LA GUERRE, PHÉNOMÈNE INSOLITE

(Texte publié dans la revue Prêtre et pasteur, juillet-août 2008)

Fondateur de la polémologie, une branche de la sociologie dynamique consacrée à l’étude de la guerre, Gaston Bouthoul qualifie celle-ci de   phénomène insolite dont nous connaissons mal la nature et les causes, même si nous pensons en avoir une idée claire. « Si tu veux la paix, connais la guerre », écrit  Bouthoul, en réplique à l’adage antique qui disait : «  Si tu veux la paix, prépare la guerre »(1). Voilà pourquoi il a consacré plusieurs années de sa vie à scruter ce qu’il appelait le « phénomène guerre », à ses yeux le phénomène le plus insolite qu’on puisse observer dans l’histoire des sociétés.

Essai de définition   

En quoi consiste la guerre ? Bouthoul la définit comme « une lutte armée et sanglante entre groupements organisés ». Il évoque  aussi la définition de Von Bernhard : « la continuation de la politique ordinaire par d’autres  moyens » et celle de Quincy Wright, selon qui la guerre est « la condition légale qui permet à deux ou plusieurs groupes hostiles de mener un conflit par forces armées ». Comme  une manière de dire le droit, l’ultima ratio regis », la devise que le roi Louis XIV avait fait graver sur ses canons.

Ces définitions concernent les conflits de type classique soumis à des règles particulières dans leur annonce et leur déroulement. Mais elles  décrivent moins bien la réalité dans le cas d’affrontements  qu’on pourrait qualifier hors normes : guérillas, guerres civiles, attaques terroristes. Parfois les genres se mêlent. Ainsi  la guerre menée  en Irak a débuté sous la forme d’un conflit de type conventionnel pour se transformer ensuite,  d’une part en guérilla, d’autre part en une interminable opération policière conduite par la puissance occupante.

À l’origine des conflits

On  décèle des facteurs multiples et convergents qui semblent expliquer l’origine des guerres. Ils peuvent être politiques, économiques, démographiques, culturels, psychologiques, ethniques, religieux. S’ajoute l’impact de tendances lourdes héritées du passé, tel le vieil antagonisme  qui a longtemps marqué les rapports entre la France et l’Allemagne.

Peut aussi s’instaurer un climat de guerre qui n’entretient pas nécessairement un lien étroit avec les causes invoquées plus haut.  Il  peut suffire d’une conjoncture particulière pour que se déclenche un conflit,  comme si, à un moment donné, la propension à la violence armée  s’emparait des hommes, avant tout des gens qui exercent le pouvoir. La guerre surgit alors à la manière d’un fléau, telle une  fatalité. Ce qui  s’est  produit par exemple en Europe, en juillet 1914, dans les jours qui ont suivi l’assassinat du prince héritier François-Ferdinand d’Autriche. À l’époque,  nous dit l’historien Jacques Droz, « l’apologie de la notion de guerre » avait la cote. Même les citoyens ordinaires, les premiers pourtant à écoper en cas de conflit armé, voulaient en découdre.  Seuls quelques esprits critiques dont le pape Pie X  et des groupes de pacifistes tentèrent d’aller à contre-courant. Ce fut peine perdue. Pareille à une épidémie mentale, la fièvre de  la guerre avait envahi les esprits. « Un acte de folie collective, écrit André Maurois : « Un peu d’intelligence et de conciliation l’aurait facilement évitée. Mais le bon sens était alors la chose du monde la moins écoutée. La machine infernale des mobilisations une fois mise en marche, rien ne pouvait plus l’arrêter » (2).

Imprégnation culturelle

L’apologie de la guerre est présente chez les peuples primitifs et dans toutes les cultures. Elle exerçait une influence tangible chez les Grecs et les Romains. Ces derniers la pratiquaient en invoquant la paix à instaurer,  la « pax romana ». Des rites sacrés précédaient le déclenchement des conflits.  Les peuples barbares discernèrent  dans cette vision des choses  un exemple à imiter  pour imposer  leur propre domination. S’ensuivit la chute de l’Empire romain, qui avait  marqué l’histoire grâce à une habile construction politique fondée à la fois sur la domination militaire, l’esclavage, l’exploitation des richesses appartenant aux nations vaincues, une certaine notion du droit et une gouvernance pragmatique.

De tous temps ont proliféré les virus d’une culture belliciste qui ont servi de légitimation et de caution aux gens assoiffés de pouvoir et intoxiqués par les idées de grandeur et l’appât du gain. Des rois, des princes, des chefs de guerre, même des papes ont considéré la violence armée comme une stratégie normale et légitime en situation conflictuelle et non pas seulement comme un recours ultime. Cette manière de voir a imprégné divers modèles de militarisme : français, allemand, britannique, russe, américain, japonais.

Quant aux collectivités, elles ont tendance à s’en remettre au jugement  des décideurs politiques et des chefs militaires pour décider de la guerre  et de la paix. Elles font preuve alors d’une grande naïveté et d’une non moins grande imprudence en se soumettant ainsi aux diktats des gens de pouvoir. La mémoire des peuples glorifie Alexandre, César, Tamerlan,  Louis XIV, Napoléon Bonaparte,  Mao Tse Tung, mais ne fait pas le   compte des vies fauchées, des destins brisés, des horreurs et des ruines dont les décideurs politiques et des généraux sont les artisans et les petites  gens les victimes.

On honore l’héroïsme des soldats. « Il sait porter l’épée », proclame  l’hymne national canadien. On pratique à profusion les rites militaires. On érige les monuments aux morts. Tout cela est légitime. Mais on passe  sous silence les erreurs de jugement et la brutalité de ceux qui ont entrepris des opérations militaires coûteuses et inutiles. Comme si la guerre était une sorte de fatalité dont personne n’est responsable.

L’état de guerre provoque des bouleversements d’ordre moral. Ce qui était immoral dans la vie quotidienne apparaît louable quand éclate la guerre. Il devient alors vertueux de trucider le pauvre type d’en face, de lui trouer le ventre avec une épée, de lui faire sauter la tête avec une grenade, de lui cribler la peau avec un tir de mitrailleuse, de l’écrabouiller avec un tir de roquette. Parfois les destructions atteignent des proportions énormes. C’est au nom de la guerre juste qu’on a exterminé des milliers d’innocents  à Varsovie, Dresde, Hiroshima, Nagasaki  et ailleurs.

La guerre réveille de vieux instincts morbides. On torture des prisonniers, on pratique les viols à répétition, on extermine des innocents sans défense. Déjà, à son époque, Aristote avait constaté que la guerre  fabrique plus de criminels qu’elle n’en supprime. Mais il ne semble pas que son constat ait influé sur le comportement de son illustre élève  Alexandre dit le Grand.

Apologie de la guerre

Au sommet de la culture belliciste trônent de célèbres apologètes de la guerre. Parmi eux de brillants esprits dont l’argumentaire ne manque pas parfois d’étonner. Pour Héraclite « la guerre est la mère de toutes choses. Des uns elle fait des dieux, des autres des esclaves ou des hommes libres ». Kant, auteur d’un projet de paix perpétuelle, soutient  paradoxalement  qu’« une  longue paix fait prédominer l’esprit de lucre, de lâcheté, l’efféminement. La guerre, par contre, a quelque chose d’élevé en soi et elle élève d’autant plus l’esprit du peuple que les dangers auront été plus grands et le courage plus nécessaire ». Adepte  de la théorie de la guerre purificatrice, Joseph de Maistre écrit : « Lorsque l’âme humaine a perdu son ressort par la mollesse, l’incrédulité et les vices gangreneux qui suivent l’excès de civilisation, elle ne peut être retrempée que dans le sang… On dirait que le sang est l’engrais de cette plante qu’on appelle le génie ». Proudhon y va d’une apologie dithyrambique de la violence guerrière. Il écrit : « La guerre, par sa nature, par son idée, par ses motifs, par son but avoué, par la tendance éminemment juridique de ses formes, non seulement n’est pas plus injuste d’un côté que de l’autre, elle est, des deux parts, et nécessairement, juste, vertueuse, morale, sainte, ce qui fait d’elle un phénomène d’ordre divin, je dirai même miraculeux, et l’élève à la hauteur d’une religion »(3) On ne saurait dire plus! On constate en revanche que ces grands esprits n’allaient pas eux-mêmes au combat. Ils  trouvaient normal que ce soient d’autres qui y risquent leur vie.

Foi chrétienne, non-violence et guerre juste  

Inspirés par l’exemple de Jésus les premiers chrétiens ont fait le choix de  la non-violence, tout en demeurant fermes dans la fidélité à leurs convictions. Quand le christianisme devient la religion de l’Empereur pour ensuite se muer en  religion officielle de l’Empire romain, les choses se compliquent, car le service militaire fait partie des devoirs du bon citoyen. On continue en principe de privilégier la non-violence, mais l’éthique de responsabilité incite à explorer d’autres solutions face aux situations conflictuelles qui engagent la survie de l’Empire menacé par les Barbares qui longent les frontières. C’est ainsi que prend forme la doctrine de la guerre juste. Mais on persiste à considérer la guerre  comme un fléau. «  De la peste, de la faim et de la guerre délivre-nous,  Seigneur », clame une invocation antique.

Au Moyen Âge s’affrontent, au sein de la chrétienté, des factions  nombreuses dont la mission est d’accroître ou de protéger l’aire d’influence de tel roi ou de tel prince, de se confronter les unes aux autres, de se livrer au pillage. L’Église tente de limiter les dégâts en imposant certaines bornes,  par exemple le respect du droit d’asile et surtout la Trêve de Dieu, laquelle interdisait de guerroyer le dimanche, pendant l’Avent, le Carême, le temps de la Pentecôte et lors d’autres fêtes religieuses. On interdit également, et sous peine d’excommunication, de s’en prendre à certaines catégories de gens : clercs, marchands, pèlerins, laboureurs.

Les Croisades fournissent un exutoire aux pulsions belliqueuses. Le métier de guerrier y trouve une finalité méritoire. Ce n’est plus un crime de tuer son prochain quand celui-ci est un infidèle, un de ces musulmans qui menacent la chrétienté et qui se sont emparés des Lieux saints de Jérusalem. Cessant d’être blâmable, la guerre devient alors sainte et sanctifiante. Des papes prêchent la croisade. Bernard de Clairvaux enseigne qu’on peut se mériter le ciel en trucidant des infidèles. « Le Chevalier du Christ tue en conscience et meurt tranquille : en mourant il fait son salut ; en tuant, il travaille pour le Christ. Subir ou donner la mort pour le Christ n’a d’une part rien de criminel, et de l’autre mérite une immensité de gloire »( 4).

Mais tous ne raisonnent pas ainsi. François d’Assise demeure un fidèle adepte de la non-violence. Il préconise le dialogue. Il décide d’aller   rencontrer le Sultan et l’invite à se convertir. Celui-ci l’accueille avec amabilité, le traite avec courtoisie, tout en reportant plus loin à son agenda la décision de se convertir. Il demeure que François, à sa manière, a fait plus progresser le message évangélique que les apparatchiks ecclésiaux qui préconisaient  la guerre sainte.

Des pratiques de violence surgissent au cours des siècles : affrontements sanglants entre rois et princes chrétiens, l’Inquisition, les guerres de religion. On est à cent lieues du pacifisme évangélique. De petits groupes de croyants renouent avec la non-violence : Anabaptistes, Mennonites,  Quakers. Mais la guerre constitue une dérive séculière et mondaine que des hommes d’Église aspergent d’eau bénite. C’est l’alliance du sabre et du goupillon. La non-violence demeure un choix marginal.

Un virage s’amorce à l’ère moderne. Il est surtout le fait de leaders religieux. Pie X refuse, en août 1914, d’approuver l’empereur  François-Joseph, premier responsable du déclenchement des hostilités. Benoît XV s’emploie à mettre fin au conflit et refuse de pactiser avec des évêques qui, dans les deux camps, sollicitent son soutien. Pie XII multiplie les initiatives visant à mettre fin à la deuxième guerre mondiale. En 1963, Jean XXIII publie la grande encyclique Pacem in  terris,  qui marque une rupture définitive avec la doctrine (ou la théorie) de la guerre juste. « Il est une persuasion, écrit-il, qui, à notre époque, gagne de plus en plus les esprits, c’est que les éventuels conflits entre les peuples ne doivent pas  être réglés par le recours aux armes, mais par la négociation ». Il propose qu’on s’emploie à construire la paix, à consolider les assises qui lui donneront de la stabilité : culte de la vérité, de la justice, de la liberté, de la solidarité ; promotion des droits économiques et sociaux ; pratique des devoirs civiques ; contrôle démocratique du pouvoir ; respect des minorités ; désarmement ; reconnaissance d’une autorité mondiale et  d’institutions internationales œuvrant en faveur de la paix ; collaboration entre catholiques et non-catholiques dans les domaines économique, social et politique.

Paul VI va insister à plusieurs reprises sur  les interconnexions entre la paix, le développement intégral et solidaire des peuples et la promotion des droits humains. « Le développement, nouveau nom de la paix », proclame-t-il.  Et aussi : « Pas de paix sans droits humains;  pas de droits humains sans la paix ». Jean-Paul II poursuit  dans la même foulée. C’est un retour à l’Évangile et c’est de bon augure. Reste aux chrétiens ordinaires de faire de même, à commencer par ceux qui reprochent aux papes de se laisser dépasser par les événements alors qu’eux-mêmes s’en tiennent à une approche belliciste obsolète face aux situations conflictuelles.

Nombreux sont les chrétiens qui s’inscrivent dans ce courant nouveau amorcé par la papauté.  À noter la remarquable Lettre des évêques américains intitulée Le défi de la paix : la promesse de Dieu et notre réponse » (5). Elle aborde plusieurs thèmes majeurs : le message chrétien de la non-violence ; la non-violence et la guerre juste ; la dissuasion nucléaire ; l’objection de conscience ; les responsabilités des chrétiens engagés dans les forces armées. Le document équivaut à une grande encyclique sociale rédigée par une instance collégiale de pasteurs éclairés et qui ne craignent pas de se mouiller. Un modèle de collégialité  conforme à celle dont on rêvait au temps de Vatican 11.

Cheminent cependant, à contre-courant de cette option,  des confessions protestantes fondamentalistes qui versent dans une sorte de bellicisme chrétien. Elles forment de  pieuses phalanges qui appuient les entreprises militaires du  président George W.Bush. Elles sont figées au stade de  la guerre juste, pour ne pas dire de la guerre sainte. Mais leur  bonne foi et un peu de sens critique les inciteront  peut-être à réviser les prémisses qui ont guidé leur choix en faveur du recours à la violence armée. En fait, la pensée chrétienne contemporaine tend de plus en plus à renouer avec la non-violence et le dialogue. C`est un retour à l’Évangile.

Une praxis complexe

La non-violence est un grand et beau principe. La pratique demeure difficile, compliquée. On a observé par exemple que beaucoup de pacifistes des années 1930 en France sont devenus des partisans de la guerre quand les armées hitlériennes ont envahi leur pays. Il est des situations où la réalité cruelle fait table rase des  bonnes intentions. Mais rien n’empêche de conserver sa conviction de fond en faveur de la non-violence et de la paix et de conjuguer l’éthique de conviction avec l’éthique de responsabilité. Sans doute ce que faisait Jeanne d’Arc au soir de chaque journée de combat.

Les oppressions multiples, le racisme, l’impérialisme militaire ou économique, les idéologies génératrices de violence, le commerce des armes créent un monde empoisonné qui tend à anesthésier la volonté de paix. Comment se comporter quand on est un Palestinien dépouillé de sa patrie, un Tibétain, un Tchétchène, un chrétien du Soudan, un  paysan du Darfour ? Est-il pertinent  de conseiller à de petites gens de courber la tête sans rien dire face à la violence armée, surtout quand des instances internationales vouées à la promotion et à la sauvegarde de la paix semblent incapables de mettre fin à des situations d’oppression ?

« Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu ». C’est beau, mais il est des moments où la belle promesse de bonheur  semble renvoyer  à un futur fort lointain. Il est normal et légitime que des opprimés redressent la tête et cherchent à se libérer. Mais on  risque alors de s’engager dans une spirale de violence. D’où le besoin pressant de construire les piliers de la paix, comme nous invite à le faire Jean XXIII. Cela urge, et maintenant et partout.

LOUIS O’NEILL
Août 2008

 

NOTES

(1) Bouthoul, Gaston, Traité de polémologie, Paris, Editions Payot, 1991. Voir aussi Louis O’Neill, Le phénomène guerre, cours télévisé, fascicule 3, Université Laval, 1991

(2) Voir Histoire de l’Allemagne, Paris, Hachette, 1965, p.254

(3) Voir Bouthoul, ouvrage cité, p.59-65.passim

(4) Voir Bouthoul, ouvrage cité, p.51

(5) Documentation catholique, no. 1856, 24 juillet 1983