PRÉJUGÉ SAVANT

Vous pensiez que le mot « Noël » était d’origine latino-chrétienne ? Si on juge à partir d’une savante démonstration dont LE DEVOIR fait état (12 décembre 2008), vous faites erreur. Le terme serait plutôt de source arabo-musulmane.

Je ne suis pas en mesure de reconnaître ou de contester cette conclusion. Là où je tique, c’est quand l’auteur de la démonstration nous parle de «la longue domination culturelle et scientifique du monde arabe sur le monde européen » ; une allusion à la période médiévale.

En lisant Aristote au Mont Saint-Michel de Sylvain Gouguenheim (voir la rubrique LECTURES) on a nettement l’impression que cette « longue domination » relève plus du mythe que de la réalité historique. Il est vrai que l’histoire a été marquée par une longue tentative de domination militaire arabo-musulmane et ensuite turque de l’Occident chrétien et que cette tentative a failli réussir. Mais on ne peut parler de domination culturelle et scientifique, même si le voisinage et les contacts avec le monde arabe ont facilité la transmission d’un savoir dont l’Occident a fait son profit. Cet apport fut non négligeable, mais secondaire. On est loin du spectre de la longue domination. Les véritables racines de la civilisation européenne sont gréco-latines et judéo-chrétiennes et ce sont les Européens eux-mêmes qui ont su se les approprier et en assurer l’épanouissement. Parmi ces lieux de redécouverte des racines anciennes figurent de nombreux centres monastiques, dont le Mont Saint-Michel. C’est avec compétence et passion que Sylvain Gouguenheim décrit ce long processus d’appropriation culturelle et scientifique.

En fin de compte, il importe peu que le mot « Noël » ait ou n’ait pas une origine arabo-musulmane. L’important, ce sont les racines chrétiennes.

L’INFLUENCE DES SONDEURS

Un malaise subsiste au lendemain des élections qui ont eu lieu récemment au Québec. Il concerne le rôle joué par les maisons de sondage. Celles-ci ont émis des prévisions qui ont en partie manqué de justesse mais qui en revanche ont exercé une influence, difficile à mesurer, sur le choix des électeurs. Il semble bien que plusieurs parmi ceux-ci, à la lumière des sondages, se sont dit : les jeux son faits, et ils sont restés à la maison. Ce qui serait, paraît-il, le cas de plusieurs milliers d’adéquistes. Non moins nombreux furent des libéraux qui, savourant par avance une victoire écrasante, ont gardé les deux pieds sur la bavette du poêle au lieu d’affronter le froid. En revanche, les indépendantistes, eux qui pourtant ont la réputation de bouder facilement les urnes, trouvaient indécent de concéder à Jean Charest une victoire trop facile. Ils se sont sentis ragaillardis par le froid et par leur rêve de souveraineté. Ils ont fait bon usage de leur droit de vote avec les résultats que l’on sait.

Les sondeurs disent vouloir simplement refléter des tendances. Mais peut-être qu’ils les accentuent et les infléchissent sans le vouloir. Peut-être aussi qu’ils tuent le vote. Comme si leur intervention en soi démocratique faussait le fonctionnement de la démocratie.

J’admire la persévérance et le courage des militants qui refusent d’être déstabilisés par les pontifes du sondage et continuent de remplir des fiches de pointage, multiplient les contacts et les téléphones, organisent diverses activités propres à favoriser l’élection de leur candidat. Plusieurs parmi eux s’étaient promis de faire mentir les sondages. Ils ont réussi. Mais le malaise demeure. Peut-on baliser le fonctionnement des sondages afin que ceux-ci n’influencent pas le libre choix des électeurs et surtout ne les incitent pas à déserter les bureaux de votation ? Le Directeur général des élections, qui déplore le bas taux de participation au scrutin du 8 décembre, ferait œuvre utile en scrutant ce problème de près.

 

LE TERRAIN MOUVANT DES DROITS HUMAINS

« Les droits humains ne sont pas un absolu, c’est un terrain mouvant. Il faut se battre pour le consolider ». Un propos émis par Souhayr Belhassen, présidente de la Fédération internationale des Droits de l’homme (Voir Le Nouvel observateur, 4 décembre 2008). A noter, dans ce même numéro, un dossier sur la violation systématique et quotidienne des droits humains au Kivu (République démocratique du Congo) sous le titre Le viol comme arme de guerre. Aussi une entrevue que l’éminent juriste Robert Batinder a accordée à l’occasion du soixantième anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme (10 décembre 1948).

Selon Robert Badinter, les dix dernières années marquent une régression des droits humains dans le monde. Plusieurs facteurs expliquent ce recul, dont, en premier lieu, certaines décisions du président américain Georges W.Bush. C’est ce dernier qui a décrété la création d’une zone de non-droit absolu de Guantanamo, a fait voter le Patriot Act et les lois d’exception, a légalisé la torture et permis les « charters de la CIA » Conséquence : les Etats-Unis ont perdu toute crédibilité dans la défense des droits de l’homme.

Un autre facteur de régression, nous dit Badinter, c’est une conception du multiculturalisme qui va à l’encontre de l’universalisme revendiqué des droits humains. Des Etats invoquent le droit au multiculturalisme pour s’attribuer la prérogative de définir les droits humains selon leurs propres critères. Dans cette optique l’universalisme des chartes des droits ne serait qu’une arme idéologique, un instrument au service de l’impérialisme culturel et politique des pays occidentaux, dont au premier rang les USA. Un texte officiel chinois affirme péremptoirement : « La Chine s’oppose fermement à ce que quelque pays que ce soit se serve des droits de l’homme pour imposer ses valeurs, son idéologie, ses conceptions politiques et son mode de développement à d’autres pays ». De son côté, la déclaration du Caire sur les droits de l’homme en Islam, adoptée en 1990, précise : « Tout homme a le droit d’exprimer librement son opinion, pourvu qu’elle ne soit pas en contradiction avec les principes de la charia ». Nous voilà à bonne distance de la Déclaration universelle de 1948!

Les droits humains : terrain mouvant. Le constat de la présidente de la Fédération internationale des Droits de l’homme reflète bien la réalité.

Nous serions sans doute bien avisés d’en tenir compte au moment où nous commémorons le soixantième anniversaire de la célèbre Déclaration de 1948.

 

LE BON SENS A BIEN MEILLEUR GOÛT

La nouvelle pureté laïque a l’épiderme tendre. Voici que dans une école de la région de Québec la Société Saint-Vincent- de- Paul locale « change de chapeau pour éviter les plaintes », comme dit son président. Elle se transforme en « Comptoir d’entraide ». « Le mot saint devenait froissant », a dit le curé de la paroisse. Il fallait, semble-t-il, accepter cet accommodement pour ne pas déplaire à la commission scolaire et ainsi pouvoir plus facilement faire appel à la générosité des écoliers à qui on demande de recueillir des denrées pour les plus démunis (Voir LE SOLEIL, 4 décembre 2008)

Il paraît que la commission scolaire n’en demandait pas tant. Le secrétaire n’a rien contre la Saint-Vincent-de-Paul et approuve ses activités à l’école. Mais le seul fait qu’un tel incident se soit produit révèle un malaise, de la confusion, aussi une atteinte au bon sens. Car on nous dit que c’est précisément un objectif du nouveau cours d’éthique et de culture religieuse de mettre en lumière les accomplissements sociaux des croyants au cours de l’histoire. Par exemple, chez les chrétiens, la Saint-Vincent-de-Paul, le Comptoir d’Emmaüs, l’Armée du Salut et des centaines d’autres initiatives inspirées de la foi en Jésus-Christ. Faut-il cacher aux jeunes que l’esprit de solidarité dont on se vante au Québec est en grande partie un héritage de l’Evangile ?

Il faudrait à la nouvelle laïcité une dose de bon sens et d’ouverture d’esprit. Ça aiderait le « vivre ensemble ».

SE PRENDRE EN MAIN

Barack Hussein Obama, de race noire, président des Etats-Unis. L’événement est historique, spectaculaire. Il a attiré l’attention de toute la communauté internationale. Les médias ont transmis partout dans le monde ces images d’hommes et de femmes ordinaires qui, le soir du 4 novembre 2008, ont exprimé leur allégresse et la fierté de s’être prouvé à eux-mêmes qu’il est possible de conquérir une large part du pouvoir politique lorsqu’on se retrousse les manches. « Oui, nous le pouvons », avait scandé le candidat démocrate tout au long de la campagne. Des millions d’électeurs l’ont écouté, si bien qu’en fin de parcours le slogan s’est transformé en réalité. Le paysage politique américain est désormais transformé.

Des Blancs, des Noirs, des hispanophones, des métis de provenance diverse ont pris les choses en main. Ils ont appris à utiliser efficacement les outils démocratiques : l’emploi méthodique d’internet, des contributions financières modestes mais nombreuses, le porte à porte et le dialogue avec des concitoyens, les inscriptions trop souvent négligées jusque là sur les listes électorales, la distribution de dépliants d’information, des forums et des débats, de grands rassemblements. On avait sans doute présent à l’esprit cet avertissement de Platon : « Tout ce qu’on gagne à se désintéresser de la politique, c’est d’être gouverné par des gens pires que soi ». Donc vaut mieux s’y intéresser. Ce qu’ils ont fait et avec succès.

C’est ainsi que le plus puissant pays du monde, embourbé dans des aventures militaires sans issue et une crise financière coûteuse, amorce un nouveau départ, un « new deal ». Celui-ci inclut plusieurs objectifs : en finir avec le militarisme tous azimuts, combattre le chômage et la pauvreté, solutionner la crise du logement, faciliter pour tous l’accès à une éducation de qualité, réduire les inégalités, instaurer un système de santé universel, protéger l’environnement, promouvoir un développement durable.

L’avenir demeure néanmoins incertain, imprévisible. Le nouveau président et son équipe ne réussiront sans doute pas, dans le court terme, à atteindre tous les objectifs visés. Mais un grand espoir flotte dans l’air, ce qui facilite les changements. Car des millions de citoyens jusqu’ici résignés et apolitiques ont cru tout à coup qu’ils pouvaient changer les choses, telle cette femme âgée de 106 qui a exercé son droit de vote pour la première fois. Elle a réalisé qu’elle aussi détenait une part de pouvoir et qu’elle avait un mot à dire sur l’avenir de la nation. Elle a eu foi dans la démocratie. Son engagement a été récompensé.

* * * * *

Nombreux les Québécois qui se sont passionnés pour les élections américaines alors que la politique d’ici les fait sombrer dans l’ennui. Pourtant il y a beaucoup de choses à faire chez nous en éducation, en santé, dans la lutte contre la pauvreté, la protection de l’environnement, la croissance d’un Québec français ouvert sur le monde, la concrétisation d’un projet de souveraineté nationale.

Comment expliquer cet emballement pour ce qui se fait ailleurs alors qu’on semble peu intéressé aux enjeux d’ici ? On peut avancer plusieurs hypothèses pour expliquer un tel comportement. Celle que je suis enclin à invoquer en premier lieu a trait à l’identité nationale. Difficile de s’emballer pour un projet rassembleur quand on n’a pas une idée nette de sa propre identité. Ce qui est le cas d’un grand nombre de fédéralistes qui entretiennent un sentiment d’appartenance pancanadienne à la fois confus et plus ou moins tiède. Dépourvus de quelque vision de renouveau politique, ils s’accrochent au statu quo. Ils semblent incapables d’imaginer un nouvel aménagement des pouvoirs et des institutions apte à répondre à la fois aux aspirations du Québec et aux exigences d’un pancanadianisme fonctionnel. De là l’incapacité d’inventer un projet collectif vraiment rassembleur. Tout ce qui leur reste alors comme argumentaire consiste à dénoncer l’idée d’indépendance nationale comme une maladie ou encore une aventure qui risque de nous conduire à la catastrophe. Il n’y a pas là de quoi emballer les foules.

Pour stimuler un élan collectif le mouvement souverainiste doit, pour sa part, replacer à l’avant-scène son projet rassembleur d’un pays à soi qui, sous le leadership de Jacques Parizeau, a frôlé la réussite. Il doit tenir compte du progrès accompli depuis cinq décennies et de l’évolution du contexte socioculturel et économique. Les Québécois ont fait du chemin depuis Maurice Duplessis, Jean Lesage, Daniel Johnson, Robert Bourassa et René Lévesque. Des gains historiques balisent avec plus de précision qu’avant le processus de souveraineté. On est devenu plus conscient d’une identité québécoise spécifique, on perçoit plus vivement la nécessité d’assurer la primauté de la langue française partout sur le territoire, on est fier d’une efficacité économique qui se tire fort bien d’affaire au sein de l’espace nord-américain, on veut pratiquer une plus grande solidarité avec les pays francophones en commençant par la francophonie canadienne hors Québec, on sent le besoin de consolider un consensus social, que certains ont fragilisé, fondé sur des valeurs issues de la tradition judéo-chrétienne. Il y a là matière à structurer et à valoriser un projet collectif susceptible de donner le goût du Québec à la grande majorité des gens d’ici. D’où naîtra un élan qui nous fera transiter de la résignation à la prise en main de notre avenir. Restera ensuite à circonscrire et à négocier les modalités concrètes de ce nouvel aménagement politique dans le contexte pancanadien.

* * * * *

Il est légitime et séant de partager la joie de nos voisins états-uniens. Nous aurons encore plus raison de nous réjouir quand nous assumerons chez nous le statut de nation libre. Se prendre en main, c’est un objectif prioritaire à inscrire à notre agenda collectif.