Une approche évangélique et humaine

Telle une tornade, le débat sur l’avortement a refait surface. Pour y voir plus clair je conseille de lire ou de relire un texte remarquable paru dans Pastorale-Québec (novembre 2009) , sous la signature de Pierre Gaudette. Le titre : Perspectives théologiques et pastorales sur l’avortement.

L’auteur propose « une approche sensible au drame vécu ». Il met en lumière les enjeux éthiques, le respect inconditionnel de la vie naissante, lequel commande « un engagement résolu pour la qualité de toute vie ». « Prendre soin de toute la vie et de la vie de tous », disait »Jean-Paul II.

Cela étant dit, Pierre Gaudette rappelle que nonobstant les beaux principes surgissent des situations concrètes ou la nouvelle vie qui s’annonce apparaît parfois comme un fardeau, un intrus, une victime potentielle ou encore une charge que les femmes ne veulent plus être les seules à porter. Ici encore il cite Jean-Paul II : « C’est la femme qui paiera le prix fort, si elle a le courage de garder son enfant, mas plus encore si elle retire la vie à l’enfant qui a été conçu en elle. La seule attitude envisageable, en un tel cas particulier, est la solidarité radicale avec la femme enceinte ». « Il nous semble, commente Pierre Gaudette, que c’est là l’attitude de fond qui doit nous inspirer dans toute notre réflexion sur l’avortement et susciter nos engagements sur le plan collectif ou sur le plan individuel »

Il conclut : « Le drame ici, c’est la solitude, l’incapacité de dire son vécu, de verbaliser son angoisse. Tout doit être mis en œuvre pour que cela soit évité ».

Tout le texte mérite une lecture attentive. Il s’agit d’une réflexion sereine, éclairée, propre à calmer le jeu au cœur de la tornade qui a surgi à la mi-mai dans le ciel québécois.

Un calendrier trop révolutionnaire

La ministre de l’Éducation du Québec a abandonné son projet de réforme du calendrier scolaire. C’est une bonne décision. Le projet du nouveau calendrier faisait penser à la tentative des disciples des Lumières qui, au temps de la Révolution française, avaient voulu imposer un calendrier en rupture radicale avec le passé. Mais c’était trop gros à avaler. Le bon sens avait repris le dessus. C’est pareil aujourd’hui, grâce à la pression populaire.

Une interrogation subsiste : qui sont ces gourous à grosses pattes qui ont entraîné la ministre dans cette aventure ? Possiblement les mêmes qui ont inventé le Calendrier interculturel, lequel continue son petit bonhomme de chemin sans faire de bruit, répandant une mixture où prolifèrent le relativisme, la confusion culturelle et le pluralisme normatif. J’ignore si la ministre a consulté attentivement ce calendrier. Si elle le faisait, elle pourrait constater qu’il y a une parenté entre les deux artefacts. Un même esprit et une même idéologie, qu’on retrouve dans le cours ECR, dont elle a pris la défense.

On a l’impression que règne au ministère de l’Éducation une sorte de sous-culture poisseuse, indéfinissable, qui rend impossible toute vraie réforme. La ministre aurait avantage à étudier le phénomène en ayant à l’esprit ce vieil adage qui dit que le poisson pourrit par la tête.

Le dernier empereur Charles d’Autriche 1887-1922

Jean Sévillia
Paris, Editions Perrin , 2009

Cette biographie offre trois centres d’intérêt particuliers. Le premier, c’est celui de la personnalité d’un chef d’Etat qui, tout en ayant occupé bien peu de temps l’avant-scène de l’histoire, a fait preuve de qualités remarquables à titre d’empereur d’un pays considéré comme puissant à l’époque. Appelé à succéder à François-Joseph au moment où l’Autriche est plongée dans la première guerre mondiale, Charles se donne comme objectif prioritaire de mettre fin à ce conflit cruel et stupide. Ses efforts seront vains, tout comme ceux du pape de l’époque, Benoît XV.

Charles se révèle en outre préoccupé de réformes sociales. Il adhère au courant social inspiré deRerum novarum. Grâce à ses efforts l’Autriche deviendra le premier Etat européen et dans le monde à se doter d’un ministère de la Santé publique, responsable de tout ce qui touche à la santé et à l’hygiène : lutte contre les épidémies, hygiène des lieux publics, inspection sanitaire, médecine infantile, médecine scolaire, médecine du travail, direction des hôpitaux publics, pharmacie publique, assistance aux blessés de guerre, règlementation du personnel de la santé,statistiques sanitaires, etc.(voir p.126). Une paix stable dépendait à ses yeux de la qualité des conditions sociales qui affectent l’existence quotidienne d’un peuple.

Deuxième centre d’intérêt : le règne très court de ce dernier empereur marque le début de l’entre-deux guerres. On a traité le dernier empereur d’Autriche comme un personnage évanescent alors que ses grandes qualités auraient pu faire de lui un interlocuteur précieux. Mais les vis-à-vis du côté des vainqueurs s’en sont délestés à la hâte. Ils n’ont pas prévu ce qui les attendrait plus tard comme interlocuteurs du côté des vaincus.

Autre trait intéressant que cette biographie met en relief : la place occupée par la foi chrétienne au sein du pouvoir impérial. Non pas seulement la présence d’une forme de catholicisme sociologique et traditionnel, mais aussi une pratique religieuse personnelle qui semble avoir marqué tous les membres de la famille qui entoure l’empereur. Vu à distance, le phénomène impressionne. Il nous semble montrer qu’une laïcité intelligente est compatible avec l’exercice de pratiques religieuses non moins intelligentes.

En bref, un ouvrage de lecture agréable qui a le mérite de mettre en lumière une étape de l’histoire souvent ignorée ou négligée.

Quand l’éthique fout le camp

Je me souviens d’une époque dans l’histoire du Québec où l’éthique jouait un rôle important dans la vie politique. Telle fut celle où on a promulgué la loi actuellement en vigueur sur le financement des partis politiques ; une loi que tous les partis respectaient. Son but était d’assurer un fonctionnement plus sain de la vie démocratique. Elle n’était sans doute pas parfaite, mais il demeure qu’elle a contribué grandement à assainir les moeurs électorales. C’est une loi dont les Québécois peuvent être fiers et que d’autres Etats auraient avantage à imiter.

Or voici qu’on apprend que des acteurs politiques ou leurs proches trouvent cette législation trop exigeante. Ils recourent à des astuces pour échapper aux contraintes de la loi. Certains vont jusqu’à avouer qu’ils ignorent l’existence même de ces contraintes. De grands esprits en ont déduit qu’il faut changer la loi puisque celle-ci n’est pas respectée, comme si une loi perdait sa légitimité à partir du moment où certains la violent. Sublime raisonnement qui ne manque pas d’étonner.

En apparence, la société d’ici demeure la même qu’en ces temps où le civisme, avec ses valeurs et ses règles, avait préséance. Mais c’est comme si, subrepticement, sans trop qu’on s’en aperçoive, on avait abaissé la cote minimale de l’éthique et du civisme. Le recul est inquiétant.

Concile du peuple de Dieu

La commémoration du cinquième anniversaire de pontificat du pape Benoît XVI se déroule en pleine turbulence. Pas facile, dans un tel contexte, de dresser un bilan qui reflète bien la réalité. Pour les uns, ce furent cinq années glorieuses. D’autres dressent plutôt un constat d’échec et vont jusqu’à parler du quinquennat des occasions manquées.

Benoît XVI, une bénédiction, écrit le cardinal Marc Ouellet ( LE SOLEIL, 25 avril 2010). À ses yeux le pape actuel incarne une autorité morale et intellectuelle incomparable. Celle-ci transparaît particulièrement dans les grandes encycliques qu’il a publiées. Le cardinal Ouellet voit en lui un pasteur courageux qui ne craint pas d’aborder de front des questions éthiques fondamentales : le respect de la vie, la famille, la solidarité internationale, le sort des pays pauvres, la recherche bioéthique, la primauté de vérités et d’options éthiques qui sont essentielles, même si elles contestent des opinions véhiculées par les médias. « Loin d’avoir plongé l’Eglise dans la crise la plus grave depuis des siècles, Benoît XVI demeure pour l’Eglise et pour le monde actuel, comme son nom l’indique, une bénédiction ».

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Evaluation fort différente chez Hans Küng. Dans sa Lettre ouverte aux évêques catholiques du monde (voir LE MONDE, 17 avril 2010) , l’éminent théologien dresse un bilan peu reluisant du pontificat de Benoît XVI. À son avis, l’Eglise, de nos jours, est « en proie à la plus profonde crise de crédibilité qu’elle ait connue depuis la Réforme¨. Il déplore les « occasions manquées »dont le pape serait responsable : échec du rapprochement avec les Eglises protestantes, les Juifs, les musulmans ; réconciliation ratée avec les peuples autochtones colonisés d’Amérique latine ; occasion manquée de venir en aide aux peuples africains dans leur lutte contre la surpopulation par la contraception et par l’autorisation des préservatifs pour lutter contre le sida ; autre occasion ratée , celle de faire enfin de l’esprit de Vatican II la boussole de l’Eglise catholique et de faire avancer sa réforme. « Ce dernier point est particulièrement grave, écrit-il. Le pape relativise des documents du concile et les interprète dans un sens rétrograde opposé à l’inspiration de ses auteurs. Il agit même ouvertement contre le concile œcuménique, lequel, selon le droit canon, constitue la plus haute autorité de l’Eglise catholique ».

Un virage s’impose, conclut Hans Küng. Les évêques, à son avis, doivent en finir avec la loi du silence et prendre la réforme en main. « Ils sont nombreux dans l’Eglise et dans l’épiscopat à se plaindre de Rome sans rien faire eux-mêmes ». Il faut aller de l’avant avec la collégialité et ne pas se servir de celle-ci comme d’un frein qui empêche de progresser. Il faut donner sa place à la liberté chrétienne.« La soumission totale n’est due qu’à Dieu seul ». Il faut revendiquer un espace de liberté face au pouvoir romain, comme ce fut le cas lorsque l’apôtre Paul a affronté Pierre. À chaque Eglise locale incombe la tâche de conjuguer liberté et collégialité.

Hans Küng en appelle à la tenue d’un concile. « Face à la crise que vit l’Eglise, j’adjure les évêques de mettre dans la balance le poids de leur autorité épiscopale réévaluée par le concile. Dans cette situation abyssale, les yeux du monde sont tournés vers eux. Un nombre inimaginable de gens ont perdu confiance en l’Eglise catholique. Seul un abord ouvert et franc des problèmes et des réformes que ceux-ci impliquent est en mesure de la restaurer. Je demande, avec tout le respect qui est dû aux évêques, qu’ils y contribuent, autant que possible en commun, mais, si nécessaire, aussi seuls ,avec assurance( Actes des apötres, 4, 29-31). Ainsi adresseront-ils aux fidèles un signe d’espérance et d’encouragement et, à notre Eglise, une perspective de salut ».

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Cette idée d’un concile qui viendrait relancer l’aggiornamento amorcé par Vatican 11 flotte dans l’air depuis un certain temps ( voir Edito, mars 2006). Ce qui se passe actuellement à Rome et dans plusieurs Eglises locales contribue à lui ajouter un caractère d’urgence. Mais une question surgit : qui serait invité à y participer ? Car on a l’impression, en lisant la Lettre ouverte de Hans Küng, d’une affaire qui risque de demeurer avant tout romaine et où les prêtres, les religieux, les religieuses et les chrétiens de la base seraient confinés à la portion congrue.

Les croyants ordinaires se donnent le droit de murmurer à l’occasion, mais ils sentent bien que ce qu’on attend d’eux c’est la résignation et l’obéissance. Plusieurs, déçus, sont en train de basculer dans un schisme silencieux, s’en remettant à leur conscience personnelle pour ce qui en est de la conduite de leur propre vie. Un concile du Peuple de Dieu leur donnerait la parole, particulièrement dans des matières qui les concernent directement et intimement. Ce rassemblement serait œcuménique d’abord dans le sens où s’y trouverait représentée la vaste diversité des chrétiens ordinaires. Avec droit de parole.