JOURNALISTE ANGOISSÉ

LA PRESSE (9 septembre 2008) consacre deux pleines pages aux états d’âme du journaliste Denis Lessard. Celui-ci panique en apprenant qu’une candidate aux prochaines élections fédérales est membre de l’Opus Dei. Il soupçonne cette association pieuse d’être une sorte de secte dangereuse adonnée à des manœuvres douteuses, comme la décrit Dan Brown dans le célèbre roman Da Vinci Code.

Le journaliste devrait puiser à des sources plus sûres. Je lui conseille l’étude de Dominique Le Tourneau sur l’Opus Dei, dans la collection Que sais-je. Cela l’aidera à calmer son angoisse.

Il faut reconnaître d’autre part qu’en témoignant de convictions religieuses claires et fermes la candidate a commis un délit d’opinion qu’une partie de l’intelligentsia québécoise évoluée ne saurait pardonner. Elle devra s’habituer à vivre avec ce courant d’intolérance issu de l’intégrisme laïque.

MISÈRE DES RICHES, GÉNÉROSITÉ DES PAUVRES

Les performances du capitalisme financier moderne ne manquent pas d’étonner. Voici que de grands gestionnaires ont mis en péril le système financier mondial en se livrant à des tractations imprudentes et irresponsables. Si bien que le pouvoir étatique américain, représenté par Georges W.Bush, s’est senti obligé de puiser dans les goussets des citoyens ordinaires, incluant les plus pauvres, afin de sauver de la faillite de grandes institutions financières. Tout l’appareil risquait de craquer ; on est donc allé au plus pressant, quitte à mettre au rancart le grand principe néolibéral de la non-intervention de l’Etat. On dirait une sorte de socialisme inversé, où la générosité des pauvres vient soulager la misère des riches.

Beaucoup de ceux qui ont fabriqué ce gâchis touchent des salaires faramineux auxquels s’ajoutent de plantureuses primes au mérite accordées par des conseils d’administration complaisants et qui servent à récompenser l’incompétence et l’inefficacité. Un phénomène que John-K. Galbraith a bien décrit dans La république des satisfaits. Capitalisme parasitaire où l’intérêt personnel des dirigeants des grandes corporations passe avant l’intérêt des actionnaires et celui des citoyens ordinaires.

On est loin du capitalisme d’antan dont parlent Sombart et Weber, où on affirmait vouloir récompenser le travail, l’initiative, l’honnêteté, le risque personnel, la gestion responsable et une création de richesses dont tout le monde profiterait. Les aventuriers modernes qui ont infecté le monde de la finance ont rompu avec cette tradition. Prédateurs et irresponsables, ils préfèrent jouer au monopoly avec l’argent des autres, quitte à faire payer leurs frasques par le monde ordinaire.

Pour éviter le pire les contribuables vont casquer. Mais viendra peut-être le jour où ils prendront les moyens de faire entendre raison aux grands parasites du système. Ce sera alors une belle victoire pour la démocratie et la justice sociale.

LE DROIT À LA SANTÉ APPARTIENT À TOUT LE MONDE

On s’est inquiété du comportement d’un ancien ministre de la santé devenu en peu de temps un chargé de mission au service d’une entreprise qui vise à accroître la place et l’influence d’intérêts privés dans le secteur de la santé. L’affaire est d’autant plus embarrassante que le personnage concerné jouit d’un prestige considérable dans le domaine de la santé.

Mais peu importe la suite de cette affaire, ce qu’il ne faut pas perdre de vue avant tout c’est que, nonobstant certaines lacunes, le système public québécois de santé est une réussite et représente un bien collectif précieux. L’universalité du système, son coût raisonnable, l’absence de ticket modérateur et l’ampleur de la corbeille de services témoignent d’ une belle solidarité institutionnelle et contribuent beaucoup à la qualité de la vie collective. Il y a là un acquis historique qu’il faut protéger et sans cesse améliorer.

Le droit à la santé n’est pas une marchandise parmi d’autres soumise au libre marché. Il est une partie intégrale du bien commun. Non seulement on ne doit pas encourager la privatisation des services de santé, mais plutôt veiller à ce que les apports privés, tels les médicaments, n’aboutissent, par des coûts abusifs, à compromettre l’efficacité du système public.

Notre système public de santé est un bel héritage que nous ont légué les générations précédentes. Son existence et son fonctionnement échappent à la logique de l’idéologie néolibérale. À nous le devoir de le sauvegarder et d’en améliorer l’accessibilité, la qualité et l’efficacité.

HUMANAE VITAE QUARANTE ANS APRÈS

Mai 1968 commémore une époque de perturbations sociales qui ont affecté la vie quotidienne dans plusieurs pays. En juillet de la même année une onde de choc a traversé l’univers catholique avec la parution d’Humanae vitae, encyclique consacrée à la morale sexuelle et plus spécifiquement au problème de la régulation des naissances. Mai 1968 appartient au passé, maisHumanae vitae continue d’habiter la mémoire collective et de compliquer la vie de millions de chrétiens.

À l’origine du document

On avait abordé le problème de la régulation des naissances au cours du Concile Vatican 11. Témoin de confrontations parfois virulentes, le pape Paul VI décide de retirer le dossier litigieux de l’agenda et d’en faire une question réservée. Sollicité de toutes parts, anxieux, hésitant, il la soumet à une commission d’experts. Ceux-ci, par une majorité de cinquante-deux voix contre quatre, recommandent un net assouplissement de la position de l’Eglise ; une conclusion que le pape, semble-t-il, n’avait pas prévue. Toujours hésitant et incertain, il crée, en 1966, une nouvelle commission, formée d’évêques et de cardinaux, lesquels aboutissent à la même conclusion. A l’instigation de Karol Wojtyla, le futur pape Jean-Paul 11, un groupe informel se met au travail, à Cracovie. Ses recommandations contredisent celles des deux commissions précédentes. Le pape est impressionné par l’argumentaire du groupe cracovien. Il y puise les éléments qui lui servent de base pour la rédaction d’ Humanae vitae, à laquelle il appose sa signature le 25 juillet 1968.Le document provoque beaucoup de remous et suscite un vaste malaise qui perdure de nos jours. La communauté ecclésiale catholique ne s’est jamais remise du choc causé par la publication de cette encyclique qui, issue d’une école particulière de pensée, jouit d’une caution magistérielle difficilement contournable.

Le malaise qui perdure

De nombreux croyants ont accueilli avec joie l’enseignement contenu dans l’encyclique ; ils estimaient y retrouver une continuité avec ce qu’ils considéraient comme étant la doctrine traditionnelle. D’autres, déçus et choqués, ont pris leurs distances avec l’Institution. Certains, peu familiers avec le concept de liberté chrétienne, ont abandonné la pratique religieuse. Non moins nombreux furent ceux qui ont continué de suivre leur propre conscience comme siHumanae vitae n’avait jamais vu le jour.

Les évêques canadiens se sont ralliés dès le départ, mais non sans rappeler la primauté du principe de la liberté de conscience. Il est difficile de dire combien parmi eux, de nos jours, sont en désaccord avec le document mais gardent le silence. Les pasteurs en paroisse abordent rarement ce genre de question. Comme s’il existait une entente tacite avec les fidèles pour qu’on ne parle pas de ces choses dont raffolaient jadis les prédicateurs de retraites paroissiales, empressés à dénoncer avec vigueur « l’empêchement de famille »,

Un évêque australien à la retraite, Mgr Geoffrey Robinson (voir LE DEVOIR, 4 août 2008), a avoué son malaise, partagé par plusieurs collègues dans l’épiscopat, face à l’enseignement ecclésial en matière de sexualité. Il constate qu’il est bien difficile d’établir un lien tangible entre l’Evangile et les précisions minutieuses de la morale catholique dans ce domaine. Il suggère une révision de l’enseignement traditionnel et prend parti pour la liberté de conscience quant à des aspects secondaires donnant prise à des opinions divergentes. Il rappelle la règle de saint Augustin : « Dans les choses nécessaires, l’unité ; dans les choses incertaines, la liberté ; en toutes choses, la charité ».

Selon le journal LA CROIX ( 25 juillet 2008) une enquête menée auprès des catholiques français révèle que beaucoup parmi eux restent loin d’Humanae vitae et que nombreux sont ceux qui souhaitent un « toilettage » du document. En contrepartie, le même quotidien rapporte les propos d’un évêque- – il s’agit de l’archevêque de Rennes – qui qualifie le document de prophétique et plaide en sa faveur en recourant à une argumentation plus proche de la théologie mystique que de l’éthique. La démarche est de haut niveau et pourra sans doute plaire à une certaine élite. Mais on peut s’interroger sur l’usage qu’en pourront faire des croyants ordinaires confrontés à des situations bien concrètes où la mystique ne peut tenir lieu de raison pratique.

Le même quotidien nous informe au sujet de la situation qui prévaut en Argentine, où l’épiscopat s’évertue à défendre le bien-fondé de l’enseignement de l’encyclique alors qu’une majorité de femmes ( 63%) continuent de recourir à des méthodes artificielles de contraception. On nous apprend aussi qu’il est reproché là-bas aux autorités religieuses de favoriser l’accroissement du nombre d’avortements en s’opposant aux moyens de prévention que le ministère de la santé veut rendre accessibles aux adolescents et adolescentes.

Ce sont là quelques indices de la persistance du malaise. On y fait écho, au sein de l’appareil ecclésial, mais discrètement, comme si Humanae vitae ne représentait pas un problème majeur tant pour les catholiques pratiquants, réguliers ou occasionnels, que pour des milliers de gens qui campent en marge de l’Institution mais demeurent attentifs aux décisions du Magistère romain.

Au cœur du problème

L’encyclique fonde sa prise de position sur la notion de loi naturelle, à savoir la lecture éthique qu’effectue la raison pratique à partir de la perception des finalités naturelles de l’agir humain. Dans son investigation la raison discerne de grands principes généraux, valables pour tous, tels le droit à la vie et à l’intégrité physique, les droits humains fondamentaux, l’égalité des personnes. Mais elle discerne aussi des normes plus floues, connotant des finalités naturelles particulières et dont le coefficient de certitude est variable, ouvrant ainsi la porte à des conclusions divergentes. « La raison pratique, dit Thomas d’Aquin, s’occupe de réalités contingentes qui comprennent les actions humaines. C’est pourquoi, bien que dans les principes généraux il y ait quelque nécessité, plus on aborde les choses particulières, plus on rencontre de défaillances….. Dans le domaine de l’action la vérité ou la rectitude pratique n’est pas la même pour tous dans les applications particulières, mais uniquement dans les principes généraux ; et chez ceux pour lesquels la rectitude est identique dans leurs actions propres, elle n’est pas également connue de tous » ( Somme théologique, tome 2,Q.94,art.4).

Il existe donc un vaste espace fluctuant que la raison pratique doit explorer pour y discerner des règles de conduite.

Conscient de cette incontournable diversité qui affecte les questions secondaires le Saint-Père reconnaît que l’assentiment qu’il sollicite « ne vient pas d’abord des motifs allégués mais de la lumière de l’Esprit dont le Magistère bénéficie à un titre particulier pour exposer la vérité ». Comme si, en recourant à l’argument d’autorité, on tentait de consolider un argumentaire fragile qui n’entraîne pas de soi l’adhésion de la raison.

S’ajoute la difficulté, dans un débat de ce genre, de déterminer un agir moral correct dans un contexte où les perceptions évoluent. Celles-ci sont marquées par les facteurs historiques et des influences culturelles diverses. Ainsi, il est arrivé jadis que dans un contexte culturel particulier des théologiens et des pasteurs ont approuvé la peine de mort, les sévices physiques, l’esclavage. D’autres ont condamné la liberté de conscience et d’opinion. Pour s’en tenir à une époque relativement récente, on note par exemple un décalage considérable entre le Syllabus de Pie 1X et l’encyclique Pacem in terris de Jean XXIII. C’est que la route qui mène à la vérité morale est parsemée d’obstacles qui s’enracinent dans l’épaisseur de la condition humaine et la culture propre à chaque époque. Les pasteurs et les moralistes n’échappent pas à ce poids de l’histoire. Si donc on a pu jadis verser dans l’approximation au sujet de normes universelles, il est encore plus plausible que cela puisse arriver quand on traite de questions particulières, teintées d’incertitude, comme on en trouve dans l’univers trouble et fluctuant de la sexualité.

La sexualité humaine incarne une réalité complexe qui dépasse le seul horizon de la procréation. Elle entretient toutefois un lien plus ou moins étroit avec celle-ci, que ce lien soit physique, symbolique ou spirituel. Mais quand il s’agit d’en cerner la nature et les contours les approches et les perceptions varient. Par exemple, certains recourent au principe de totalité, c’est-à-dire privilégient la finalité globale des comportements au lieu de porter un jugement sur chaque agir particulier. D’autres interprètent à leur manière le principe de la responsabilité parentale, lequel trouve à s’exercer tant de façon antécédente que concomitante et subséquente eu égard à l’accueil d’une vie nouvelle. Tel le cas de ces nombreux couples, mariés ou vivant en union libre, pratiquants réguliers ou occasionnels, qui font usage de contraceptifs en attendant d’être prêts à accueillir une nouvelle vie, célèbrent la venue désirée d’un enfant et s’emploient dans la suite à lui assurer son développement intégral. Dans cette optique, l’usage de moyens de contraception dits artificiels apparaît une question éthique bien secondaire. Difficile d’y voir une « une atteinte à la dignité des époux »

Dans plusieurs pays du tiers monde l’usage de contraceptifs aide des femmes à retrouver leur dignité et à se libérer en partie d’un état de servitude que favorise une culture phallocratique. Il contribue aussi à réduire le risque du sida. Confrontés aux situations dramatiques que vivent des milliers de femmes des missionnaires approuvent la distribution de préservatifs et de contraceptifs. Ils font un choix éthique « en situation », dont la validité morale se compare avec celle que revendique le discours ecclésial officiel. C’est un cas où s’applique l’axiome de saint Augustin : « Dans les choses incertaines, la liberté ». Liberté pour le Saint-Père de proposer une façon de voir, liberté pour des hommes et des femmes de bonne volonté d’en préférer une autre. Cela fait partie de la liberté chrétienne.

Lignes d’action

Quarante après Humanae vitae le débat perdure. Des opinions divergentes continuent de se manifester au sein de l’Eglise sans mettre en question son unité. Mais pour que le débat soit fructueux, il convient de poster à l’avant-scène des points de repère que l’expérience historique de quatre décennies a contribué à mettre en lumière. J’en retiens quelques-uns.

1) Tout en traitant le document avec respect, il est souhaitable que soit entrepris un « toilettage » d’Humanae vitae , ce qui implique l’élaboration d’un discours mieux structuré, plus nuancé, ouvert à une approche plus apparentée à « l’éthique en situation ». Bel exemple du genre d’aggiornamento auquel rêvait Jean XXIII quand il a convoqué le Concile Vatican 11.

2) Le temps est venu, me semble-t-il, de procéder à une révision globale du discours traditionnel sur la sexualité en s’éclairant de l’expérience vécue des chrétiens ordinaires et de l’apport des sciences humaines. Cette démarche de prudence pastorale contribuera à guider efficacement les croyants dans leur vie de tous les jours et sera susceptible de fournir un éclairage précieux dans un domaine où règne souvent la confusion et où les déviations sont fréquentes.

3) Il est opportun de réaffirmer le principe de la liberté de conscience et d’en guider l’exercice par une recherche continue de la vérité morale. Une règle qui s’applique dans tous les domaines où la responsabilité personnelle doit s’exercer.

4) Faire acte de liberté chrétienne, laquelle trouve sa place dans un espace qui se situe entre le devoir d’unité et celui de la charité. L’exercice de cette liberté favorise le développement dans l’Eglise d’une véritable opinion publique, « apanage de toute société normale composée d’hommes qui, conscients de leur conduite personnelle et sociale, sont intimement engagés dans la société dont ils sont membres »( Pie XII)

Un avenir prometteur

Le « toilettage » d’Humanae vitae et du discours traditionnel en matière de sexualité laisse entrevoir des effets bénéfiques. Il provoquera un allègement de servitudes inutiles et injectera une bonne dose de saine raison pratique dans la vie quotidienne des chrétiens. Il contribuera sûrement aussi à rehausser la crédibilité un peu effilochée du Magistère romain dans le domaine de la morale sexuelle.

Libérés de fardeaux inutiles, les croyants seront en mesure de consacrer encore plus d’énergie et de dynamisme à des tâches humanitaires et sociales où des milliers d’entre eux témoignent déjà de l’efficacité de la pensée sociale chrétienne, par exemple dans l’aide au développement intégral et solidaire des peuples, la promotion de la santé et du savoir, la justice sociale, la réduction des inégalités, la promotion de la paix. Ce qui aura comme conséquence heureuse de provoquer un déplacement des pôles de sensibilité morale. En résultera un grand bien et pour l’Eglise et pour le monde.