UN CRIMINEL NOUS A QUITTÉS

Le vieux dictateur Suharto, jadis président de l’Indonésie, vient de rendre l’âme. Il avait les mains pleines de sang, pleines de sous aussi. On estime à plusieurs milliards $ l’argent qu’il a détourné des fonds publics au profit de sa famille et de ses commensaux. Ce qui n’a pas empêché de pauvres gens de l’admirer et de témoigner de leur chagrin en public, devant les caméras de télévision.

Le pouvoir fascine, même quand il patauge dans l’horreur. En Russie, on trouve encore des gens qui vouent un culte à Staline. Pour eux, il incarnait « le bon vieux temps ». Au fait, perdure souvent une ambiguïté dans les rapports que les gens ordinaires entretiennent avec le pouvoir. Un mélange de méfiance, de crainte, de rejet et de fascination. Celle-ci apparaît par exemple dans l’attrait qu’exercent les reportages de revues mondaines portant sur la vie des puissants de ce monde. Pouvoir et richesses dont parfois la source est trouble, mais néanmoins qui attirent, comme des idoles.

Un signe de santé morale d’une société, c’est quand on réussit à civiliser le pouvoir, à baliser son exercice, et qu’ainsi l’autorité devient un service, un ministère. On se rapproche de cet idéal dans plusieurs pays, mais cela demeure un rêve lointain ailleurs.

Affirmer que « toute autorité vient de Dieu », c’est une manière de dire qu’elle n’est pas la propriété de dictateurs sanguinaires, de voyous, d’escrocs. Quand, par complaisance ou par intérêt, les représentants politiques de pays démocratiques pactisent avec de telles gens ils avilissent l’autorité. Suharto le criminel a longtemps profité de cette forme de complaisance de la part des Etats-Unis. C’est triste. Et ce fut une manifestation de mépris envers le peuple indonésien.

QUELQUES EXCÈS OU UN VICE DE FOND ?

La réforme scolaire souffrirait de quelques lacunes, mais certains continuent d’y voir une potion magique qu’il suffirait d’assaisonner pout lui donner meilleur goût. Or voici que le sociologue Mathieu Bock-Côté affirme ( Le Devoir, 5 février 2008) que c’est la potion elle-même qui est empoisonnée. « La réforme, écrit-il, est la porteuse d’une philosophie bien mauvaise qui avait plus à voir avec l’idéologie qu’avec la culture et qui doit être aujourd’hui congédiée au nom du bon sens et d’un humanisme à réhabiliter. La réforme est l’expression bien québécoise d’un pédagogisme sans génie qui a partout livré les mêmes effets, à la grandeur des sociétés occidentales, et qui est aujourd’hui mis en procès par ceux qui ne désirent plus sacrifier la continuité d’une civilisation aux fantasmes du progressisme ».

Si ce diagnostic est fondé, on ne peut se contenter de proposer des correctifs mineurs. Il faut aller au fond des choses. Se demander par exemple quels sont les postulats et les non-dits de la réforme. Est-il vrai que celle-ci envisage une rupture de civilisation et poursuit le rêve d’une « humanité improvisée », pour reprendre une expression de Pierre Vadeboncoeur ? D’où vient cette volonté de rompre avec le passé et cette prétention de construire à partir d’une raison pure qui ne doit rien à ceux qui nous ont précédés ?

La dévotion à cette idéologie sous-jacente explique peut-être l’agacement que ressentent les réformateurs quand des parents, inquiets, exigent des explications et mettent en doute les élucubrations des experts en pédagogie. Ceux-ci ne comprennent pas qu’on ne leur fasse point confiance. Car eux seuls sauraient ce qui est bon pour les jeunes.

Certains parents, devenus méfiants, voudraient que leurs enfants n’avalent pas la potion magique. Face à un désastre appréhendé ils cherchent une bouée de sauvetage et croient l’avoir trouvée en inscrivant leurs enfants dans des écoles privées. C’est là, paraît-il, que des gourous de la réforme envoient aussi leurs rejetons.

C’est la même idéologie qui refuse qu’on puisse considérer la dimension religieuse comme critère valable pour accorder à un établissement le statut d’école à projet particulier. Au fait, elle s’oppose à tout enseignement religieux à l’école. Une seule vérité, une pensée unique. Quintessence de la pureté laïque.

Mathieu Bock-Côté nous invite à aller au fond des choses au lieu de débattre d’ajustements mineurs. Un avis qui ne manque pas de pertinence.

NOUVEL ASSAUT OU BALLON D’ESSAI ?

Le rapport Castonguay, difficile à décrypter. Un assaut contre le système public de santé ou simplement un ballon d’essai ? Ce qui rassure, c’est la rapidité avec laquelle le ministre québécois de la santé a crevé le ballon tout en déclarant avec beaucoup de sérieux que le rapport est intéressant et mérite d’être étudié. Comme une lecture reposante pour un titulaire de la santé occupé à colmater les brèches et à éteindre les feux.

Trois interrogations. 1) Veut-on risquer l’avenir de cette grande avancée historique que représente l’accessibilité universelle aux soins de santé ? 2) Faut-il ouvrir la porte aux conquistadores du néolibéralisme économique qui veulent transformer en marchandises, en produits achetables et vendables, les services de santé et les équipements qui en assurent la qualité ? 3) Veut-on implanter des inégalités incompatibles avec l’accessibilité universelle ?

Les enjeux sont majeurs. Suggestion : lire (ou relire) mon édito de juin 2006, intitulé Solidaires dans la santé.

POUR LA VIE DU MONDE

Le Congrès eucharistique international qui se tiendra à Québec cette année met en lumière un axe central de la foi chrétienne. Le programme accordera une place importante aux manifestations religieuses et aux rites liturgiques, mais s’y ajouteront des prises de parole de pasteurs et de théologiens qui communiqueront leurs réflexions sur le mystère de la présence eucharistique. On fera aussi une place, semble-t-il, à des chrétiens ordinaires particulièrement intéressés à la vie ecclésiale et qui ont rarement l’occasion de prendre la parole dans les assemblées chrétiennes. Certains profiteront peut-être de l’occasion pour exprimer des doléances au sujet d’obstacles qui freinent la participation à la vie eucharistique : des églises verrouillées, l’interdiction du beau rite de l’absolution collective, le problème que soulèvent des homélies parfois peu éclairantes et peu stimulantes, etc. Il est possible aussi que des femmes viennent revendiquer une plus grande place dans les activités ecclésiales et abordent la délicate question de l’accès au sacerdoce. Il pourrait arriver également que certaines d’entre elles remettent ouvertement en question des normes morales qui font peser sur leurs épaules un poids superflu et contribuent à éloigner les croyants et croyantes de la pratique eucharistique, comme celles qui concernent la régulation des naissances. Ce qui fournirait l’occasion d’amorcer un débat souhaité au moment où l’on commémore le quarantième anniversaire de parution de l’encycliqueHumanae vitae.

De telles initiatives vont dans le sens du fil directeur de la rencontre : l’Eucharistie don de Dieu pour la vie du monde. Car il est bien dit : pour la vie du monde. Le mystère eucharistique ne se sépare pas de l’ensemble de la Bonne nouvelle annoncée au monde dans les Evangiles. Le monde avec ses joies et ses tristesses, ses drames et ses espoirs ; le monde d’ici, celui où le Royaume de Dieu a pris racine, où a vécu, enseigné et agi Jésus de Nazareth et où il continue d’être présent et agissant à travers la foi, le témoignage et les initiatives des chrétiens, avoués ou anonymes. Une rencontre eucharistique constitue une démarche axiale qui dépasse la vie de ce monde mais en même temps s’y insère. Elle ne campe pas dans un autre univers.

 Le Fils de l’homme

Le don de Dieu, c’est Jésus de Nazareth qui se manifeste au cœur d’événements terrestres et multiplie les signes qui donnent un sens, une orientation au déroulement de l’histoire. Il appartient au monde d’ici : d’humble origine, proche des travailleurs, des pauvres, traitant d’égal à égal avec les femmes, respectueux du caractère sacré de l’enfance, accueillant à la vie qui l’entoure. Il est la voie, la vérité et la vie à travers le quotidien, au cœur de la condition humaine. Voici qu’il change l’eau en vin pour que de nouveaux mariés ne soient pas mal à l’aise et puissent bien accueillir leurs invités. Emu devant le drame d’une pauvre veuve qui vient de perdre son fils unique, il redonne vie à l’enfant. Des gens qui sont venus l’écouter risquent de manquer de nourriture : il invite ses disciples à ne pas les laisser tomber et leur donne un coup de main en multipliant les pains et les poissons. La faim, la maladie, la souffrance physique, la misère morale provoquent chez lui un réflexe de compassion. Il n’est ni fataliste ni résigné. Il se sent interpellé par ceux qui lui font confiance. Sans cesse il enseigne, éclaire, récompense la sincérité et la bonne foi, fait appel à l’intelligence de ses interlocuteurs. Il engage la Samaritaine dans une démarche spirituelle de haut calibre et ne se contente pas de lui servir de pieuses platitudes. C’est la vérité qui libère, pas la niaiserie. Il affronte les puissants de ce monde, les castes religieuses et dénonce toute forme d’exploitation et d’asservissement. C’est à tous qu’il adresse une mise en garde contre les dangers de l’argent et de la richesse. Homme libre et libérateur, il fait appel à la libre décision et à la responsabilité de chacune et chacune. Semeur d’espérance et homme de paix, il invite à ne pas céder devant les obstacles qui entravent la croissance humaine et spirituelle de chaque personne.

Certains gestes et propos du Fils de l’homme ont particulièrement influencé la vision du monde des chrétiens, comme la parabole du Bon Samaritain ou encore celle du Jugement dernier, où il nous est dit que c’est le Christ lui-même que l’on rencontre sur sa route quand on donne à manger à celui qui a faim, de l’eau à qui a soif, un vêtement à qui est nu, un logement à qui est sans abri ou lorsque l’on se montre proche de ceux qui sont privés de liberté. Des gestes en apparence profanes mais qui sont en réalité porteurs d’une dimension spirituelle s’inscrivant dans la vie du monde.

La parabole des serviteurs actifs et vigilants trace aussi une ligne de conduite. Le Royaume, on ne l’attend pas passivement, on le construit avec ses énergies, au cœur de la condition humaine, dans les réalités quotidiennes, dans l’univers tangible de la matérialité, là où se déroule « la vie du monde ». Voilà ce que nous enseigne le « Fils de l’homme ».

La suite de l’histoire

De la méditation sur la vie de Jésus, de diverses expériences de foi, d’une praxis où s’entremêlent les ombres et les lumières, les réussites et les échecs, les erreurs et les bons coups, les croyants en Jésus-Christ ont développé peu a peu, au cours des siècles, une vision particulière de l’existence, une anthropologie, un discours humanisant, un modèle de vie. Cet humanisme a influé lentement, parfois difficilement, sur le comportement des individus et des collectivités, tel un levain dans la pâte. Mais la pâte est lourde, résistante. La régression et les dérives ne sont pas à exclure, comme le montre l’histoire des individus et des collectivités. Tout n’a pas été humanisant : l’Inquisition, les Conquistadores, les guerres de religion, le génocide rwandais où chrétiens hutus et chrétiens tutsis se sont entretués n’ont pas fait progresser la condition humaine. L’humanisme chrétien ne suit pas un cheminement dépourvu d’obstacles. Il doit sans cesse se libérer de l’ivraie qui avoisine le bon grain, amorcer de nouveaux départs, explorer des voies nouvelles.

Nonobstant les obstacles, les dérives et les échecs, une vision du monde et des pratiques sociales particulières ont marqué l’histoire. Quoique parfois en désaccord sur des questions de foi, de pratiques religieuses, voire certains enjeux éthiques, des croyants en Jésus-Christ, catholiques, protestants, orthodoxes, se rejoignent, à quelques nuances près, dans une même perception des valeurs humaines et des urgences sociales : le droit à la vie, la dignité de chaque personne, l’égalité des sexes, la liberté, la primauté de la famille, les droits de l’enfant, les droits humains, la réduction des inégalités, la solidarité, le plus avoir au service du plus être, l’éducation et la santé pour tous, la destination universelle des biens, les pratiques démocratiques, la primauté du bien commun. A chaque époque des croyants en Jésus-Christ ont tenté, dans un domaine ou dans l’autre, de contribuer au progrès spirituel, social et matériel de la grande communauté humaine : discours social des Pères de l’Eglise, l’œuvre civilisatrice de saint Benoît de Nursie, les moines défricheurs, bâtisseurs et dispensateurs du savoir, les corporations médiévales au service des travailleurs, fondateurs et fondatrices d’œuvres éducatives et caritatives, François d’Assise, Vincent de Paul, Jean-Baptiste de la Salle, Lacordaire, Ozanam, Charles de Foucauld, l’Armée du salut, les moines de Taizé, Dietrich Bonhoeffer, Edith Stein, l’abbé Pierre, Dom Helder Camara, Sainte Françoise Cabrini, Sœur Teresa , sans oublier des milliers d’hommes et de femmes anonymes qui ont travaillé dans l’ombre au service du mieux-être spirituel et matériel de l’humanité, c’est-à-dire pour la vie du monde.

Je me rappelle un reportage télévisé où l’on nous montrait le travail d’une poignée de moniales françaises assurant un service de soupe populaire dans un coin perdu de Mongolie. Pour la vie du monde, mais vraiment au bout du monde ! Un cas parmi des milliers. Présence active et symbolique d’une foi au service du monde.

Aujourd’hui comme autrefois les engagements pour la vie du monde sont multiples et divers : parents éducateurs, citoyens attentifs à la chose publique , pasteurs itinérants, prêtres-ouvriers, militants syndicaux, professionnels des soins infirmiers, animateurs populaires, travailleurs de la rue, initiateurs de nouvelles politiques sociales, missionnaires au service du développement des peuples, animateurs et animatrices de communautés de base en Amérique latine, participants à des actions collectives qui dépassent les frontières confessionnelles. Sans oublier l’engagement politique au service du mieux-être des collectivités. Action militante discrète, levain dans la pâte caché mais efficace. Ainsi se construit le Royaume de Dieu dans sa dimension terrestre. Ainsi se concrétise le don de l’Eucharistie pour la vie du monde.

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Il serait opportun, dans le cadre de la grande rencontre eucharistique de 2008, de chercher à mieux cerner les défis actuels du christianisme social, les problématiques qui doivent en priorité retenir l’attention de ceux et celles qui, tels les ouvriers engagés dans la vigne, veulent œuvrerpour la vie du monde. Quelques exemples : l’écologie et la préservation des richesses naturelles, l’accès à l’eau potable, à la nourriture et aux soins de santé pour tous et partout dans le monde, le freinage du consumérisme débridé, une culture médiatique qui soit porteuse de plus de substance et de moins de niaiserie, la militarisation qui menace la paix et accapare les ressources qu’on devrait consacrer au développement des peuples.

On ne peut discuter de tout cela lors d’un congrès eucharistique. Mais il serait séant de le faire un peu. Avant de révéler le mystère du pain spirituel le Fils de l’homme a multiplié les pains terrestres. On ne doit pas l’oublier. Il y a là un message.