L’ÉCONOMIE D’ABORD ?

Un énoncé pour le moins ambigu celui qui proclame la priorité de l’économie. Tout dépend de quel genre d’économie on parle. Quand celle-ci est instrumentalisée et mise au service du bien commun et de la croissance humaine et sociale des citoyens, ça va. Mais si on postule que le progrès économique garantit de soi et par lui-même le mieux- être des personnes, c’est une autre affaire. Tel le cas par exemple de ces régimes où l’on ne se préoccupe pas de la juste distribution des richesses produites. « La richesse économique d’un peuple ne résulte pas seulement de l’abondance des biens, mais aussi et plus encore de leur distribution effective suivant la justice, en vue d’assurer l’épanouissement personnel des membres de la communauté, car elle est la véritable fin de l’économie nationale »( Mater et magistra).

Les aventuriers du monde des affaires qui s’adonnaient jadis à la traite des esclaves plaçaient la rentabilité économique au premier rang, tout comme les entrepreneurs qui, à l’ère du capitalisme sauvage, ont contribué à la croissance économique globale des sociétés industrialisées mais en provoquant la formation d’un vaste prolétariat. Les financiers qui ont, par cupidité ou incompétence, largement contribué à la crise actuelle sont des adeptes de la pleine liberté économique et rejettent les interventions régulatrices du pouvoir politique, sauf quand ça fait leur affaire. L’économie d’abord, sans frein, sans régulation, peut conduire tout droit à la catastrophe. De cela nous sommes aujourd’hui les témoins impuissants, invités de surcroît à payer les pots cassés.

Pour être saine et socialement utile, l’activité économique doit être instrumentalisée. C’est à cette condition qu’elle constitue un facteur de progrès. Mais même régulée elle ne garantit pas à elle seule le mieux- être collectif. Celui-ci dépend aussi et en premier lieu du culte des valeurs démocratiques, du progrès du savoir, de la pratique des vertus civiques, de services de santé accessibles à tous, de la qualité de l’environnement, de la réduction des inégalités. L’économie accompagne le progrès social, mais elle n’en est pas le véhicule premier.

L’économie sociale de marché, qui a fourni une assise de base dans le développement humain et social des pays où des régimes politiques socio-démocrates ont exercé une influence déterminante, offre une voie à suivre préférable à celle que nous propose le « d’abord et avant tout » de l’économisme débridé.

À QUI PROFITE LE CRIME ?

Je regarde à la télévision des reportages sur le Nord-Kivu. On nous montre des paysans sans défense à la merci d’une soldatesque barbare, des récoltes détruites, des maisons incendiées, un général mégalo soutenu par des puissances étrangères, un pouvoir militaire débridé. « Un vrai drame humanitaire qui s’apparente à un génocide silencieux qui se déroule sous les yeux de tous », déclarent les évêques catholiques du Congo. « Ils ajoutent : « Les massacres gratuits et à grande échelle des populations civiles, l’extermination ciblée des jeunes, les viols systématiques perpétrés comme arme de guerre : de nouveau une cruauté d’une exceptionnelle virulence est en train de se déchaîner contre les populations locales qui n’ont jamais exigé autre chose qu’une vie paisible et décente sur leurs terres ». C’est ainsi qu’on à transformé une région potentiellement riche en terre de misère où prolifèrent la souffrance et la mort.

Les images transmises par la télévision nous montrent des rebelles bien équipés, pourvus d’armes puissantes. Qui a investi dans cet armement haut de gamme ? Comment se fait-il que des armes fabriquées dans des pays avancés servent à opprimer, à asservir les plus démunis dans les pays pauvres ? À qui profite le crime ?

Dans son encyclique sur la question sociale qui commémorait le dixième anniversaire dePopulorum progressio Jean-Paul 11 notait que le commerce des armes dans le tiers monde rencontrait moins d’obstacles que les aides économiques et les plans de développement. Le drame qui se déroule au Nord-Kivu confirme ce diagnostic.

Autre constat troublant : à l’instar de ce qui s’est produit au Rwanda, les auteurs de ces actes de destruction barbare sont en bonne partie des gens d’appartenance religieuse chrétienne. On a l’impression que l’influence du christianisme social face aux explosions de violence s’y fait peu sentir, tout comme ce fut parfois le cas jadis en d’autres pays de tradition chrétienne. Ce n’est pas chose facile, même pour ceux qui se disent croyants en Jésus-Christ, de se comporter en artisans efficaces de paix Il y a là une question que les évêques congolais devront éclaircir et approfondir quand ils publieront une lettre pastorale sur la construction de la paix.

A LA MÉMOIRE DE PIERRE O’NEILL

( Témoignage exprimé le jour des funérailles, le 7 novembre 2008)

De Pierre O’Neill, qui nous a quittés le jour de la Toussaint, chacun et chacune d’entre nous garde un souvenir particulier. Pour ma part, je retiens trois traits: le professionnalisme, l’amour du Québec, le courage.

Il fut un journaliste de grande qualité et de grande rigueur, fier de faire partie de l’équipe du Devoir, spécialiste de la sphère politique, esprit à la fois libre et droit, hautement apprécié de Claude Ryan dont il ne partageait pas toutes les convictions mais auquel il vouait beaucoup d’estime. Il a incarné un niveau élevé de journalisme qui a servi de modèle à des plus jeunes dans la profession.

Il aimait le Québec. Il a partagé le rêve d’un pays bien à nous tout en veillant à garder une distance prudente entre ses convictions et la pratique journalistique. Il a adhéré tôt au projet de souveraineté nationale. Collaborateur de René Lévesque aux premiers jours du mouvement Souveraineté-Association. Il a œuvré dans l’ombre, la discrétion, s’efforçant de donner à des moyens modestes leur maximum d’efficacité. Il a fait partie de cette génération de pionniers qui ont labouré et semé dans le désintéressement et l’oubli d’eux-mêmes tout en souhaitant pouvoir un jour célébrer la réussite d’une cause qui leur tenait fortement à cœur.

Et je veux souligner de façon spéciale son courage, cette grande force morale dont il a fait preuve quotidiennement en poursuivant une carrière fructueuse à travers des épreuves de santé d’une lourdeur parfois indicible. Harcelé par des contraintes physiques hors du commun, il a néanmoins affronté la vie quotidienne sans rechigner tout en étant à l’écoute des autres et en faisant preuve d’un humour empreint de finesse et de délicatesse.

Nombreux parmi nous sont ceux qui croient à une vie qui continue sous une autre forme, où, comme il est dit dans l’Ecriture, Dieu effacera toute larme de ceux et celles qui auront vécu la condition humaine avec courage et dignité. Pierre O’Neill a largement mérité de faire partie de cette multitude des élus dont nous pressentons la mystérieuse proximité le jour de la Toussaint.

TOUT LE MONDE DEVRAIT S’EN PARLER

On ne sait trop pourquoi, mais voici que nous sommes embarqués dans une nouvelle aventure électorale. Des observateurs craignent une campagne ennuyante, dépourvue d’intérêt et qui risque de se solder, le jour du vote, par un faible taux de participation. Mais les dés sont jetés. Aussi bien profiter de l’occasion pour débattre de problèmes qui concernent le présent et l’avenir du Québec et qui devraient, de près ou de loin, intéresser tout le monde et donner de la couleur à la campagne électorale qui débute.

Car les enjeux sérieux ne manquent pas, soit à l’échelle nationale, soit au palier régional. Pour ma part, j’en ai identifié quelques-uns, propres à susciter des débats animés et concernant lesquels il serait éclairant de connaître l’avis des partis et des candidats et candidates en lice.

Faire grandir le Québec. Je présume que chacun des partis est favorable à une autonomie politique de plus en plus grande du Québec, donc au moins à une amorce de souveraineté. Dans cette optique, il serait intéressant d’entendre parler de déséquilibre fiscal, du pouvoir fédéral de dépenser, du respect des compétences spécifiques du Québec à l’échelle internationale, de la présence du Québec au sein de la francophonie, de la participation de militaires québécois à la guerre en Afghanistan, de la promotion des droits humains dans le monde, des relations commerciales que des entreprises québécoises entretiennent avec des régimes oppressifs, etc.

Vivre et travailler en français. Il est urgent de contrer le recul du français à Montréal et de concrétiser dans les faits le droit de vivre et de travailler en français partout sur le territoire québécois. Aussi celui d’être servi en français dans tous les services de santé et dans tout établissement commercial. Le temps est venu de rafraîchir et de renforcer la Charte de la langue française.

Diversité et identité. Le Québec a besoin de l’apport démographique, humain et culturel de nouveaux immigrants Il pourra réussir une intégration harmonieuse et enrichissante d’apports culturels différents à condition que soit sauvegardée la spécificité historique et culturelle de la base intégrante : de langue française et de tradition judéo-chrétienne. Ce qui implique une politique où la diversité se concilie avec l’identité historique.

Accessibilité pour tous aux services de santé. Pour un choix clairement affirmé en faveur d’un régime public de santé, sans réduction du panier de services. Réévaluation du projet de deux méga-hôpitaux à Montréal en tenant compte des besoins des régions dans le domaine de la santé.

La crise financière. L’urgence de refonder le capitalisme. Le principe de l’Etat régulateur. Se porter au secours des institutions financières, mais sans oublier les petits investisseurs, les petits épargnants, les travailleurs à la recherche d’emplois. Se demander si le statut de province au lieu de celui d’Etat souverain ne réduit pas considérablement le pouvoir régulateur du Gouvernement du Québec.

Dossiers régionaux . Exemples : la crise de l’industrie manufacturière et celle de l’industrie forestière, l’avenir et la place de la forêt privée, les besoins énergétiques du Québec, le dossier Rabaska. Sans oublier la nécessité d’accroître les équipements culturels dans plusieurs régions.

Le développement durable. Au lieu de simples interventions ponctuelles en situation de crise, c’est d’une véritable politique articulée de développement durable dont le Québec a besoin, incluant la protection des richesses naturelles, de la forêt, des lacs et rivières, la qualité de l’air et de l’eau, la protection des terres agricoles, le freinage de l’urbanisation sauvage.

Réformer la réforme. Il devient de plus en plus manifeste que des théories philosophiques aberrantes et des inepties pédagogiques sont en train de compromettre l’avenir du système d’éducation au Québec. A titre d’exemple : le virus du socioconstructivisme et le sabotage de l’enseignement de l’histoire. Il est vain de rêver d’un avenir collectif fécond si on laisse des gourous à l’esprit brumeux et des sophistes démolir les bases d’un véritable humanisme. Un coup de barre s’impose.

Les droits des parents en éducation. On est passé, dans le monde de l’éducation, de la religiosité mur à mur à l’intégrisme laïque mur à mur. On se comporte comme si les droits des parents devenaient obsolètes dès que l’enfant a franchi l’entrée de l’école. Un droit qu’on a bafoué, c’est celui de pouvoir choisir entre un enseignement religieux confessionnel et le nouveau cours d’éthique et de culture religieuse. L’enjeu est grave, il concerne la liberté. Il interpelle les candidats de tous les partis.

La gouvernance universitaire. Les bévues de quelques administrateurs ne doivent pas servir de prétexte à une mise en tutelle des universités sous la férule des apparatchiks du Ministère de l’Education. Un enjeu qui concerne la saine gouvernance et la qualité des institutions d’enseignement supérieur. L’histoire enseigne que l’autonomie des institutions universitaires est essentielle au développement et au progrès des collectivités.

* * * * * *

Voilà ample matière pour des débats. De quoi enrichir la rhétorique électorale, en accroître la substance. Si bien que si le monde se parle de l’une ou l’autre de ces questions, on sera témoin d’échanges animés qui faciliteront un choix éclairé le jour du vote. C’est ainsi qu’une campagne électorale déclenchée sans motif sérieux pourra malgré tout se révéler utile pour la collectivité.