Le métier de pape

Si le bon Benoît XVI prend la parole, on dit qu’il parle trop. S’il se fait discret, on l’accuse de garder le silence. S’il ne parle pas de choses qu’il ignore, on le soupçonne de cacher des choses. On met du zèle à le détester. Quel métier ! J’aimerais mieux être skieur de bosses.

Des justiciers cachés dans la forêt médiatique sont sortis de l’ombre. Ils matraquent l’auguste pontife. Celui-ci répond en présentant la joue gauche, comme c’est conseillé dans l’Évangile. Sauf qu’il n’est pas seul à encaisser le coup. Des millions de chrétiens ordinaires encaissent eux aussi. Tout un début de mise en scène pour la Semaine sainte.

Mais il faut attendre la suite. Car l’histoire montre qu’une Semaine sainte peut réserver des surprises. Qu’on se rappelle comment la première s’est terminée !

Sépharade

Eliette Abécassis
Paris, Albin Michel, 2009

C’est en empruntant la forme du roman que l’auteur nous fait pénétrer dans un espace social issu de la judaïté et qui fut longtemps soumis à des influences multiples : la culture arabe, le monde chrétien espagnol de la Reconquista, la culture française. Ces Juifs sépharades se distinguent des ashkénaze, originaires de l’Europe de l’Est et dont leparcours historique est fort différent. Une frontière culturelle et sociale sépare les deux branches : barrière tangible aujourd’hui en Israël, où les Ashkénaze tentent d’imposer leur domination sur les Juifs issus du monde méditerranéen.

Esther, l’héroïne du roman, essaie de cerner sa propre identité au sein d’un univers où les règles familiales, les traditions et l’histoire pèsent lourd sur les destins individuels. C’est comme si elle incarnait un modèle de multiculturalisme. Mais l’héritage juif demeure le seul véritable socle identitaire auxquels se sont ajoutés les apports culturels et sociaux venus de l’extérieur.

La description du monde auquel appartient Esther nous aide à cerner cette diversité, aussi à mieux évaluer la richesse et à mieux percevoir l’étrangeté de traditions dont les racines remontent à l’ère judéo-chrétienne. On constate qu’en connaissant mieux le judaïsme on en sait plus aussi sur le christianisme, dont l’identité s’est structurée à partir du monde juif avec lequel il a rompu.

Pluralisme efflorescent

J’ai appris une histoire cocasse. C’est arrivé en Estrie, dans un petit village. Une enseignante a osé amener les jeunes de sa classe à l’église, pour qu’ils puissent admirer la crèche de Noël. Informée de cette initiative une conseillère pédagogique y a vu un délit portant atteinte à la posture professionnelle. Elle a réprimandé l’enseignante et lui a ordonné de réparer sa faute en conduisant les jeunes à une mosquée. D’où la suite logique à prévoir : la visite d’une synagogue, d’une cathédrale mormone, d’un temple hindou ou bouddhiste, et j’en passe. Le pluralisme efflorescent à son meilleur.

On dit que le ridicule tue. Ce n’est pas toujours vrai. La conseillère pédagogique est bien vivante et je m’en réjouis pour elle. Tout comme sont toujours vivants ceux qui ont inventé le nouveau cours ECR, dont la mise en application conduit à des absurdités pareilles.

L’école subit le règne du pluralisme normatif. Réduction au minimum de la culture d’ici et mixture imposée des apports culturels étrangers. De là est censée surgir une grande lumière qui nous libérera des ténèbres, du nuage obscurcissant que risque de transmettre une crèche de Noël naïve et artisanale. Décidément, on n’arrête pas le progrès !

Les vertus de la non-pratique religieuse

Sous le titre Le chrétien en démocratie j’ai commis avec Gérard Dion, il y a de lointaines années, un essai visant à mettre en lumière les multiples liens qu’entretiennent le christianisme social et la vie démocratique. On y trouve des réflexions sur l’Église et la politique, la laïcité de l’Etat, l’engagement politique des chrétiens, les valeurs démocratiques, la notion de bien commun, etc. Une conviction sous-jacente : la politique et la vie démocratique offrent aux chrétiens un lieu privilégié d’engagement social.

Mais si je me fie à la prose du citoyen Gilles Normand ( voir LE DEVOIR, 10 mars 2010) , il faudrait conclure que les auteurs du livre Le chrétien en démocratie étaient des rêveurs, des lunatiques. Selon ce penseur « nous aspirons à vivre dans une société de plus en plus juste, libre et démocratique. Et nous avons constaté il y a longtemps que la pratique religieuse était incompatible avec cette aspiration ». À son avis, c’est la non-pratique religieuse qui va assurer l’avenir de la démocratie. Plus on s’éloigne de la pratique religieuse, plus on a de chance de devenir des citoyens et citoyennes de haut calibre.

Il me semble que ce raisonnement fait un peu simple. Car c’est principalement dans des pays de tradition chrétienne que les valeurs démocratiques ont pris racine, telle la Magna Carta, en 1215. Il est vrai d’autre part que les chrétiens pratiquants ne furent pas tous des démocrates, mais ne l’étaient pas non plus des antichrétiens notoires, tels les nazis, les staliniens et un tas de bourgeois anticléricaux. Postuler une antinomie radicale entre la pratique religieuse et la démocratie et une affinité non moins radicale entre la non-pratique et le civisme éclairé, c’est du simplisme. Pour tout dire, c’est un peu niais.

Sans racines et sans ailes

Le nouveau calendrier d’enseignement que veut faire adopter la ministre de l’Éducation contient quelques bizarreries. Soucieuse d’amadouer une minorité hassidique récalcitrante la ministre propose un chambardement spectaculaire du calendrier qui pourrait s’appliquer éventuellement à toutes les écoles maternelles, primaires et secondaires du Québec, aussi bien publiques que privées. Elle veut apparemment démontrer une grande volonté d’accommodement contrastant avec son refus brutal d’entendre la requête fort légitime de parents chrétiens qui demandent simplement qu’on accorde à leurs enfants le droit d’exemption, prévu par la loi, face à un enseignement religieux étatique qui heurte la liberté de conscience.

Pièce centrale du chambardement proposé : l’abrogation de l’article 19 du Régime pédagogique, qui contient la liste des congés obligatoires à l’échelle du Québec : les samedis et les dimanches, le premier juillet, le premier lundi de septembre, l’Action de Grâce, les 24,25 et 26 décembre,  le premier et le deuxième jour de janvier, le Vendredi-Saint et le Lundi de Pâques, la Fête des patriotes ( ou la Fête de la Reine) ,la Saint-Jean. Plusieurs de ces jours de congé sont porteurs d’une riche signification historique, culturelle et sociale. En les supprimant on appauvrit la mémoire collective.

Le changement est gros, énorme. Je suis persuadé que les pieux hassidim n’en demandent pas tant. Ils aimeraient bien qu’on leur accorde quelques privilèges ; pour le reste ils n’ont que faire. Ils vivent dans une bulle. C’est sans doute pourquoi ils n’ont pas bien mesuré la capacité d’aplatventrisme d’une sous-espèce de l’homo quebecensis : née pour un petit pain, toujours prête à s’excuser, à s’écraser, à se piler elle-même sur les pieds, à reconnaître à d’autres des droits qu’elle se refuse.

Mais il existe une telle disproportion entre ce que réclament de petites communautés hassidiques et l’ampleur du chambardement proposé qu’on doit se demander s’il ne faut pas chercher ailleurs que dans un souci maladif d’accommodement la raison de cet invraisemblable remue-ménage.

Des explications me viennent à l’esprit. Il se peut par exemple que le dossier de quelques écoles juives fournisse l’occasion d’ouvrir la porte à une relance discrète de l’opération de déracinement qui vise à couper la société québécoise de ses racines, de son socle identitaire. Qu’on se rappelle l’imposition du calendrier interculturel, en septembre 2009. En y ajoutant l’abrogation de l’article 19 du Régime pédagogique on réussirait peut-être à aggraver l’anesthésie de la mémoire collective.

Plus spécifiquement, l’abrogation de cet article permettrait éventuellement d’évacuer des commémorations d’origine chrétienne : les dimanches, Noêl, le Vendredi-Saint, Pâques. Ces jours de congé à connotation religieuse agacent des sensibilités laïques. En les supprimant on se rapprocherait de l’idéal d’une société vraiment neutre, aseptisée, sans racines et sans ailes. Cette rupture plairait sûrement aux laïcistes de stricte observance. Chez ces derniers le ressentiment à l’égard d’un passé chrétien l’emporte sur le devoir de transmission d’un riche héritage

Autre explication plausible : faire progresser l’utopie d’une société nouvelle, improvisée, comme en ont rêvé jadis les disciples des Lumières qui, au temps de la Révolution française, fabriquèrent un nouveau calendrier avec des mois et des semaines aux désignations ésotériques ; ou comme le souhaitaient les révolutionnaires bolchéviques qui modifiaient les noms des villes et inventaient de nouvelles fêtes civiques dans le but d’occulter les fêtes traditionnelles. Mais ça n’a pas fonctionné. La France a retrouvé son vieux calendrier, Leningrad est redevenue Saint-Pétersbourg et le nom de Stalingrad n’a pas tenu le coup. Pas facile de réinventer l’histoire.

Reste à voir si le scénario imaginé par nos Lumières dépassera le stade de l’utopie. J’ai l’impression que le vieux fond identitaire québécois déclenchera un sursaut qui contribuera à évacuer du décor ce projet d’une société sans racines et sans ailes.