UN SONDAGE QUI DÉRANGE

Le journal LA CROIX a publié (18 juin 2009) les résultats d’un sondage portant sur le statut du prêtre dans l’Eglise. On nous y apprend que chez les catholiques français pratiquants 74% sont favorables à l’ordination de gens mariés, 73% sont d’accord avec le mariage des prêtres et 62% estiment que les femmes devraient pouvoir accéder au sacerdoce. Sur chacun de ces points la proportion est de 10% plus élevée chez les catholiques non-pratiquants.

L’évêque de Clermont, Monseigneur Hippolyte Simon, a mis en doute la validité du sondage, ajoutant qu’il faut aider les jeunes à se libérer des stéréotypes ambiants et qu’une vocation ne se décide pas sur des slogans mais en conscience, devant Dieu.

Le prélat prend vraiment de haut l’opinion publique dans l’Eglise. On a l’impression que pour lui les communautés croyantes n’ont rien à dire sur la vie ecclésiale. Pourtant je suis certain qu’il se considère comme un adepte fervent du dialogue et qu’il est convaincu d’être attentif à l’opinion des gens, tout en fermant la porte au dialogue et à la discussion.

POUR UNE ÉCONOMIE HUMAINE

Certains ont parfois l’impression que les leaders religieux catholiques prennent la parole seulement quand il est question de sexe, d’avortement ou de mariage gai. Il est vrai qu’ils en parlent souvent, peut-être trop. Il faut bien reconnaître aussi que le discours officiel en la matière fournit un éclairage qui est loin de dissiper toute confusion et soit toujours propice à susciter l’adhésion de croyants et non-croyants de bonne volonté. L’argument d’autorité ne peut à lui seul compenser pour la fragilité de la démonstration.

On remarque d’autre part que l’importance qu’on semble attribuer aux préoccupations de gens d’Eglise eu égard aux questions de sexualité est gonflée par celle que leur accordent les médias. « Ce qui est reçu l’est à la manière de celui qui reçoit », dit un vieil adage, Or beaucoup de gens qui exercent le métier de communicateurs sont obsédés par les questions qui relèvent du domaine sexuel. Ils savent en outre que le sexe est un produit vendeur et qu’une bonne partie de leur clientèle de lecteurs et d’auditeurs s’y intéresse beaucoup. Dans une telle ambiance, un pape qui s’exprime maladroitement sur le préservatif obtient une cote d’écoute impressionnante alors que ses propos soulèvent peu de remous quand il traite d’autres questions.

Dans les faits, le discours ecclésial, qui inspire et guide une grande diversité de pratiques sociales, porte avant tout sur d’autres questions que le sexe. Par exemple, les prises de parole dont on peut faire l’inventaire dans les encycliques sociales concernent surtout l’économie, la justice, les droits des travailleurs, le développement, la solidarité, les droits humains. De Léon XIII on retient l’historique document Rerum novarum, sur la condition ouvrière, auquel fait écho Pie XI dans Quadragesimo anno. Jean XX111, qui a fortement marqué la vie ecclésiale en convoquant le Concile Vatican 11, nous a laissé en testament la célèbre encyclique Pacem in terris, qui met en lumière les fondements d’une paix véritable. Vatican 11 nous a légué Gaudium et spes, un document substantiel où sont abordées les grandes questions sociales contemporaines. Paul V1 a dérangé beaucoup de monde avec la publication d’Humanae vitae,mais sont de plus grande importance l’encyclique sur le développement des peuples ( Populorum progressio) et la Lettre sur l’engagement politique( Octogesima adveniens), où ce pape propose une réflexion en profondeur sur la dimension sociale de la foi chrétienne. Pour sa part, Jean-Paul 11 a aussi contribué de façon significative à la promotion de l’engagement social grâce à trois grands documents : Laborem exercens, qui met en lumière la dignité et la valeur prioritaire du travail, Sollicitudo rei socialis, qui souligne le vingtième anniversaire de Populorum progressio et Centesimus annus, publié à l’occasion du centenaire de Rerum novarum et qui apporte un regard neuf sur les grandes problématiques contemporaines, tel le bilan qu’il dresse du « socialisme réel », au lendemain de la chute du régime communiste soviétique.

Nous voilà à bonne distance des questions de sexualité !

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C’est dans cette foulée, caractérisée par une attention spéciale portée aux problématiques économiques et sociales, que les évêques américains ont développé un discours ecclésial de grande profondeur, axé sur les signes des temps. Pensons par exemple à la Lettre sur la dissuasion nucléaire et la construction de la paix, intitulée Le défi de la paix : la promesse de Dieu et notre réponse. ( Juin 1983). . Ils ont aussi publié plusieurs documents sur l’économie, dont une récente prise de position portant sur la crise actuelle ( voir Agence Zenit, 27 mai 2009). Ils attirent l’attention, dans ce dernier message, sur l’importance de la dimension humaine et éthique de l’économie et dégagent dix points de repère fondés sur l’enseignement social de l’Eglise et qu’on peut résumer ainsi :

1)    L’économie est au service des personnes et non les personnes au service de l’économie.

2)    L’activité économique doit être soumise à des règles morales. « On juge de la valeur des choix économiques et des institutions à partir de leur impact sur la dignité des personnes, la famille et le bien commun ».

3)     Un critère fondamental pour évaluer un système économique : de quelle manière y traite-t-on les pauvres et les plus démunis ?

4)    Toute personne a droit à la vie et à la satisfaction de besoins de base, tels : la nourriture, l’habillement, un logement décent, l’éducation, les soins de santé, un environnement sécuritaire, un minimum de ressources.

5)    Tous ont droit à l’initiative économique, à un travail utile, à un juste revenu, à des conditions de travail décentes, à l’exercice du droit d’association

6)    Chacun, dans la mesure du possible, a le devoir de travailler, de pourvoir aux besoins de sa famille, de contribuer au progrès de la société dans son ensemble.

7)    Le libre marché, avec ses avantages et ses limites, occupe une place centrale au cœur de l’économie, mais le gouvernement peut y jouer un rôle à la fois essentiel et limité. Les associations volontaires y remplissent des tâches très importantes, mais elles ne peuvent remplacer ni le libre marché ni la régulation étatique.

8)    Chaque collectivité doit, en recourant s’il le faut à l’intervention de l’Etat, favoriser l’initiative privée, répondre aux besoins humains essentiels, instaurer la justice au sein de l’activité économique.

9)    Les travailleurs, les possédants, les gestionnaires, les détenteurs d’action et les consommateurs sont des agents moralement responsables au sein de la vie économique. « Par nos choix, nos initiatives, notre créativité, nos investissements, nous accroissons ou nous réduisons les possibilités de progrès économique, d’une vie collective meilleure, de plus de justice sociale ».

10) L’économie mondiale comporte des dimensions morales et engendre des retombées humaines. Les décisions concernant les investissements, le commerce, l`aide internationale et le développement doivent viser à promouvoir la vie et les droits humains, surtout ceux des plus démunis, quel que soit le pays où ils vivent.

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Ces points de repère forment une trame de fond qui s’articule autour de cinq piliers : l’incontournable dimension éthique ; l’économie au service de la personne ; la dimension morale dont doivent tenir compte tous les agents économiques ; le devoir de répondre aux besoins fondamentaux de tous les citoyens, à commencer par les plus démunis ; l’intervention régulatrice de l’Etat, balisée par le principe de subsidiarité.

Ce sont des orientations, pas des solutions. Ils guident les choix et leur application. Ils peuvent se frayer un chemin à travers différents modèles sociaux, mais révèlent une nette préférence pour les régimes politiques démocratiques et pour l’économie sociale de marché. Leur label distinctif : une économie humaine efficace dans une société libre. Vue sous cet angle, la pensée sociale chrétienne remplit une fonction de moteur de civilisation.