Au revoir, Michel

Michel Chartrand nous a quittés. Héritier et témoin d’une autre époque, de temps révolus mais toujours au cœur des combats d’aujourd’hui, il a incarné une longue tradition de militantisme dont les racines puisent dans le catholicisme social contemporain et les mouvements d’action catholique. Un militant innovateur. Je pense par exemple au long combat qu’il a mené en faveur des victimes d’accidents du travail et à son projet d’un revenu universel. Ce qu’il proposait, face à certains problèmes, ressemblait au départ à de l’utopie, mais il arrivait qu’en cours de route se dégage le profil d’un projet bien concret et réel. Cohabitaient en lui la parole dérangeante d’un prophète au vocabulaire dru, un engagement réaliste et une ferme volonté de changement.

Son enracinement intellectuel et spirituel marqué par le catholicisme social nourrissait son lien avec l’Eglise québécoise tout en s’accompagnant d’une certaine distance face à l’appareil ecclésial. Il fréquentait de préférence une diaspora où s’entrecroisaient des courants idéologiques disparates, sans perdre de vue l’objectif premier : humaniser de plus en plus les conditions d’existence de travailleurs et travailleuses appartenant à des milieux de vie divers : métiers de la construction, exploitation minière, petites usines, etc.

Il a privilégié un discours franc, coloré, peu enclin à la nuance. Mais l’exubérance du verbe ne lui faisait pas perdre de vue la condition humaine des hommes et des femmes qui construisent le quotidien.

L’espace politique lui a peu réussi. Il n’avait pas la bonne pointure. Il a néanmoins réussi à y insuffler un peu d’air neuf, un peu de fraîcheur. En comparaison, face à lui, de jeunes loups avaient l’air fripé, rabougri. Au fait, Michel Chartrand , à sa façon, est toujours resté jeune. Ce qui le rend inclassable. Et inoubliable. Et source d’inspiration pour ceux qui veulent changer les choses.

Les résistants

On a fait tout un plat parce que le chef du Bloc Québécois a déclaré que les membres de sa formation assumaient une mission de résistants face aux tentatives d’empiètement du pouvoir fédéral. On lui a reproché d’avoir établi un rapprochement injustifié entre le pouvoir fédéral et l’occupation nazie en France à laquelle s’opposaient des groupes de résistants.

C’est gros. Il est évident que Gilles Duceppe n’a jamais voulu établir un tel rapprochement. L’amalgame auquel s’adonnent ici des adversaires politiques relève de la mauvaise foi, mais peut-être aussi de l’ignorance de l’histoire. Car on tend à sous-estimer la place qu’a prise la résistance dans l’histoire de la nation québécoise.

Le vocable résistance fait référence à des réalités historiques fort diverses. Les Romains ont résisté longtemps aux invasions barbares, mais ont fini par céder sous la pression des assauts. Les chrétiens d’Occident ont contenu les attaques des Arabes et ont ensuite contre-attaqué : ce fut le temps des Croisades. Ils ont ensuite eu à se mesurer aux Turcs, et ce ne fut pas facile. Les catholiques irlandais ont résisté longtemps à l’oppression anglaise, parfois en recourant à la lutte armée, mais le plus souvent de façon non-violente. Ils ont porté la résistance jusque dans l’enceinte du Parlement de Londres. Soumis longtemps à des occupations étrangères, les Polonais ont résisté pacifiquement pour enfin retrouver leur indépendance. Des Français ont combattu l’occupation nazie et ont réussi à libérer la France grâce à l’appui des armées alliées. Bref, dans l’histoire, la résistance revêt plusieurs visages.

Au lendemain de la Conquête anglaise les habitants de la Nouvelle-France ont résisté pacifiquement aux pressions exercées à l’encontre de leur double appartenance catholique et française. En échange de leur loyauté envers la Couronne britannique ils ont finalement obtenu le droit de pratiquer leur religion et de conserver leur langue. Ils ont profité de la tournure des événements pour marquer des gains, comme ce fut le cas lors de l’Acte de Québec, en 1774, et de la mise en place des premières institutions parlementaires, en 1791. Mais le poids de la domination britannique continua de peser lourd et provoqua en 1837 une rébellion armée qui se solda par un échec. Suivit une nouvelle tentative d’assimilation inspirée du Rapport Durham et qu’on tenta de mettre en application au temps du régime des Canadas Unis. Les résistants canadiens-français tinrent le coup. Suit la Confédération de 1867 : le pouvoir central est forcé de reconnaître des prérogatives provinciales, mais n’abandonne pas ses projets hégémoniques. Des forces de résistance se dressent sur son chemin, tels le courant nationaliste animé par Henri Bourassa et plus tard le parti autonomiste dirigé par Maurice Duplessis. Un personnage de haute stature, Lionel Groulx, a joué un rôle crucial dans cette résistance.

Partout, dans l’espace canadien, les francophones ont dû résister pour survivre .Ils ont affronté plusieurs processus d’assimilation. Souvent, ce furent des institutions religieuses et des maisons d’enseignement qui ont servi de lieux de regroupement et de centres de résistance. Chacun y allait selon ses moyens. Au temps où j’étais écolier on nous invitait à faire notre part en versant un sou à l’occasion dans un fonds destiné à aider des communautés francophones hors Québec. On nous parlait de survivance française et catholique. Résistance, survivance : voilà indéniablement une facette de notre histoire collective qu’on ne peut passer sous silence.

Le Bloc Québécois représente un mouvement de résistance d’un type particulier et indéniablement efficace. Il fait penser à ce regroupement de députés irlandais qui siégeaient à Londres, au temps où l’Irlande était sous domination britannique. Il respecte et utilise à bon escient le fonctionnement des institutions parlementaires britanniques. Il s’efforce de faire progresser, autant que ce peut, à l’intérieur du système, des enjeux qui concernent prioritairement la société québécoise tout en accordant de l’attention à des problèmes majeurs qui concernent l’ensemble de la société canadienne, par exemple l’environnement, l’écologie. Il lui arrive de commettre des faux-pas, comme cela s’est produit quand il s’est embourbé dans la redéfinition du mariage. Mais, dans l’ensemble, on peut parler d’un bilan positif, bénéfique pour le Québec et même aussi pour l’ensemble du Canada, ne serait-ce que par la qualité de la députation que les citoyens du Québec délèguent là-bas.

Demeure la question : combien de temps faudra-t-il consacrer encore à la résistance ? Face à la force d’attraction de la culture anglo-américaine, sans doute longtemps. Mais face au pouvoir fédéral toujours à l’affût de nouveaux empiètements existe la possibilité d’en finir dans un délai raisonnable La solution appartient aux Québécois. En consolidant le pouvoir politique du Bloc les électeurs résistants accordent un temps de réflexion à des citoyens qui sont toujours attachés au régime actuel mais commencent à se poser des questions à son sujet. D’autre part, il en est qui, à l’instar du célèbre et coloré Elvis Gratton, n’ont pas encore réussi à se définir eux-mêmes, à cerner leur propre identité, donc se sentent incapables de se brancher. Faudra être patient. On pourrait profiter du temps d’attente pour étudier les solutions de remplacement. Il y en a peut-être plus d’une.