À LA RECHERCHE D’UNE ÉTHIQUE UNIVERSELLE

Commission théologique internationale
Nouveau regard sur la loi naturelle
Editions du Cerf, Paris, 2009

Un document clé qui vient éclairer et enrichir le débat sur la possibilité de construire une éthique universelle. Son objectif : redonner à la notion de loi naturelle le statut qui lui revient à titre de fondement de la science morale. Le document répond aux prétentions d’un certain relativisme à la mode qui pave la voie au subjectivisme moral et fait la promotion d’une nouvelle sophistique axée sur le pluralisme normatif.

On parle d’un nouveau regard sur la loi naturelle. On pourrait parler aussi de la réhabilitation d’un concept qui a subi les assauts d’une déconstruction systématique guidée par un rationalisme décroché des fondements inscrits dans les réalités naturelles, l’histoire et l’expérience humaine.

Le document propose une vision éthique appuyée sur de solides fondements anthropologiques et philosophiques susceptibles de susciter l’adhésion de gens appartenant à des traditions culturelles et religieuses différentes. A cette fin, il nous offre un parcours de réflexion qui se divise en cinq étapes : 1) la mise en lumière des convergences qui se dégagent quand on compare les diverses traditions culturelles et religieuses ; 2) le processus conduisant à la perception de valeurs morales communes ;3) les fondements théoriques de la loi naturelle ; 4) la loi naturelle face à l’ordre politique et au droit positif ; 5) Jésus-Christ, accomplissement de la loi naturelle. À noter l’originalité de cette dernière étape où on propose une vision éthique qui associe foi et raison. Il s’agit là d’un élément axial de la tradition chrétienne. Le projet d’une éthique universelle intègre ainsi un double processus : la raison en quête de vérité morale et la foi qui éclaire l’investigation conduite par la raison.

Les rédacteurs du document puisent amplement dans l’histoire et nous font profiter de l’apport de grands penseurs appartenant à diverses disciplines. A noter la place prédominante accordée à l’enseignement de saint Thomas d’Aquin, dont on cite plusieurs passages qui fournissent un éclairage étonnamment moderne.

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D’une riche substance et d’une remarquable qualité, le document nous laisse néanmoins en manque eu égard à des questions actuelles qui se posent dans le domaine de l’éthique. Comme si, préoccupés par l’importance de présenter une solide argumentation théorique, les auteurs avaient estimé secondaire de préciser leur façon de voir concernant des problématiques concrètes qui font l’objet de nos jours de débats animés.

La première imprécision concerne les suites à donner à la distinction capitale entre les principes premiers et les principes seconds de la loi naturelle. Or quand ces derniers sont en jeu, on quitte la certitude morale pour pénétrer dans une zone de probabilité et d’incertitude. S’ensuit donc la création d’un espace pour le débat, la disputatio. Cela ne conduit pas au relativisme, mais plutôt à une perception imparfaite, approximative du contenu de l’impératif moral. Il en résulte la création d’un espace pour l’exercice d’une liberté d’opinion qui a sa place dans la communauté ecclésiale et dont saint Augustin rappelle la légitimité dans cette belle formule : « L’unité dans les choses essentielles, la liberté là où il y a matière à discussion, en toutes choses la charité ». On aurait souhaité que les auteurs mettent en lumière ce volet de la liberté chrétienne.

Deuxième difficulté : le document souligne la primauté, au plan de l’agir, de l’expérience concrète des gens engagés sur le terrain, une expérience que ne peut ignorer la réflexion théorique qui vise à délimiter les frontières l’impératif moral. « Plus le moraliste aborde des situations concrètes, plus il doit faire appel à la sagesse de l’expérience, une expérience qui intègre les apports des autres sciences et qui se nourrit au contact des femmes et des hommes engagés dans l’action. Seule cette sagesse de l’expérience permet de prendre en compte la multiplicité des circonstances et d’arriver à une orientation sur la manière d’accomplir ce qui est bon hic et nunc »(p.78-79). Or, on a l’impression que face à certaines questions morales , par exemple dans le domaine de la sexualité, le discours officiel de l’Eglise se tient sur les hauteurs et intègre mal l’expérience d’en bas, cet éclairage prudentiel fourni par des croyants dont la droiture morale est indéniable et qui expérimentent, eux, le « hic et nunc ». En découle la présentation d’une norme morale désincarnée et non convaincante, comme celle qu’on trouve dans l’encyclique Humanae vitae. Ici encore, le document demeure discret, trop peut-être.

Découle de cette lacune une difficulté supplémentaire : elle concerne la manière d’explorer les convergences qu’on peut déceler entre les différentes traditions morales. On se veut à l’écoute de toutes les grandes traditions religieuses et on témoigne d’un esprit œcuménique fort louable. Mais il me semble qu’on y gagnerait, dans une étape préalable, à mieux déceler les convergences et les divergences entre catholiques, ceux de l’appareil et ceux de la base. Car il apparaît manifeste que, face à certaines questions morales, le discours ecclésial présume trop facilement l’existence d’un consensus au sein des communautés chrétiennes. Les auteurs du document disent bien qu’il faut écouter les croyants en situation, mais on a le sentiment qu’ils ne s’attendent pas à apprendre beaucoup en pratiquant cette écoute. C’est comme s’ils étaient possesseurs d’un savoir éthique auto-suffisant, d’une splendor veritatis dont l’appareil ecclésial catholique serait dépositaire et gardien. En apparence on écoute, dans les faits on semble plutôt enclin à servir des réponses prêtes d’avance.

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Ces quelques lacunes ne diminuent en rien l’insigne qualité de la contribution de la Commission théologique internationale. Un document incontournable dans la recherche plus nécessaire que jamais d’une éthique universelle où l’Eglise catholique est appelée à assumer un précieux leadership qui sera bénéfique pour l’ensemble de l’humanité.

LA TOUR DE PISE

Le premier ministre Maurice Duplessis comparaît la Cour suprême du Canada à la Tour de Pise, car, disait-il, elle penche toujours du même bord, c’est-à-dire contre le Québec. La tradition se perpétue : la vénérable institution s’en prend de nos jours à la Charte de la langue française, qu’elle s’évertue à démanteler pièce par pièce, article par article.

Le jugement qu’elle vient de rendre en faveur d’écoles de transition entérine un détournement de loi pratiqué par des gens qui méprisent le caractère français du Québec. Les honorables juges ne semblent pas apprécier plus qu’il ne faut ce détournement, mais ils ne le réprouvent pas. Ils s’en prennent plutôt au législateur québécois, qui a voté un amendement propre à renforcer la portée de la loi. Ils auraient préféré une mesure législative insignifiante.

La Cour suprême redonne aux plus nantis le libre choix de la langue d’enseignement et rétablit l’insécurité culturelle et linguistique qui régnait avant la loi 101. Sans se demander, semble-t-il, si cela ne risque pas de compromettre le vivre-ensemble dont certains parlent avec abondance de nos jours.

Je reconnais néanmoins un effet positif à ce jugement : celui de faire prendre conscience du coût de l’indécision québécoise face au choix d’un pays. Les apparatchiks fédéraux ne lâcheront pas prise. Face à leurs assauts concertés on ne pourra se contenter de balancer indéfiniment entre un oui et un non.

C’est dans un Québec souverain doté d’une constitution et d’une Cour suprême issues de la nation que les jugements de cour en provenance de l’étranger cesseront de représenter une menace.

UNE BELLE HISTOIRE DANS UN LOINTAIN PAYS

Cette belle histoire, je l’ai apprise par l’intermédiaire de l’agence Zénit( 8 octobre 2009). Elle se passe au Jharkhand, en Inde. Une région atteinte par la déforestation et où un leader paysan, Simon Oraon , maintenant agé de 72 ans, s’était mis en frais, au cours des années 1960, de planter des milliers d’arbres et de convaincre ses voisins de faire de même. Il a ajouté à cela des travaux hydriques : trois retenues d’eau, cinq étangs et trois canaux. Résultat : on capte l’eau au temps de la mousson, on profite d’une réserve aquatique en période de sécheresse et on a pu transformer des espaces incultes en terres irriguées. Une cinquantaine de villages ne subissent plus la sécheresse et profitent de récoltes abondantes.

Simon est analphabète, comme un tas de gens dans son entourage, et catholique, ce qui plutôt rare là-bas. Il n’est pas riche et ne peut se payer un voyage dans l’espace pour prêcher l’urgence de protéger l’eau et celle de prendre les mesures nécessaires pour que tous y aient accès. Il a réalisé l’essentiel en recourant aux moyens du bord. Là où progressait le désert il a planté des arbres, là où la sécheresse menaçait il a fait jaillir l’eau, comme le fit un jour Moïse dans le désert, mais à sa manière à lui.

Il raconte : « Des gens importants sont venus voir ce que j’ai fait. Ils m’appellent « l’ingénieur », mais je ne suis pas un ingénieur. Je suis un analphabète. Lorsque j’étais enfant, j’ai vu les arbres qui étaient coupés dans la forêt et les camions qui les emportaient au loin. Plus tard, j’ai compris l’importance de la forêt pour nos vies ».

A sa manière, Simon est un agent de développement. Au lieu de lui envoyer des experts donneurs de conseils, nous pourrions l’inviter chez nous pour qu’il nous dise ce qu’il pense de nos problèmes forestiers et de l’accès à l’eau potable. Je parie qu’il ne penserait pas à nous vendre des compteurs d’eau. Il nous proposerait sûrement quelque chose de plus élémentaire et de moins coûteux.

UN JUGEMENT QUI N’EST PAS LE DERNIER

On pourrait formuler plusieurs commentaires au sujet de la décision que le juge Jean- Guy Dubois a rendue le 31 août 2007 au sujet du cours Ethique et culture religieuse, imposé dans toutes les écoles du Québec depuis septembre 2008. Invoquant le respect de la liberté de conscience et de religion, des parents demandaient que s’exerce en faveur de leurs enfants le droit d’exemption prévu à l’article 222 de la Loi sur l’instruction publique. L’honorable magistrat a rejeté cette demande.

Ignorant le contenu, voire même l’existence de plusieurs expertises favorables à la requête des parents, le juge a réduit le litige à une confrontation entre quelques chrétiens de la base qu’on a soumis à un interrogatoire digne de l’Inquisition et l’expertise d’un théologien qui a réussi de façon subtile à donner l’impression que des choix pastoraux reliés à des situations d’exception incarnent la véritable position de l’Eglise catholique en éducation, alors qu’une longue tradition va dans le sens du droit à un enseignement librement offert qui répond au choix des parents, et cela aussi bien dans les systèmes publics d’éducation que dans les réseaux privés. Le juge a ignoré les témoignages d’experts dont l’opinion contredisait celle de son expert préféré. Il a même refusé d’entendre la déclaration du président de la Congrégation romaine sur l’éducation catholique, qui rappelle la position traditionnelle du Magistère en la matière et qu’on ne retrouve pas dans la prise de position du président de l’Assemblée des évêques du Québec.

Le magistrat a ramené un litige portant sur la liberté de conscience et de religion dans une société laïque à une dispute entre catholiques. Or l’enjeu est plus vaste puisqu’il engage l’exercice de la liberté de conscience et de religion dans l’ensemble d’une société démocratique, comme cela est d’ailleurs établi dans les paragraphes d’introduction.

Selon le juge Dubois , le nouveau cours ne porte aucunement atteinte à la liberté religieuse et aux droits des parents. Le magistrat prend acte de la suppression de l’article 41 de la Charte québécoise des droits et libertés, où il était déclaré que « les parents ou les personnes qui en tiennent lieu ont le droit d’exiger que, dans les établissements d’enseignement public, les enfants reçoivent un enseignement religieux ou moral conforme à leurs convictions, dans le cadre des programmes prévus par la loi ».

Etrangement, il considère que le nouveau libellé qui, dans sa formulation floue et anesthésiante , annule de facto ces mêmes droits, a comme effet de les sauvegarder. Pareille interprétation témoigne d’une souplesse de pensée peu commune, tout comme la déclaration où il affirme le plus sérieusement du monde que la ministre de l’Èducation n’a jamais exercé de pression sur les dirigeants des Commissions scolaires pour que ceux-ci rejettent toutes les demandes d’exemption présentées par des parents.

Voilà où nous en sommes aujourd’hui. Il est permis, au nom de la liberté de religion, d’arborer un kirpan ou un voile islamique à l’école ou encore d’ériger un souccah sur son balcon sans s’occuper des voisins. En revanche, les parents doivent supporter un enseignement sur les religions même quand ils estiment, à tort ou à raison, que cet enseignement porte atteinte à leurs convictions les plus intimes. On voit bien que le principe voulant qu’on doive respecter une croyance sincère ne s’applique pas de façon égale. Tant pis pour les parents et les jeunes qui ont été heurtés dans leurs convictions.

On comprend mieux cependant le choix du magistrat quand on constate, en lisant son jugement, la haute estime dans laquelle il tient le nouveau cours d’éthique et de culture religieuse. On voit bien qu’à ses yeux , c’est la trouvaille du siècle. Il lui reconnaît toutes les vertus que ses inventeurs lui attribuent.

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Au lendemain de ce jugement, qui ne passera pas à l’histoire, des questions demeurent. La première a trait à la nature réelle du cours ECR. On peut y voir un simple sous-produit culturel de la sociologie des religions. Mais on peut aussi y déceler un produit religieux d’un genre particulier issu d’une mixture où cohabitent des reliquats de culture chrétienne, un rationalisme imprégné de relativisme, le postulat du pluralisme normatif des visées sociales particulières : telle une religion postmoderne ajustée à la mode du jour. Mais s’il s’agit d’une religion, de quel droit l’imposer ? Pourquoi refuser aux parents le droit à l’exemption et la liberté de choix ?

Autre interrogation : quelle est la compétence de l’Ètat en matière religieuse ? Sommes-nous confrontés à une religion imposée par le pouvoir politique ? Jadis des monarques, tels Henri VIII d’Angleterre, Joseph 11 d’Autriche ou Napoléon Bonaparte s’attribuaient dans ce domaine des compétences qu’aujourd’hui une société laïque ne reconnaît pas à l’autorité civile. Imposer une seule lecture des réalités religieuses relève de l’histoire ancienne, sauf dans les sociétés théocratiques ou dans celles qui ont été imprégnées de culture marxiste.

Une question cruciale : celle des droits des parents en éducation. Quand ceux-ci inscrivent leurs enfants à l’école, ils n’abandonnent pas leurs droits au profit de l’appareil d’Etat, surtout dans un domaine comme celui des croyances religieuses. Ils délèguent une responsabilité dont ils demeurent les titulaires. Ce qui n’exclut pas que peuvent surgir à l’occasion des situations conflictuelles, par exemple dans le cas de sectes en rupture avec des valeurs communément admises dans une société démocratique. Doivent alors prévaloir le dialogue et la négociation et non les diktats d’un appareil bureaucratique. Il devient nécessaire de ramener à l’avant-scène la liberté de conscience et de religion, le respect des droits parentaux et la pratique d’une laïcité vraiment ouverte, apte à freiner les transports d’un appareil bureaucratique attiré par les odeurs de sacristie. C’est urgent d’amorcer cette étape nouvelle, sans se laisser arrêter par une décision de cour qui ne passera pas à l’histoire.