vivre beaucoup de croyants en quête d’une pratique religieuse libératrice.

LA PAIX DES UNS, LA GUERRE DES AUTRES

Dans la tradition juive, prolongée dans la tradition chrétienne, la paix s’inscrit au cœur de l’espérance messianique. On rêve d’un temps de grâce où les hommes transformeront leurs boucliers pour en faire des socs de charrue et leurs épées pour en faire des faucilles pour la moisson. Dans le contexte de la fête de Noël, cet espoir imprègne l’atmosphère. C’est ce qu’illustre bien par exemple le beau film Joyeux Noël, où on nous montre des soldats français et allemands fraternisant dans les tranchées, au cours de la première Guerre mondiale. Des gens de bonne foi qui ont décidé, ne serait-ce que pour quelques instants, de goûter la « paix sur terre aux hommes et femmes de bon vouloir », que les anges avaient jadis annoncée aux bergers.

La réalité contemporaine est peu rassurante. Les conflits se multiplient et l’on observe plusieurs situations d’oppression et d’injustice qui laissent prévoir l’émergence de nouveaux conflits dans l’avenir. Partout dans le monde les budgets militaires ne cessent de croître. Ils dépassent de beaucoup les mille milliards $. Les fabricants d’armes font de bonnes affaires. Au sixième rang parmi eux se classent les entreprises canadiennes, dans un pays qui se targue d’être un Etat pacifiste. La vigueur du dollar canadien découle en partie de la fabrication et du commerce des armes.

 

La violence militaire et les conflits occupent une large place dans l’actualité. Guerre en Irak et en Afghanistan, génocide au Darfour, oppression russe en Tchétchénie, l’Iran en quête de l’arme nucléaire et qui menace de détruire Israël, l’occupation militaire israélienne de la Cisjordanie, la domination chinoise au Tibet, la dictature militaire en Birmanie, la guerre civile en République dite démocratique du Congo, des cellules terroristes qui menacent la sécurité des citoyens dans plusieurs pays, et j’en passe. La militarisation alimente la violence, le voisinage d’un Etat belliqueux encourage la militarisation. Le commerce des armes est plus que jamais florissant. On est loin des socs de charrue et des faucilles.

 

Ceux qui rêvent de paix se sentent impuissants dans un monde où la violence armée, l’oppression militaire et le commerce des armes ont la cote. Pourtant l’événement de la Nativité nous enseigne que nous avons raison de rêver de paix. En rêver, mais aussi œuvrer pour la paix. De quelle façon ?

 

Le dimanche, les chrétiens qui se rendent à l’église prient pour la paix et se la souhaitent mutuellement. Mais il faut faire plus. On devrait, à titre de citoyens et d’électeurs, s’intéresser de plus près à des dossiers qui ont un impact majeur sur l’instauration de la paix dans le monde. Par exemple :

* L’ampleur du budget militaire canadien. Il dépasse les quinze milliards$. Avec une fraction de cette somme on pourrait assurer à des milliers d’enfants dans le monde la nourriture de base, l’eau potable les médicaments et une scolarisation élémentaire. Un tel redéploiement de nos ressources devrait normalement plaire à nos élus.

·      La présence militaire canadienne en Afghanistan. La Conférence catholique des évêques canadiens affirme que la seule manière efficace de mettre fin au conflit qui s’éternise là-bas est de conduire des négociations où seraient conviées toutes les parties en présence. Ce qui inclut les talibans, ces gens pas très sympathiques avec qui les Américains ont jadis négocié dans l’espoir d’assurer le transport du pétrole à travers le territoire afghan. Les évêques ne croient pas à l’efficacité de la solution militaire. Nos représentants qui siègent à Ottawa préfèrent-ils la négociation ou la poursuite d’une aventure militaire pleine de risques ? * Le commerce des armes. Il y aurait lieu de dresser la liste des entreprises canadiennes qui s’adonnent à la fabrication et au commerce des armes. Combien d’entre elles ont pignon sur rue au Québec ? Se demander aussi quelles sortes d’armes on y fabrique. Peut-être des mines antipersonnel ?

·      La paix, le développement et les droits humains vont de pair. Il convient donc de vérifier si les interlocuteurs avec lesquels le Canada entretient des relations commerciales ou militaires à l’échelle internationale sont au-dessus de tout soupçon en matière de droits humains et de libertés démocratiques. Le pays fait-il affaire avec des dictateurs sanguinaires et des criminels de guerre ? Une telle possibilité devrait préoccuper les élus qui siègent à Ottawa.

 

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Pour devenir des artisans efficaces de paix il ne suffit donc pas de se souhaiter mutuellement la paix au cours d’une célébration eucharistique. Il faut aussi observer ce qui se passe sur le terrain. Il ne faut pas laisser en paix les fauteurs de guerre, les vendeurs d’armes, les oppresseurs de peuples. Ni les décideurs politiques qui pataugent dans des connivences douteuses. C’est à des gens de bon vouloir qu’est promise la paix de la Nativité. Pas aux trafiquants d’armes et aux gens de pouvoir qui pactisent avec eux. Ni à des électeurs distraits ou myopes qui ne réalisent pas que leur inconscience politique fait le jeu des fauteurs de guerre.