MINABLE, DITES-VOUS ?

Le maire de Québec a traité de minable un universitaire pacifiste qui a dénoncé publiquement la participation canadienne à la guerre en Afghanistan. Peut-être que le protestataire a mal choisi le moment pour se faire entendre, mais de là à le traiter de minable, ça dépasse la mesure. On a quand même le droit de s’interroger au sujet d’une aventure militaire dont la légitimité morale est douteuse et qui apparaît de plus en plus vouée à l’échec.

On prétend envoyer là-bas une armée de libération, mais des milliers d’Afghans semblent la considérer comme une armée d’occupation. On dit vouloir aider le gouvernement en place à instaurer la démocratie, mais ce pouvoir se distingue surtout par son incompétence, les détournements de fonds publics et le recours à la torture. On nous affirme que les opérations de pacification sont en voie de réussir, mais il appert que les talibans jouissent de l’appui d’une bonne partie de la population et multiplient les succès militaires. Il y a là de quoi se poser des questions.

Pour qu’une guerre soit juste, il faut que le motif de l’entreprendre soit lui-même juste, qu’elle constitue un ultime recours et ait des chances de réussite. Qui démontrera que cela se vérifie dans le conflit afghan ?

Ce dossier s’inscrit dans un vaste processus de militarisation qui affecte l’ensemble de la planète. Selon le SIPRI ( Institut international de recherche pour la paix de Stockholm ) les dépenses militaires se sont accrues de 45% au cours des dix dernières années et atteignent maintenant plus de 1200 milliards$. Alui seul le budget militaire des USA est responsable de 45% de ce montant astronomique. Des chiffres qui scandalisent quand on sait qu’une grave crise alimentaire se profile à l’horizon, menace de larges portions de la population mondiale et qu’on se demande si on disposera des ressources nécessaires pour l’affronter.

Il y a là matière à réflexion pour nous tous, incluant le maire de Québec.

GRANDS ESPRITS ET SIMPLES D’ESPRIT

Je suis du nombre des simples d’esprit dont Bernard Derome et son équipe se sont moqués lors d’une présentation récente du téléjournal (18 juin). Mais il n’y a pas là de quoi gémir. Le passage biblique invoqué n’a pas la signification déplaisante qu’on veut lui prêter. La première Béatitude est porteuse d’une belle dimension spirituelle qu’ignorent les scribes qui ont rédigé ce soir-là les nouvelles à Radio-Canada. Mais il faut les comprendre. Ils sont limités à leur propre vision du monde, un peu comme ces personnages imaginés par Platon dans son allégorie de la caverne.

Il est vrai que les chrétiens d’ici ou d’ailleurs sont pour la plupart des gens ordinaires, bien ordinaires, du monde simple. Certains s’en font même une fierté. Déjà, au temps des premières communautés chrétiennes on avait remarqué que la nouvelle Voie attirait surtout des gens d’humble extraction, peu instruits : esclaves, serviteurs et servantes, gens exerçant des métiers sans prestige, petits paysans, pêcheurs. L’Apôtre Paul faisait remarquer que la nouvelle Voie recrutait peu de gens de haute gamme, peu de grands esprits. Se moquant des chrétiens le philosophe Celse tournait en dérision ces petites gens qui adhéraient à « une secte fondée par un raboteur de planches ». On était à cent coudées de la brillante intelligentsia qui peuple de nos jours les corridors et les studios de Radio-Canada.

Mais éclairés par la foi les simples d’esprit ont néanmoins apprivoisé le savoir. Cela nous a donné les philosophes chrétiens, les Pères de l’Eglise, les moines savants qui ont sauvegardé, copié et traduit les manuscrits anciens, les écoles fondées au temps de Charlemagne, les universités médiévales, les nombreux centres du savoir créés par les Dominicains, les Franciscains, les Jésuites, les Frères des écoles chrétiennes, des centaines de communautés féminines vouées à l’enseignement ; et aussi Pascal, Pasteur, Teilhard de Chardin et autres grands savants, des centres de recherche et d’enseignement implantés par les missionnaires dans le tiers monde. Comme si la foi et la raison n’avaient cessé de chercher à se rencontrer, à se côtoyer, à se compléter. L’œuvre de gens simples d’esprit dont plusieurs se sont révélés des esprits féconds et ont marqué l’histoire.

Puisque le téléjournal a fait allusion à l’Evangile je me permets à mon tour de citer un passage biblique. C’est celui où Jésus dit : « Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, parce que tu as caché cela aux sages et aux intelligents et l’as révélé aux petits enfants » (Mt, 11,25). Un texte qui conforte les simples d’esprit mais peut semer la perplexité chez les grands esprits.

ENCORE LA QUESTION : ON FÊTE QUOI ?

Le pourquoi des fêtes du 400ème de Québec fait toujours l’objet de débats. Même la gouverneure générale du Canada s’en mêle. « Célébrez d’abord, le reste suivra », a déclaré celle qui représente la reine d’Angleterre tout en se considérant comme l’héritière du poste jadis occupé par Samuel de Champlain. Elle aimerait bien qu’on ne se chicane pas au sujet des raisons de célébrer, mais sème la zizanie en laissant transparaître sa propre vision des choses. Elle joue avec l’histoire. Raccorder Champlain avec la reine d’Angleterre suppose une agilité intellectuelle hors du commun, mais en même temps ça agace. Cela sent le révisionnisme.

On ne peut quand même pas fêter n’importe quoi. Il serait difficile par exemple de célébrer la destruction de la ville de Québec au cours de l’été 1959, les incendies allumés par les troupes de Monkton, qui avait ordonné qu’on brûle les églises et les bâtiments agricoles depuis Rivière-du-Loup jusqu’à Québec, la défaite des Plaines d’Abraham, l’occupation militaire de la ville pendant plusieurs décennies, l’exclusion des catholiques des charges publiques jusqu’à l’Acte de Québec, le monopole commercial britannique, la répression brutale du mouvement des Patriotes, le Rapport Durham, les multiples tentatives d’assimilation, et j’en passe. Il n’est pas sain de mariner dans les mauvais souvenirs et on n’est pas obligé de les commémorer avec faste.

Ce qu’il convient de célébrer

On fête quoi ? Dans un édito antérieur (juin 2007), j’ai déjà tenté de répondre à la question. J’ai proposé que l’on célèbre :

·       l’audace et le courage des pionniers et bâtisseurs de la Nouvelle-France : Samuel de Champlain, François de Montmorency Laval , Marie de l’Incarnation, Marguerite Bourgeois, Catherine de Saint-Augustin, Paul de Maisonneuve, Cavelier de La Salle , tous ces explorateurs qui ont sillonné l’ immense territoire qui s’étend depuis le Golfe du Mexique jusqu’aux Montagnes Rocheuses, les. défricheurs qui ont mis en valeur les terres, les hommes et femmes qui ont fondé des foyers et assuré la suite de l’histoire ;

·      la genèse, la résistance et la survivance d’un peuple, qui, peu à peu, au niveau de l’existence quotidienne et à travers les épreuves et les aléas de l’histoire, s’est affirmé comme une nation distincte, souvent menacée mais capable de rebondir dans les moments de péril extrême. « Il serait bénéfique, ai-je écrit, que les Québécois prennent conscience à la fois de l’originalité de la société distincte dont ils font partie, de la volonté de durer qui la caractérise et de la dimension humaniste qui en constitue une richesse » ;

·      l’héritage religieux. J’ai noté à ce sujet : « Cet héritage comporte plusieurs volets : une composante culturelle à la fois judéo-chrétienne, gréco-latine et française ; une anthropologie, une esthétique et une éthique ;une coloration particulière provenant de la Contre-Réforme ; des institutions éducatives et caritatives ;une pensée sociale qui a inspiré et guidé de nombreuses initiatives : entreprises de colonisation et de défrichement, syndicats de travailleurs, caisses d’épargne et de crédit, coopératives, mouvements populaires, moyens de communication sociale , etc » ;

·       l’ouverture au monde. La Nouvelle-France est née de l’ouverture de la France au monde. Quoique dominé et colonisé, le Québec a conservé ce sens de l’ouverture. Des missionnaires et des coopérants ont perpétué la tradition ancienne. La solidarité internationale est toujours vivante et est à l’origine de nombreuses réalisations dans divers pays.

·      le projet d’un pays bien à nous. La souveraineté nationale apparaît comme un aboutissement logique de notre histoire collective. Le 400ème offre l’occasion d’en débattre et aussi de s’interroger sur l’urgence de passer à l’action sans perdre de temps. L’histoire ne garantit pas des rendez-vous à répétition aux nations qui hésitent à prendre position sur leur avenir.

Détournement de sens.

On peut détourner le sens du 400 ème de différentes façons. La première consiste à mélanger la fondation de la Nouvelle-France avec la création du régime fédéral de 1867. C’est la stratégie à laquelle ont recours la Gouverneure générale et ceux qui la conseillent. Elle inspire aussi des néo-fédéralistes qui proposent aux Québécois rien de moins que « la conquête du Canada », pour en faire un pays à nous. La fondation de la Nouvelle-France, la survivance française, la reconnaissance de deux nations et le fédéralisme renouvelé formeraient les composantes d’une seule et même histoire. Le 400ème serait donc une fête du Canada en devenir.

Autre détournement : proposer comme idéal une sorte de multiculturalisme rebaptisé interculturalisme, consistant à occulter les racines qui sont à l’origine d’une société québécoise distincte, façonnée par l’histoire, pour en faire un espace où s’ajoutent les unes aux autres, sur un pied d’égalité, des traditions culturelles diverses qui contribuent à la construction d’une nouvelle entité non encore identifiable. On tente de gommer la primauté d’une culture québécoise fondatrice, intégrant progressivement des apports nouveaux mais formant toujours l’incontournable assise première.

Troisième détournement : l’invention de toutes pièces d’un homo quebecensis dépossédé de ses racines religieuses, celles-ci étant réduites à des artefacts susceptibles d’intéresser les muséologues. On évacue l’idée d’une foi chrétienne apte encore de nos jours à inspirer et animer un humanisme générateur d’accomplissements sociaux. On s’évertue en même temps à faire le procès du passé religieux et à le décrire comme une « grande noirceur ». Or il va de soi qu’une « grande noirceur », ça ne se fête pas.

Lendemain de fête

La gouverneure générale a déploré qu’on se chicane sur le sens du 400ème, même si elle-même alimente la dispute. Quoi qu’il en soit, les débats actuels sont utiles. Il sera impératif, au lendemain des jours de festivité, d’aller un peu plus au fond des choses. Les Québécois dits de souche seront les premiers à bénéficier d’une mise à jour et d’une affirmation de leur identité historique et de leur personnalité collective. Cela ne peut qu’aider à discerner l’avenir possible. Nègres blancs d’Amérique, Canadiens de deuxième classe, société francophone distincte et accueillante, peuple politiquement autonome et porteur d’une culture marquée par des valeurs issues de l’humanisme chrétien : il y a là des choix à faire, lucidement et consciemment. Les débats publics, les chicanes aident à y voir un peu plus clair, obligent à se brancher. C’est bénéfique pour tout le monde.