UNE ELECTION N’EST PAS UN FLÉAU

Certains hommes politiques sont prêts à beaucoup de sacrifices pour éviter le déclenchement d’élections au Québec ou à Ottawa. Il paraît que pour les citoyens ordinaires les élections sont un fléau. Nous serions allergiques à ce genre de consultation populaire.

Etrange façon de voir les choses. Le suffrage universel marque un progrès, une avancée dans la vie des peuples. Les Grecs, il y a fort longtemps, avaient rêvé d’instaurer une démocratie directe, quotidienne. Tous les jours, à Athènes, sur la place de l’Agora, la classe des hommes libres débattait des problèmes de la cité, prenait position, tentait d’influer sur le cours des événements. On mettait en pratique cet axiome de Platon : «Tout ce qu’on gagne à se désintéresser de la politique, c’est d’être gouverné par des gens pires que soi ».

On démontre qu’on se sent responsable de la vie de la cité en s’informant, en débattant de problèmes qui nous concernent tous, en assumant une charge publique, en votant. On peut voter tous les quatre ans mais aussi plus souvent, si les circonstances l’exigent. Ce n’est pas un fardeau, c’est une chance.

« Elections, piège à cons », avait déclaré un jour le grand pontife de l’existentialisme, Jean-Paul Sartre. Ce serait intéressant de savoir ce que pensent de cet aphorisme les Tchétchènes, les Tibétains, les Birmans et d’autres peuples dispensés du devoir électoral. Y décèleraient-ils un trait de génie ou une sottise de grand format ?

Les élus ne doivent pas craindre de faire appel au peuple. De façon générale les citoyens sont persuadés que l’exercice du droit de vote contribue à la santé de la démocratie. Ils aiment exercer ce droit et ainsi servir le bien commun. Donc on ne doit pas hésiter à demander leur avis sur la gérance de la chose publique. Même si les résultats de la consultation peuvent réserver de mauvaises surprises.

CRIME CONTRE L’HUMANITÉ

Rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation, Jean Ziegler appelle à une « insurrection des consciences » face à la crise alimentaire actuelle ( Voir LE SOLEIL, 28 avril 2008). Car cette crise n’est pas le résultat du hasard. Il est vrai que des phénomènes naturels comme les vagues de sécheresse en ont aggravé les effets. Mais on ne peut passer sous silence l’impact de facteurs économiques et politiques, de décisions humaines, d’erreurs commises par des adeptes de l’idéologie néolibérale.

A l’instar d’autres experts Jean Ziegler dénonce les effets néfastes des biocarburants, dont la production intensive requiert qu’on détourne de leur finalité première des terres agricoles désormais réservées pour la fabrication d’éthanol. Mais il mentionne aussi d’autres facteurs à l’origine de la crise. Ainsi, le Fonds monétaire international et plusieurs pays riches se sont entendus depuis quelques années pour obliger les paysans de pays pauvres à donner la priorité aux produits destinés à l’exportation et pour imposer au marchés nationaux un régime de libre concurrence échappant à toute régulation. On ouvrait ainsi la porte à des multinationales qui ont inondé les marchés du tiers monde de produits généreusement subventionnés et dont le bas prix artificiel faussait les mécanismes du marché. Conséquences : le recul des cultures vivrières, le dépérissement de l’agriculture dans les pays pauvres, l’abandon des terres agricoles et l’émigration vers les zones urbaines. C’est dans ce contexte d’une économie indigène déstructurée que des populations démunies ont encaissé les perturbations climatiques et subi la flambée des produits alimentaires de première nécessité.

D’une voix unanime on réclame une augmentation des contributions au programme alimentaire mondial. Cela s’impose. Mais il demeure que de nombreux pays seraient capables d’atteindre l’autosuffisance alimentaire si on cessait de freiner leur capacité de production par l’imposition de règles inspirées par l’idéologie néolibérale. Il faut mettre fin à une politique agricole néfaste qui pave la voie à ce que Jean Ziegler qualifie de crime contre l’humanité. Sinon, et peu importe les aides ponctuelles, des millions de gens affamés descendront dans la rue. Des gens qu’on a trompés, spoliés et voués à la famine. Et qui voudront peut-être mettre en application le vieux principe thomiste qui dit qu’en situation d’urgence les biens de première nécessité appartiennent à tous.

EN SAVOIR PLUS SUR LES PÉCHÉS SOCIAUX

Le 13 mai , Développement et paix a  transmis au Gouvernement fédéral  une pétition signée par  190,000 citoyens et citoyennes demandant  qu’on examine les comportements à l’étranger de compagnies  minières,  pétrolières et gazières étiquetées canadiennes. De son côté,  une  communauté religieuse qui, par l’intermédiaire d’un mandataire, a effectué des investissements dans une multinationale veut en savoir plus sur la manière dont la dite entreprise s’acquitte de ses obligations à l’égard de collectivités locales en Afrique et en Amérique latine. Il semble  que les entreprises visées se moquent des exigences élémentaires de justice  sociale et économique.

Ces deux cas illustrent  ce que  Gianfranco Girottti ( Voir  Edito de mai 2008) appelle un péché social.   Les choix éthiques, dans un contexte de mondialisation, se font souvent par le biais de décisions techniques et commerciales prises au sein de  structures et d’appareils de direction  qui échappent à l’attention des propriétaires de capitaux,  à savoir les actionnaires.  Beaucoup de détenteurs  d’actions n’ont qu’une vague idée de la façon dont on fait fructifier leurs placements  dans des pays étrangers. Dans la plupart des cas,  les bénéficiaires de caisses de  retraite en savent encore moins. Des retraités seraient sûrement consternés d’apprendre que telle entreprise florissante dont leur caisse tire  profit exploite  sans vergogne des travailleurs sans défense,  que telle autre détruit l’environnement, que telle autre s’emploie  à corrompre des dirigeants  politiques afin de profiter de privilèges indus ou encore se livre au commerce des armes. Les instigateurs de  péchés sociaux trafiquent au cœur d’un univers ténébreux.

Voici que des institutions soucieuses de justice sociale et économique  ont décidé d’y voir un peu plus clair et d’aller au fond des choses. Un comportement qui leur fait honneur et un exemple à suivre.

PARADIS FISCAUX

« Des entreprises milliardaires comme les banques détournent au vu et au su de nos politiciens des milliards de dollars dans des paradis fiscaux alors que nos programmes fiscaux crient famine ». C’est ce que conclut le professeur Léo-Paul Lauzon, titulaire de la Chaire d’études socio-économiques de l’UQAM, à la suite d’une étude fouillée des rapports annuels des cinq plus grandes banques canadiennes. (Voir LE SOLEIL, 28 mai 2008).

Impôts éludés : pas moins de 16 milliards$ en 15 ans. L’astuce : on transfert des profits dans des filiales situées dans des paradis fiscaux, là où les taux d’imposition sont inférieurs à ceux en vigueur au Canada. C’est légal. Mais le professeur Lauzon estime qu’il s’agit bien de fraudes fiscales qui portent atteinte à l’équité fiscale au pays et met en péril le maintien des programmes sociaux et des biens collectifs.

Les cinq banques concernées : Royale, TD, Scotia, de Montréal et CIBC. Des citoyens corporatifs couverts d’un épais manteau d’honorabilité. Tous reconnus pour leur philanthropie et leur soutien aux bonnes œuvres d’ici.

Le professeur Lauzon estime que les pharmaceutiques et les pétrolières se conduisent de la même façon.

De beaux ( ?) exemples de péché social, dirait Monseigneur Gianfranco Girotti (voir Edito de mai 2008).

PÉCHÉ SOCIAL ET MONDIALISATION

Un prélat romain, Monseigneur Gianfranco Girotti, a étonné beaucoup de monde en parlant d’une nouvelle sorte de péché : le péché social. « Alors, a-t-il dit-il, que le péché concernait jusqu’à présent plutôt l’individu, aujourd’hui, il a une résonance sociale, en raison de la mondialisation » ( Voir LA CROIX, 3 avril 2008). Des journalistes ont trouvé le propos étrange et se sont étonnés qu’on puisse encore de nos jours parler d’une affaire aussi ancienne que le péché.

Le propos de ce théologien n’est pas aussi insolite que certains pourraient le croire. Par exemple, Jean-Paul 11 a parlé de « structures de péché » et de « péchés sociaux ». Quand des choix éthiques s’inscrivent à l’intérieur de processus techniques, commerciaux ou politiques, ils sont susceptibles, plus que des actes personnels isolés, d’engendrer des situations qui influent considérablement sur la qualité de toute la vie sociale dans son ensemble. C’est alors que surgit la notion de péché social.

Deux cas récents illustrent bien ce phénomène : 1) la politique de mainmise d’entreprises multinationales sur les marchés du tiers monde, laquelle a contribué au dépérissement des productions vivrières , ouvrant ainsi la voie à la crise alimentaire actuelle ; 2) les manœuvres tortueuses de ceux que John Perkins qualifie d « assassins financiers », à savoir des experts qui ont sciemment et méthodiquement engagé des pays en développement dans un processus de dépossession de leurs ressources, d’endettement et de désastre financier. Ils ont construit des « structures de péché » dont l’impact sur la vie des collectivités se révèle catastrophique.

Traditionnellement, chez la plupart des gens, la sensibilité morale ne fait pas écho aux péchés sociaux. Elle s’en tient avant tout aux questionnements personnels intimes, aux rapports entre personnes, aux problématiques reliées à la vie de tous les jours. Elle n’exclut pas toutefois une pratique de la solidarité qui se manifeste dans des œuvres de charité et de groupes d’entraide qui interviennent face à la maladie, la pauvreté, les épreuves de toutes sortes. Ce mode d’action trouve son inspiration dans la parabole du Bon Samaritain ou encore celle du Jugement dernier que nous relate l’évangéliste Matthieu.

On ajoute à la dimension sociale de l’agir en s’interrogeant sur la qualité éthique et les buts poursuivis par les institutions et les organismes qui balisent le fonctionnement de la vie en société. « La miséricorde passe par les structures »disait L.J.Lebret, éminent théoricien du développement solidaire. Grâce aux législations sociales, à des structures et à des institutions vouées au mieux être collectif, on peut plus facilement assurer la réalisation de grands objectifs humanitaires : l’accès pour tous à la santé et à l’éducation ; la pratique de la justice sociale et de la justice distributive ; une fiscalité équitable ; la régulation de l’activité économique en fonction du bien commun ; le développement durable. S’offre là un vaste espace pour l’exercice des vertus sociales

La mondialisation agrandit cet espace. Les choix politiques, économiques et techniques peuvent être lourds de conséquences, en bien ou en mal, sur la qualité de vie du monde ordinaire, et ce dans tous les pays. Il n’est pas indifférent, dans une perspective éthique, qu’on privatise l’eau potable pour en faire une marchandise offerte à ceux qui peuvent payer mais non accessible aux plus démunis ; qu’on transforme du maïs en éthanol, enlevant ainsi le pain de la bouche des pauvres ; qu’on accroisse le produit national brut en se livrant au commerce des armes ; qu’on trafique avec des Etats qui bafouent les droits humains ; qu’on ne se préoccupe pas de la pollution de l’air et de l’eau et du gaspillage des ressources naturelles.

Ce sont là des cas de péchés sociaux Une sombre réalité, pas un produit de l’imagination des moralistes. Ce que souhaite Monseigneur Gianfranco Girotti, c’est que, tout en respectant l’éthique individuelle et interpersonnelle, on axe prioritairement la sensibilité morale sur la condition humaine dans sa globalité économique et politique.