QUESTIONS À MON ÉGLISE

Barreau, Jean-Claude
Paris, Éditions Stock, 1972

Relecture d’un ouvrage paru il y a quelques décennies. L’essai conserve une étonnante actualité. Les propos sur la lourdeur et la raideur de l’appareil ecclésial valent toujours. Tout comme ce que dit l’auteur sur la nécessité de l’institution, appelée à remplir une fonction essentielle de direction. Ce qui fait problème, selon Jean-Claude Barreau, c’est le poids d’un appareil lourd et tentaculaire qui semble plus préoccupé de monopoliser un pouvoir que d’être à l’écoute et au service des croyants de la base, des hommes et des femmes qui vivent la condition humaine de tous les jours.

On relira avec profit les réflexions éclairantes sur les communautés de base, lieux privilégiés pour le ressourcement de la foi, la pratique de la solidarité entre croyants et le témoignage face au monde. L’auteur explique comment elles peuvent revitaliser des structures devenues en partie obsolètes, telles les paroisses de modèle traditionnel.

Primauté de la fonction prophétique : une Eglise qui proclame la bonne nouvelle, gardienne de la foi avant d’être gardienne des mœurs, nous dit Barreau. Ce qui ne doit pas faire oublier que la défense de valeurs morales peut aussi comporter une dimension prophétique.

La fonction de direction est nécessaire, dit l’auteur, mais elle n’exige pas la perpétuation d’une caste sacerdotale singularisée par le célibat. Vue dans cette optique la crise des vocations devient un faux problème A noter des pages éclairantes (pp.163-170) sur le célibat, où l’auteur remet en mémoire cette déclaration de l’évêque Paphnuce, en 321, lors du concile de Nicée : « Vous ne devez pas imposer ce joug intolérable aux prêtres ; le mariage est saint, le lit conjugal sans souillure, l’union conjugale de l’homme et de la femme chaste ». Aussi cette déclaration conciliaire pour le moins étonnante, datant de 691 : « Qu’ils soient anathèmes ceux qui osent, en infraction aux prescriptions des apôtres, priver un prêtre de la vie conjugale et de la compagnie d’une femme légitime » ( voir p. 165). Deux déclarations à inscrire au dossier au moment où resurgit le débat sur le célibat, que le pouvoir romain voudrait considérer comme clos.

L’importance des activités dites de suppléance semble avoir échappé à l’auteur. La fonction prophétique, dont il fait l’apologie, s’exerce souvent par le biais de telles activités, surtout dans le domaine social et caritatif. On peut le vérifier non moins de nos jours qu’autrefois. On discerne là une image de marque des Eglises chrétiennes.

Au fait, il y aurait avantage à mieux cerner la notion de suppléance. Je pense par exemple à la dimension évangélique de la Doctrine sociale de l’Eglise. Les gestes dits de suppléance trouvent leur légitimation dans la parabole du Bon samaritain et dans les innombrables initiatives de soutien et d’entraide dont les chrétiens ont été les inspirateurs et les inventeurs au cours des siècles. Si on avait attendu les plans de sauvetage en provenance de la société civile, un tas de petites gens auraient croupi dans la misère et seraient morts de faim. Ce qu’on appelle la suppléance demeure, en maints cas, la seule réponse concrète face à des nécessités urgentes.

Nonobstant cette réserve Questions à mon Eglise vaut une relecture. L’essai est apte à stimuler la vigueur de l’opinion publique en milieu chrétien.

DERRIÈRE LE MUR

J’ai lu beaucoup articles et écouté de nombreux reportages soulignant le vingtième anniversaire de la chute du Mur de Berlin. On a eu raison de célébrer un événement porteur d’une aussi grande signification dans la marche de l’humanité vers la liberté. On a eu raison de surcroît de se réjouir du fait que le démantèlement de la muraille se soit effectué sans violence. Heureuse tournure des événements dont on est redevable en partie à des soldats et à des policiers qui ont jugé que le temps était venu d’appuyer la cause de citoyens englués dans une situation absurde et qui aspiraient à vivre dans une société libre.

Il y a toutefois un aspect du dossier dont on a peu parlé dans les articles et les reportages : celui de la source, de l’origine de cet invraisemblable blocage des rapports sociaux au coeur de l’Europe. Des travailleurs ont construit le mur, mais qui en avait donné l’ordre ? Au premier plan des apparatchiks, des décideurs politiques devenus paranoïaques, incapables de traiter d’égal à égal avec des pays démocratiques , incapables de répondre aux attentes légitimes d’une population soumise à un joug policier.

Mais il faut aller plus en profondeur dans l’identification de la source à l’origine de ce blocage. Il faut remonter à l’idéologie marxiste cachée derrière cette paralysie qui a freiné le développement de l’Europe pendant près de trente ans. Une philosophie allergique aux droits humains et aux libertés démocratiques et néanmoins longtemps à la mode chez de nombreux intellos vivant en Europe occidentale, ceux que Raymond Aron interpelle dans son livre-choc L’opium des intellectuels. Parmi eux de grands esprits qui ont contribué à la durée de ce mur de la honte.

Le mur est tombé : voilà une bonne nouvelle. On souhaite maintenant un acte de repentance de la part de fins intellos d’obédience marxiste qui ont pactisé avec les apparatchiks responsables de sa construction.

LA CHASSE AU CRUCIFIX

La Cour européenne des droits de l’homme de Strasbourg demande d’enlever les crucifix dans les écoles italiennes ( voir Agence Zenit, 3 novembre 2009).

Plusieurs questions relatives aux droits humains devraient normalement occuper le temps de ces vénérables juges, tels les sévices dont sont victimes les roms et tsiganes, les traitements indignes dont sont victimes de nombreux migrants, l’état d’asservissement dans lequel vivent de nombreuses femmes musulmanes, les tentatives visant à faire une place à la charia au sein de l’espace européen. De tels dossiers sont prioritaires, marqués par l’urgence et attendent une solution idoine. Mais les magistrats semblent avoir jugé plus important de s’en prendre à la présence du crucifix dans les écoles. L’effigie d’un juif mort sur une croix les dérange, les irrite, heurte leur sensibilité laïque.

Au fait, s’agit-il de laïcité ou de laïcisme ? Les évêques italiens ont soulevé la question. Ils voient dans cette décision « non pas l’expression de la laïcité, mais sa dégénérescence en laïcisme, l’hostilité à toute forme d’importance politique et culturelle de la religion ». Pour sa part, le P.Lombardi , porte-parole du Saint-Siège, souligne « qu’on est stupéfait qu’une cour européenne intervienne lourdement dans une matière très profondément liée à l’identité historique, culturelle, spirituelle, du peuple italien. Ce n’est pas le chemin pour être attiré à aimer et à partager davantage l’idée européenne, qu’en tant que catholiques italiens, nous avons fortement soutenue depuis l’origine ».

Mais il y a des factions laïcistes qui n’ont que faire de l’histoire et du bon sens. Elles rêvent d’inventer un citoyen nouveau, inodore, déraciné, comme en rêvaient jadis les marxistes de stricte observance. C’est la même utopie qui perdure sous des habits différents.

LE SOCLE IDENTITAIRE

Chaque personne fait partie d’une collectivité, d’une ethnie, d’un peuple. Ainsi se délimite une identité et en même temps se crée la diversité. Identité et diversité vont de pair. L’une et l’autre accroissent la richesse de l’humanité.

L’identité québécoise fait partie de cette richesse. Elle a pris forme à partir d’un cheminement historique particulier et connote un parler et une tradition spirituelle spécifiques qui ont pris leur essor dans un environnement nord-américain qui a aussi contribué à la façonner. Le double apport judéo-chrétien et gréco-latin fournit l’armature de son socle identitaire, comme c’est le cas pour la quasi-totalité des nations qui forment l’Union européenne. Il nourrit une vision humaniste qui s’est structurée progressivement au cours de deux millénaires, cheminant selon un processus dialectique marqué par des avancées et des reculs. Cet humanisme est issu de l’intérieur et intègre des apports extérieurs, mais ceux-ci n’en forment pas la charpente. Ils apportent un enrichissement, mais ne constituent pas le socle identitaire.

Sur ce fondement ont pris racine peu à peu, non sans avoir franchi plusieurs obstacles, les principes et valeurs qu’on retrouve dans la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 et qui marquent un pas en avant dans l’histoire de l’humanité. On n’a pas à les remettre en question sous prétexte que d’autres cultures et traditions les ignorent. Pensons par exemple au droit à la vie et à l’intégrité physique, à l’égalité des personnes, à la liberté religieuse et à la liberté de conscience, aux droits sociaux, aux valeurs démocratiques. On n’a pas à les abroger ou à les diluer au nom d’un interculturalisme qui viserait à remettre l’humanité à plat, comme si les gains enregistrés au cours de l’histoire n’avaient aucune importance. Il faut plutôt chercher comment faire accéder l’ensemble de l’humanité aux acquis culturels, humains et sociaux dont certaines nations et collectivités bénéficient déjà, ce qui n’exclut pas d’intégrer des apports nouveaux provenant d’autres traditions et cultures.

CALENDRIER INTERCULTUREL

Il existe une grande diversité de calendriers. Des profanes et des commerciaux, comme ces « calendriers de garage » où, d’un mois à l’autre, des nanas émoustillantes excitent le regard des travailleurs.

D’autres sont de meilleur goût. Nombreux les calendriers d’inspiration chrétienne, tels ceux que publient des centres de pèlerinage ou des associations missionnaires. Des réalisations modestes, sans prétention, qui font preuve souvent d’une belle qualité artistique et trouvent leurs place dans de nombreux foyers.

Un produit innovant

Le calendrier interculturel – multiculturel, diraient certains – que le ministère de l’Éducation distribue cette année dans les écoles constitue une véritable innovation. Il se veut l’annonciateur d’une ère nouvelle. Il est un produit dérivé du cours d’éthique et de culture religieuse. Ses concepteurs souhaitent qu’on s’en inspire au moment de planifier des activités scolaires. Ils sont d’accord en outre pour qu’y a y apporte des ajouts afin de tenir compte de « l’information culturelle » susceptible d’intéresser chaque milieu scolaire particulier.

Il fait appel d’abord aux repères traditionnels qui délimitent la culture québécoise, par exemple : la Fête du travail, l’Action de Grâces, l’Halloween, Noël, le Jour de l’An, l’Epiphanie, la Présentation de Jésus au temple, le Mercredi des cendres, la Semaine sainte chrétienne, Pâques, l’Ascension, la Pentecôte, la Journée nationale des patriotes, la Fête nationale du Québec, la Déclaration universelle des droits de l’homme, la Journée internationale des droits de l’enfant, la Journée internationale de la femme.

L’innovation se manifeste dans une deuxième composante qui intègre une quantité impressionnante d’apports étrangers. À noter : les fêtes chinoise et vietnamienne des ancêtres, la neuvaine hindoue consacrée à la déesse Durga, la fête musulmane de la rupture du jeûne du mois du Ramadan, le Yom Kippour juif, la Soukkot juive, les fêtes chinoise et vietnamienne de la lune scintillante, la Pavarana bouddhiste, la Divali hindoue, le jour de naissance de Guru Nanak, l’Aïd al-Adha musulman, l’Achoura des musulmans chiites, la Maha Shivaratri hindoue, la période de la Maha Kumbh Mela (grand pèlerinage hindou), Le Bodhi bouddhiste, l’Hanoukah juive, la Parinirvana hindoue, la naissance du prophète Mohommed, la fête juive du Pourim, le festival hindou du printemps, le Nouvel An perse, la Rama Navami hindoue, la Magha pûja , le nouvel an solaire indien, sri-lankais et sikh, le Vesak bouddhiste. Une abondance de nouveautés qui submerge les points de repère traditionnels.

Pour faire place à autant d’innovations il a fallu sabrer quelque part, ce qui a conduit à supprimer des commémorations reliées à l’essor et au développement du christianisme. On a donc renvoyé aux limbes de la mémoire les noms de grands témoins de la foi dont les accomplissements spirituels et sociaux ont contribué à édifier la civilisation judéo-chrétienne : les premiers Apôtres, les Pêres de l’Eglise, le grand Augustin, Benoit de Nursie, François d’Assise, Thérèse d’Avila, Thomas d’Aquin, Ignace de Loyola, Thomas More, Vincent de Paul , Jean Baptiste de la Salle , François de Montmorency Laval, Marie de l’Incarnation, Marguerite D`Youville, Marguerite Bourgeois,etc. Une affaire d’espace. On ne pratique pas l’interculturalisme sans sacrifier des acquis.

Des interrogations

En consultant ce calendrier surgissent dans l’esprit trois interrogations. La première a trait à la faisabilité. Ainsi, pas de difficulté majeure quand on puise dans à la tradition juive, comme la fête d’Hanoukah, toute proche de Noël , ou encore la semaine de Passah. Un Québécois de souche s’y retrouve aisément. Comme disait le pape Pie XI, les chrétiens sont spirituellement des sémites. Ce retour aux sources du christianisme ne peut être que bénéfique.

Mais l’exercice se complique quand il s’agit d’intéresser des jeunes de Baie-Comeau, Saguenay, Saint-Évariste , Batiscan, Saint-Stanislas , Saint-Tite ou d`ailleurs à la naissance de Bouddha, à l’Achoura, à la Maha Shavaratri, au jour de naissance de Guru Nanak, à la Maha Kumbh Mela ou encore au Vesak bouddhiste. C’est beaucoup demander à des enseignants dont certains possèdent une culture religieuse pour le moins rudimentaire.

La deuxième interrogation concerne l’identité québécoise. On sait qu’un des objectifs du nouveau cours est « d’ébranler le socle identitaire québécois ». On compte sur l’interculturalisme pour amener les jeunes d’ici à rompre avec leur passé, les déraciner culturellement, leur faire goûter le bonheur de flotter au-dessus des cultures particulières et celui d’expérimenter un nouvel universalisme branché sur la raison pure. Tant par ses ajouts que par ses silences le calendrier interculturel qu’on vient de nous servir fait partie des outils visant à ébranler ce socle identitaire. On peut parler ici d’une opération politique. Reste à savoir si on atteindra l’effet espéré.

Une dernière interrogation : dans cette opération, où loge la laïcité ? On dirait un calendrier polythéiste, un panthéon qui accueille toutes les divinités dans une ambiance de confusion et de bienveillante tolérance. On croirait un feuillet publicitaire visant la promotion d’une nouvelle religion qui se voit conférer le statut d’une religion d’Etat pouvant répondre aux aspirations les plus diverses. Il en découle une laïcité pleine de trous, imprégnée d’une religiosité brumeuse aux odeurs de sacristie. Sommes-nous toujours dans un espace laïque ?

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Je souhaite que mes petits-fils, qui débuteront à l’école dans un avenir prochain, soient exemptés de cette pacotille. Leurs parents pourront toujours avoir recours à des calendriers moins savants, moins prétentieux, mais pas filandreux : calendriers de Sainte Anne, de Notre-Dame du Cap, des Missions-Étrangères, des Soeurs missionnaires de l’Immaculée-Conception et autres de même inspiration. La santé spirituelle de mes petits-fils ne s’en portera que mieux.