LUNETTES ROSES

Chaque région, chaque petit village veut attirer les touristes. C’est fort légitime. Mais il y a la manière. Peut-on par exemple réécrire l’histoire pour éviter de heurter la sensibilité des visiteurs ?

De passage en Estrie j’ai consulté un dépliant qui vante l’attrait de l’ancienne mine de cuivre de Capelton , située à quelques kilomètres de la station estivale de North Hatley. On nous propose de revivre une « épopée minière ». Je lis : « Explorez une ancienne mine de cuivre en compagnie d’un guide animateur qui vous racontera la petite histoire et la grande histoire de ce monde merveilleux. Un parcours rempli de découvertes et de beautés souterraines vous attend ». Sur un volet du dépliant on peut admirer la frimousse d’un enfant tout souriant. Sans le vouloir on se trouve ainsi à nous rappeler qu’au temps où la mine était en activité on embauchait aussi des enfants. Beaucoup, parmi ceux-ci, y ont laissé leurs rêves et leur santé. Des photos prises à l’époque révèlent que ces gamins n’étaient pas très souriants. Au contraire, ils affichaient un air triste et résigné.

C’est une page sombre du capitalisme qui s’est écrite à Capelton et que de jeunes chercheurs de l’Université Bishop ont portée à notre attention.

(Voir la rubrique LECTURES). Rien d’une épopée glorieuse, mais plutôt beaucoup de souffrance, de misère et aussi de courage. Une réalité qu’on ne saurait occulter en mettant des lunettes roses. Se comporter ainsi, ce serait verser dans le révisionnisme.

J’espère que le guide animateur qui dirige les visites dans la mine se préoccupe de remettre les pendules à l’heure. Le devoir de mémoire commande qu’on n’occulte pas la dimension dramatique d’un lourd passé et qu’on souligne le courage de ceux qui ont subi la condition humaine dans ses vicissitudes parmi les pires.

MÉDITATION SUR L’ETAT DU MONDE

Il est difficile de cerner avec précision la spécificité de l’encyclique Caritas in veritate. On peut par exemple porter son attention sur la dimension spirituelle et religieuse du document, lequel s’apparente, en plusieurs de ses parties, à une méditation sur l’état du monde. On peut aussi être frappé par l’insistance mise à affirmer la continuité de l’enseignement social du Magistère romain au cœur d’un monde en profonde mutation : une continuité qu’accompagne le souci de demeurer en contact avec l’évolution des problématiques sociales. Il peut arriver enfin que la lourdeur des formulations et les excursus multidirectionnels rebutent certains lecteurs, ceux-ci préférant s’en remettre à d’autres pour le travail d’exégèse et de compréhension.

Le titre du document semble bien indiquer l’intention d’accorder préséance à la dimension spirituelle du problème du développement. . «L`amour dans la vérité ….est la force dynamique essentielle du vrai développement de chaque personne et de l’humanité tout entière » (n.1) « Et d’ajouter : » La charité est la voie maîtresse de la doctrine sociale de l’Eglise (n.2) On précise : « Ce n’est que dans la vérité que l’amour resplendit et qu’il peut être vécu avec authenticité. La vérité est une lumière qui donne sens et valeur à l’amour…. La vérité libère l’amour des étroitesses de l’émotivité qui le prive de contenus relationnels et sociaux, et d’un fidéisme qui le prive d’un souffle humain et universel » (n.3). « Caritas in veritate « est un principe qui prend une forme opératoire par des critères d’orientation de l’action morale ». Deux critères majeurs : la requête de justice et la recherche du bien commun, particulièrement importants dans une société en voie de mondialisation (n.6). Autre précision : « Seule la charité, éclairée par la lumière de la raison et de la foi, permettra d’atteindre des objectifs de développement porteurs d’une valeur plus humaine et plus humanisante »(n.9) .

Parcours en six étapes

À partir de ces considérations de haut niveau le Saint Père aborde divers problèmes que doit affronter la communauté mondiale engagée dans un processus de développement, lequel comporte des dimensions à la fois économiques, sociales et spirituelles. Le pape débute en faisant écho à la perception du développement qu’on trouve chez Paul VI, qu’il met en relation avec la Constitution pastorale Gaudium et spes. Il renoue avec le paradigme qui veut que le développement soit une vocation et donc devra, pour être qualifié d’authentique, être intégral et solidaire. Dire que c’est une vocation implique que « la charité y occupe une place centrale » (n.19). Au fait, les causes du sous-développement ne sont pas d’abord d’ordre matériel. La cause profonde : le manque de fraternité entre les hommes et entre les peuples (n.19).

Une interrogation : comment se pose le développement humain aujourd’hui ? Tout en reconnaissant l’utilité de la recherche du profit le pape souligne que le développement économique est obéré par des déséquilibres et par des problèmes dramatiques (n.21). Désormais imbriqué dans un cadre multipolaire, il commande une évaluation nouvelle du rôle des Etats et conséquemment ouvre la voie à une participation plus grande des citoyens à la chose publique (n.24). Surtout que des acquis sont en péril, tels les réseaux de protection sociale et le droit au travail, que vient compromettre la mobilité des emplois (n. 25). D’autre part, dans beaucoup de pays pauvres, l’alimentation et l’accès à l’eau potable sont menacés. Le sont non moins le respect de la vie (n.28) et la liberté religieuse (n.29). Or les aspects économiques et les aspects sociaux sont intrinsèquement liés. « Les coûts humains sont toujours aussi des coûts économiques et les dysfonctionnements économiques entraînent toujours des coûts humains » (n.32). En affaiblissant le niveau de protection des droits des travailleurs et en abandonnant des mécanismes de redistribution des revenus au nom de la compétitivité on freine la consolidation d’un développement à long terme ( n.32). D’où la conclusion : « Plus de quarante ans après la parution de Populorum progressio, sa thématique de fond, le progrès, demeure un problème en suspens, rendu plus aigu et urgent en raison de la crise économique et financière actuelle » (n.33).

Sous le thème Fraternité, développement économique et société civile (chapitre 111), le pape introduit un paradigme qui en a surpris plusieurs : celui de la gratuité. Il est issu du principe de l’amour dans la vérité. Pour bien fonctionner le marché exige de la solidarité et une confiance réciproque qui accompagnent la gratuité (nn. 34,35). « Dans les relations marchandes le principe de gratuité et la logique du don doivent trouver leur place à l’intérieur de l’activité économique normale » (n.36) Et d’ajouter : « La vie économique a sans doute besoin du contrat pour règlementer les relations d’échange entre valeurs équivalentes. Mais elle a tout autant besoin de lois justes et de formes de redistribution guidées par la politique, ainsi que d’œuvres qui soient marquées par l’esprit du don. L’économie mondialisée semble privilégier la première logique, celle de l’échange contractuel mais, directement ou indirectement, elle montre qu’elle a aussi besoin des deux autres, de la logique politique et de la logique du don sans contrepartie » (n.37). Constat : « Sans la gratuité on ne parvient même pas à réaliser la justice »(n.38)

Ce plaidoyer en faveur de la gratuité n’est, en fin de compte, pas aussi insolite qu’il n’en a l’air. Ainsi on peut observer de nos jours diverses manifestations de la logique de la gratuité dans les rapports entre nations et entre groupes sociaux. Les nombreuses micro-réalisations des ONG – incluant les initiatives économiques et sociales des missionnaires-, l’action internationale des mouvements groupés sous l’étiquette Caritas, la contribution internationale de Développement et paix et de ses équivalents , les annulations par les pays riches de dettes contractées par des pays pauvres, les dons effectués par des gouvernements de pays nantis, – tout insuffisants qu’ils soient- incarnent la logique de la gratuité et génèrent indéniablement un impact économique et social tangible sur les processus de développement.

Suivent, dans ce chapitre, quelques considérations sur la réforme de l’entreprise et de l’économie de marché et sur le rôle de l’Etat. A noter, concernant ce dernier point, une observation fort pertinente. « L’économie intégrée de notre époque, note le pape, n’élimine pas le rôle des Etats, elle engage plutôt les gouvernements à une plus forte collaboration réciproque. La sagesse et la prudence nous suggèrent de ne pas proclamer trop hâtivement la fin de l’Etat. Lié à la solution de la crise actuelle, son rôle semble destiné à croître, tandis qu’il récupère nombre de ses compétences ». « Il y a aussi des nations pour lesquelles la construction ou la reconstruction de l’Etat continue d’être un élément clé de leur développement »(n.41). On se trouve à renouer ici avec l’affirmation du rôle architectonique de l’Etat dans la régulation de la vie économique et l’instauration de la justice sociale, déjà clairement formulée par Léon XIII dans Rerum novarum.Constat qui rend encore plus urgents le renforcement de l’Etat de droit et les efforts visant à assurer un bon fonctionnement des institutions démocratiques.

Sous le titre Développement des peuples , droits et devoirs, environnement( chapitre IV), le pape aborde au départ le problème de la connexion entre droits et devoirs, soulignant que « les droits supposent des devoirs sans lesquels ils deviennent arbitraires » et que « l’exaspération des droits aboutit à l’oubli des devoirs »(n.43). Il signale que « la conception des droits et des devoirs dans le développement est mise à l’épreuve de manière dramatique par les problématiques liées à la croissance démographique. Il s’agit d’une limite très importante pour le vrai développement, parce qu’elle concerne les valeurs primordiales de la vie et de la famille » (n.44). À l’encontre de certaines tendances le document plaide en faveur d’ « une procréation responsable qui constitue, entre autres, une contribution efficace au développement humains intégral » (n.44), soulignant que « l’ouverture moralement responsable à la vie est une richesse sociale et économique » (n.44). Il rejoint ici la prise de position que privilégie Humanae vitae.

Le Saint Père poursuit sa réflexion en insistant sur la nécessité d’une éthique « amie de la personne » et fondée sur la loi naturelle ( n.45) . Une éthique économique qui méconnaîtrait ces deux piliers « risquerait de s’adapter aux systèmes économiques et financiers existants, au lieu de corriger leurs dysfonctionnements. Elle finirait également, entre autres, par justifier le financement de projets non éthiques…. Il faut œuvrer pour que toute l’économie et toute la finance soient éthiques et le soient non à cause d’un étiquetage extérieur, mais à cause du respect d’exigences intrinsèques à leur nature même » (n.45).

Après avoir souligné la nécessité, pour les Organismes internationaux, de « s’interroger sur l’efficacité de leurs structures bureaucratiques et administratives , souvent trop coûteuses, » (n.47) il conclut ce chapitre en abordant le thème du lien entre le développement et l’environnement naturel, prônant la nécessité de prendre en juste considération les problématiques énergétiques et « l’urgente nécessité morale d’une solidarité renouvelée, spécialement dans les relations entre les pays en voie de développement et les pays hautement industrialisés »(n.49). Il en appelle à «une maîtrise responsable de la nature » (n.50) et souligne que « la façon dont l’homme traite l’environnement influence les modalités avec lesquelles il se traite lui-même et réciproquement ». Le point déterminant de la préservation de la nature est « la tenue morale de la société dans son ensemble », dit le pape. Et d’ajouter : « Exiger des nouvelles générations le respect du milieu naturel devient une contradiction, quand l’éducation et les lois ne les aident pas à se respecter elles-mêmes. Le livre de la nature est unique et indivisible, qu’il s’agisse de l’environnement comme de la vie, de la sexualité, du mariage, de la famille, des relations sociales, en un mot du développement humain intégral. Les devoirs que nous avons vis-à-vis de l’environnement sont liés aux devoirs que nous avons envers la personne considérée en elle-même et dans sa relation avec les autres. On ne peut exiger les uns et piétiner les autres. C’est là une grave antinomie de la mentalité et de la praxis actuelle qui avilit la personne, bouleverse l’environnement et détériore la société » (n.51).

Le chapitre V propose comme thème de réflexion La collaboration de la famille humaine. Retour sur les principes de solidarité et de subsidiarité, qui jouent un rôle clé dans le développement des peuples. Un lien existe entre ces valeurs et la théologie trinitaire. On doit en déduire une implication des valeurs religieuses dans la juste perception de valeurs sociales. Pour que cela soit reconnu, il importe que Dieu ait sa place dans la sphère publique. « La négation du droit de professer publiquement sa religion et d’œuvrer pour que les vérités de la foi inspirent aussi la vie publique a des conséquences négatives sur le développement véritable. L’exclusion de la religion du domaine public, comme, par ailleurs, le fondamentalisme religieux, empêchent la rencontre entre les personnes et leur collaboration en vue du progrès de l’humanité » (n.56). Il faut maintenir un dialogue permanent entre la foi et la raison. « La raison a toujours besoin d’être purifiée par la foi , et ceci vaut également pour la raison politique, qui ne doit pas se croire toute puissante. À son tour, la religion a toujours besoin d’être purifiée par la raison afin qu’apparaisse son visage humain authentique. La rupture de ce dialogue a un prix très lourd au regard du développement de l’humanité » (n.56)

Suivent quelques observations sur la coopération internationale, le tourisme international, les migrations, les nouveaux problèmes que doivent affronter les organisations syndicales, le monde de la finance, la responsabilité des consommateurs, l’urgence de réformer l’Organisation des Nations Unies, la nécessité d’instaurer une véritable autorité mondiale. Eu égard à ce dernier point le pape observe : « Le développement intégral des peuples et la collaboration internationale exigent que soit institué un degré supérieur d’organisation à l’échelle internationale de type subsidiaire pour la gouvernance de la mondialisation et que soit finalement mis en place un ordre social conforme à l’ordre moral et au lien entre les sphères morale et sociale, entre le politique et la sphère économique et civile que prévoyait déjà le Statut des Nations Unies » (n.67).

Le chapitre VI porte sur les liens existant entre le développement des peuples et la technique. «Le problème du développement, dit le pape, est aujourd’hui très étroitement lié au progrès technologique et a ses stupéfiantes applications dans le domaine de la biologie » (n.69). La technique est porteuse de progrès et agrandit l’espace de la liberté humaine. En contrepartie, elle accroît la tentation de faire coïncider le vrai avec le faisable. « Mais lorsque les seuls critères de vérité sont l’efficacité et l’utilité, le développement est automatiquement nié. Car le vrai développement requiert l’entrée en jeu de la liberté et de la responsabilité…..La liberté humaine n’est vraiment elle-même que lorsqu’elle répond à la fascination de la technique par des décisions qui sont le fruit de la responsabilité morale » (n.70).

La bioéthique, souligne le Saint Père, est « un domine primordial et crucial de l’affrontement culturel entre la technique considérée comme un absolu et la responsabilité morale de l’homme » (n.74) ; si bien qu’il y a lieu d’affirmer qu’aujourd’hui « la question sociale est devenue radicalement une question anthropologique , au sens où elle implique la manière même, non seulement de concevoir, mais aussi de manipuler la vie, remise toujours plus entre les mains de l’homme par les biotechnologies » (n.75). Dans le contexte de l’absolutisme de la technique, la conscience n’est appelée à prendre acte que d’une pure possibilité technique. Syndromes annonciateurs : l’avortement, l’eugénisme, l’euthanasie (n.76).

Autre effet du technicisme : la tendance à ne considérer les problèmes et les mouvements liés à la vie intérieure que d’un point de vue psychologique. Ce qui soulève la question de notre conception de l’âme humaine et de la dimension spirituelle de la personne. « Une société du bien-être, matériellement développée, mais oppressive pour l’âme, n’est pas de soi orientée vers un développement authentique. Les nouvelles formes d’esclavage de la drogue et le désespoir dans lequel tombent de nombreuses personnes ont une explication non seulement sociologique et psychologique, mais essentiellement spirituelle. Le vide auquel l’âme se sent livrée, malgré de nombreuses thérapies pour le corps et pour la psyché, produit une souffrance. Il n’y a pas de développement plénier et de bien commun universel sans bien spirituel et moral des personnes, considérées dans l’intégrité de leur âme et de leur corps »( n.76).

Finale en mode de synthèse

En finale se profilent quelques énoncés qui aident à cerner le fil conducteur de l’ensemble du message 1) « Sans Dieu , l’homme ne sait où aller et ne parvient même pas à comprendre qui il est ;2) « la plus grande force qui soit au service du développement, c‘est un « humanisme chrétien » ; 3) « l’humanisme qui exclut Dieu est un humanisme inhumain » ; 4) « L’amour de Dieu nous appelle à sortir de ce qui est limité et non définitif ; il nous donne le courage d’agir et de persévérer dans la recherche du bien de tous, même s’il ne se réalise pas immédiatement, même si ce que nous-mêmes, les autorités politiques, ainsi que les acteurs économiques réussissons à faire est toujours inférieur à ce à quoi nous aspirons » ; 5) « Le développement a besoin de chrétiens qui ont les mains tendues vers Dieu dans un geste de prière, conscients du fait que l’amour riche de verité, caritas in veritate, d’où procède l’authentique développement, n’est pas produit par nous, mais nous est donné »(n.78,79).

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Nous voilà en possession d’un document riche, dense, touffu, propre à alimenter une réflexion en profondeur sur l’état du monde et où s’entremêlent la théologie spirituelle, l’éthique, les considérations économiques, sociales et politiques. Il est vrai qu’on se retrouve à plusieurs coudées du langage simple et direct de Jean XXIII ou de Paul VI. Mais chacun son charisme et son style. On remarque par exemple que Caritas in veritate incorpore des préoccupations qui, chez le pape actuel, semblent lancinantes, telles les questions d’avortement et de contraception, ou encore la crainte qu’on délaisse la recherche de la vérité au profit d’accommodements fallacieux : pas de vrai développement, nous dit-il, sans la culture de la vie et sans la droiture de la pensée.

Caritas in veritate : un itinéraire incontournable dans la conjoncture actuelle. Et cette vérité, c’est lui, Benoît qui en est le gardien attitré. De cela on sent bien qu’il ne doute aucunement. A chaque croyant incombe d’interpréter cette vision des choses sous l’éclairage de la liberté chrétienne et d’y apporter des nuances souhaitables.

Pas de lecture facile, cette nouvelle encyclique. Mais l’effort en vaut la peine. Pas une lecture de vacances, diraient certains. Pourtant on se porterait mieux, en Eglise et dans le monde d’aujourd’hui, si des gens de bonne volonté employaient une partie de leur temps de vacances à explorer la forêt touffue des réflexions spirituelles sur l’état de l’humanité et dont le pape Benoit vient de nous faire cadeau.