CRISE FINANCIÈRE ET PAROLE DE DIEU

J’ai ressenti un certain malaise, voire un malaise certain, en prenant connaissance des propos du pape Benoît XVI au sujet de la crise financière actuelle. Celle-ci, nous dit-il, révèle l’importance de construire sa vie sur le fondement solide de la Parole de Dieu. « Nous le voyons à présent dans la chute des grandes banques : cet argent disparaît, il n’est rien. Et ainsi, toutes ces choses, qui semblent la vraie réalité sur laquelle il faut compter, sont des réalités de second ordre… Qui construit sur ces réalités, sur la matière, sur le succès, sur tout ce qui est apparence, construit sur du sable… La parole de Dieu est le fondement de toute la réalité ». ( 6 octobre 2008, premier jour des travaux de l’assemblée synodale).

Il est vrai que des requins de la finance et des aventuriers ont « construit sur le sable ». Ils mériteraient de connaître la ruine, voire la prison en certains cas. Mais l’Etat leur viendra en aide. D’autre part, de petites gens, des travailleurs, du monde ordinaire ont perdu leur emploi, leur maison, une partie de leur fonds de retraite. Faut-il leur dire qu’il n’y a rien là, que c’est rien, ce pain quotidien envolé, cet argent qui disparaît, cette épargne modeste patiemment accumulée pour les vieux jours et qui leur glisse entre les doigts ? De simples réalités secondaires, tout comme l’économie et la finance ?

Dans la parabole du bon Samaritain, on nous montre deux hommes portés sur la religion, consommateurs de la Parole de Dieu, qui abandonnent à son sort un voyageur victime de brigands. « Cet argent disparu, il n’est rien », se sont-ils peut-être dit. Détachement de réalités secondaires, primauté de la Parole de Dieu, laquelle représente la réalité première. En fin de compte, on pourrait croire que le bon Samaritain s’est énervé pour rien.

Je suis certain que le Saint-Père ne partage pas cette façon d’interpréter la parabole du bon Samaritain. Heureusement.

PURIFICATION CULTURELLE

Je lis dans le Journal de Québec (18 octobre 2008) que des jeunes écoliers inscrits au cours obligatoire d’éthique et de culture religieuse ont reçu la mission de dessiner un nouveau drapeau du Québec. Car, selon leur professeur, le drapeau actuel n’est plus représentatif de la nouvelle réalité parce qu’il y a une croix dessus. Il faut donc en créer un autre qui reflétera mieux le Québec d’aujourd’hui.

Histoire à la fois triste et loufoque qui rappelle l’entreprise de purification à laquelle s’étaient livrés des zélotes de la Révolution française qui grimpaient dans les galeries supérieures des cathédrales pour y démolir des statuettes oubliées. Ils voulaient purifier l’espace républicain. Ce qui montre que l’intégrisme laïque ne date pas d’aujourd’hui, sauf qu’il tente de se donner un visage nouveau, un air de modernité.

On sait que le drapeau appelé Union Jack est formé de deux croix superposées. Une tâche délicate et complexe attend les héraldistes qui voudront le rendre conforme aux exigences de l’idéologie laïciste moderne. Mais la pureté culturelle a son prix.

PETITES DIVINITÉS OU ACCOMPLISSEMENTS ?

Pietro de Paoli , l’auteur de Vatican 2035, commentant le voyage de Paul à Athènes ( voir LA CROIX, 12 octobre 2008) parle des idoles modernes (argent, profits, « people ») et aussi de « nos petites divinités civiles » :République, démocratie, droits de l’homme, protection sociale, égalité des chances, école obligatoire, laïcité. Paul reconnaîtrait sans doute la valeur de notre religion civile, écrit Pietro de Paoli, mais il saurait que quelque chose nous manque. « Une chose nous est cachée, que pourtant nous cherchons », Dieu lui-même.

D’accord avec le populaire écrivain pour reconnaître l’urgence de cette recherche de Dieu. Mais moins d’accord pour accoler l’étiquette de « divinités civiles » à des accomplissements historiques issus d’un enracinement chrétien. Car il existe un apparentement entre ces valeurs et l’humanisme chrétien, même si certaines puisent aussi à d’autres sources, tel l’humanisme grec. Mais en plusieurs cas, par exemple la dignité de chaque personne, les droits humains, l’égalité, la solidarité, une authentique laïcité, l’enracinement évangélique est prédominant. Il serait alors plus pertinent de parler d’accomplissements plutôt que de « petites divinités civiles ».

La recherche de Dieu est rendue plus facile au sein d’une société marquée par le christianisme social et les valeurs dites laïques qui en sont issues. Des documents tels que Pacem in terris etGaudium et spes nous orientent dans cette voie. On n’a pas à planer au-dessus de la condition humaine pour rechercher Dieu.

PIEUSE ESQUIVE

Sous le titre Un potentiel libérateur la CECC a publié un message soulignant le 40èmeanniversaire de l’encyclique Humanae vitae. Un texte de haute tenue spirituelle où les considérations mystiques occupent à peu près tout l’espace, sous réserve de deux paragraphes qui abordent la dimension éthique. En outre, celle-ci nous est présentée comme si le débat était clos. Pour les évêques, il existe une seule réponse au problème de la régulation des naissances, c’est le recours aux « méthodes naturelles ». Cela étant dit, ils concluent en redisant leur admiration pour les couples qui auront à prendre des décisions dans des situations bien concrètes et parfois compliquées.

Mais le débat n’est pas clos. Sœur Emmanuelle , qui vient de nous quitter, a partagé pendant plusieurs années la vie quotidienne des chiffonniers en Egypte. Elle savait bien qu’on ne pouvait s’en tirer avec les « méthodes naturelles ». Elle constatait que dans la vie concrète de tous les jours l’approche mystique ne pouvait suffire. Une conviction que partagent un grand nombre de chrétiens qui en sont arrivés à la conclusion qu’on ne pourra pas éviter le « toilettage » d’Humanae vitae.

Les considérations mystiques ne peuvent remplacer la réflexion éthique portant sur la condition humaine. Saint Thomas d’Aquin, éminent moraliste, ne pratiquait pas ce genre de pieuse esquive à laquelle ont eu recours les évêques canadiens.

PARENTS DÉMOCRATES

Selon un récent sondage effectué par Léger Marketing, 72% des parents du Québec sont favorables au libre choix entre un cours d’enseignement religieux confessionnel et le nouveau cours d’éthique et de culture religieuse.

Ce qui ne veut pas dire que tous ces parents inscriraient leurs enfants à un cours d’enseignement religieux. Au fait, selon d’autres sondages, la proportion de parents tentés par un tel choix se situerait autour de 60%. Ce qui demeure considérable, surtout quand on sait tout le travail de sape qui a été accompli dans le but de discréditer l’enseignement religieux, tant catholique que protestant.

Ce qu’exprime ce 72%, c’est la préférence en faveur de la liberté de choix. Beaucoup de parents qui éventuellement n’opteraient pas pour un enseignement religieux confessionnel pour leurs enfants veulent néanmoins qu’on respecte le droit d’autres parents d’exercer un tel choix. C’est un comportement démocratique qui leur fait honneur.

La ministre de l’Éducation refuse l’exercice de ce droit. Elle a opté pour l’intolérance. Elle craint peut-être que la tendance révélée par le sondage ne mette en péril le cours d’éthique et de culture religieuse qui, nonobstant sa lourde armature et sa pléthore de gourous et d’experts, ne pourrait peut-être pas soutenir la concurrence avec un cours d’enseignement religieux confessionnel. D’où la préférence pour la méthode forte. Mais elle devrait se rappeler qu’ « à vaincre sans péril on triomphe sans gloire ». Et peut-être même qu’on ne triomphe pas longtemps.

CHOIX POLITIQUES DIFFICILES

Dans la perspective des élections fédérales du 14 octobre 2008 la Commission épiscopale des affaires sociales de la Conférence des évêques catholiques du Canada a fait entendre sa voix et invite les catholiques de la base « à mieux s’informer des enjeux, à communiquer leur point de vue aux candidats, à promouvoir un débat public vigoureux, à envisager de poser leur candidature et, bien sûr, à voter ».

Pour sa part, la Commission accorde une attention prioritaire aux questions suivantes : le respect de la vie et de la dignité de la personne humaine, l’option préférentielle pour les pauvres, la guerre en Afghanistan et l’environnement.

Opter pour la vie, c’est, par exemple : exiger le droit à la vie pour les plus petits parmi nous- embryons et fœtus, porter assistance aux femmes enceintes qui vivent des situations difficiles, soutenir et accompagner les personnes handicapées, âgées, malades, pauvres ou souffrantes, respecter la vie et la dignité des personnes qui sont à l’article de la mort et les accompagner jusqu’au bout, protéger chaque personne contre toute tentative d’instrumentalisation liée à l’utilisation de technologies médicales, etc.

Option préférentielle pour les pauvres. Priorité accordée au partage et à la justice distributive. « La doctrine sociale catholique a toujours soutenu que la distribution équitable des biens est prioritaire » (Benoît XV1). Questions qu’on doit se poser: « Les partis politiques promeuvent-ils l’accès à des logements sécuritaires et à prix abordables pour les familles démunies ? Proposent-ils des solutions concrètes au problème de la pauvreté des enfants et à celui de l’augmentation des coûts des aliments de base ?

Prise de position ferme contre la guerre en Afghanistan. Selon les évêques, « il n’y aura pas de paix en Afghanistan sans qu’un réel processus de paix n’implique toutes les parties en cause et le Canada devrait en être le grand promoteur » Ils s’interrogent : « Les partis politiques sont-ils prêts à s’engager résolument dans un processus de paix en Afghanistan ? ».

Protection de l’environnement. « La protection de l’environnement est devenue, dit la Commission, un sujet incontournable dans les débats actuels de notre société ». Question : « Au plan environnemental, les partis politiques manifestent-ils un souci pour les générations à venir ? Existe-t-il un plan concret pour redéfinir les relations entre les activités économiques et la place de l’être humain dans la nature ? »

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Ce sont là quatre points de repère éclairants. Mais, dans la pratique, les choix peuvent s’avérer complexes et difficiles. D’abord parce qu’il y a le choix du candidat et aussi celui du parti, surtout quand il arrive qu’un candidat diverge d’opinion avec son parti concernant une question particulière, comme cela arrive dans le dossier sur l’avortement. Voici d’ autre part qu’une formation politique qui adopte une position très permissive sur l’avortement ou encore le mariage gai milite en même temps pour la justice distributive, s’oppose à la poursuite de la guerre en Afghanistan et accorde une attention prioritaire à la protection de l’environnement. Pas facile de discerner la position « catholique » dans une situation aussi confuse. Celle-ci est rendue encore plus compliquée par l’intrusion d’autres facteurs non mentionnés ,telle par exemple l’opposition entre fédéralistes canadiens et souverainistes québécois. Ces derniers diront par exemple qu’un Québec indépendant serait plus en mesure d’adopter une position plus réconciliatrice dans le conflit afghan ou plus innovatrice en matière d’environnement.

Les évêques sont conscients de la difficulté de choisir. Voilà pourquoi ils parlent de jugement prudentiel, de discernement et de moindre mal. Et aussi de liberté de choix. « Il revient à chaque citoyen catholique de faire son discernement politique et d’exercer son jugement prudentiel. En effet, dans une démocratie comme la nôtre, il existe une pluralité légitime d’approches politiques concrètes. Alors que les principes moraux catholiques sont clairement définis, il peut y avoir différentes façons de les respecter et de les promouvoir dans l’arène politique ». Observation pertinente, sous réserve d’une légère nuance qu’il conviendrait d’introduire concernant « les principes moraux catholiques clairement définis » Tout n’est pas toujours si clair que ça dans la « pensée catholique ».

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On pourrait épiloguer sur la manière de « faire entendre sa voix ». C’est en surfant sur internet que j’ai trouvé le texte du message des évêques. Les grands médias semblent en avoir ignoré l’existence. Une voix qui réussit à se fait entendre dans l’espace public ou un murmure dans le désert ? Au Québec et peut-être aussi dans l’ensemble canadien les chrétiens ont perdu la bataille des communications. Mille palabres bruyants et parfois insignifiants encombrent l’espace public. S’ajoute l’influence d’une intelligentsia qui monopolise en grande partie les pages éditoriales et les médias électroniques et se nourrit de préjugés antireligieux coulés dans le béton. Pas facile, dans un contexte pareil, de faire entendre sa voix.

Il faut pourtant ne pas démissionner. En démocratie il existe toujours des issues pour une parole libre. Un défi actuel : avoir des choses précises et utiles à communiquer et inventer des moyens efficaces pour rejoindre des hommes et des femmes de bonne volonté en attente d’une parole éclairante, vivifiante et libératrice.