Gains historiques en péril

Parmi les réussites du gouvernement auquel j’ai eu l’honneur d’appartenir jadis se produisit la création d’un système de nomination des juges fondé sur l’impartialité et des critères objectifs. On adopta aussi la loi sur le financement des partis politiques. Or on a l’impression que ce double héritage est en péril.

Ce furent là deux gains, deux avancées qui illustrent comment la société québécoise est capable à la fois de modernité et de donner l’exemple en matière de vie démocratique. Le problème du financement des partis politiques en fournit un exemple éclairant. La loi parrainée par le ministre Robert Burns a démontré qu’il est possible à la fois de limiter les pressions exercées sur le politique par des instances économiques et de transmettre un certain pouvoir aux citoyens ordinaires, lesquels sont invités à contribuer , dans la mesures de leurs moyens, au fonctionnement des appareils politiques. Il y a là un progrès de nature démocratique dont l’importance cruciale échappe apparemment à l’attention de nouvelles générations.

Il semble révolu le temps que j’ai connu où, au début d’une campagne de financement dans un comté, des centaines de militants enthousiastes se rassemblaient pour unir leurs forces. Ils apportaient une contribution souvent modeste pour ensuite solliciter d’autres membres et des sympathisants. On ne cherchait pas contourner la loi. On voyait plutôt dans son application une occasion de participer à la vie démocratique.

Des événements récents semblent montrer qu’ici et là les mœurs ont changé. C’est ce genre de situation qui montre qu’une démocratie n’est jamais une réalité assurée, achevée. On demeure toujours dépendant du niveau de civisme des citoyens, lequel fonctionne à taux variable. Dans un tel cas, on doit chercher à améliorer la loi, mais on ne l’abolit pas. Il faut plutôt relever le niveau du civisme.

Une collectivité incarne la qualité du sens démocratique de ceux qui la composent.

Arcanes romains

Je me suis plongé dans la lecture des Mémoires du théologien Hans Küng. Cela m’aide à mieux comprendre ce qui s’est passé dans les coulisses romaines, surtout depuis la fin du pontificat de Paul VI, et qu’on perçoit difficilement de l’extérieur. L’auteur décrit un malaise qui perdure, résultant en premier lieu des manières différentes d’interpréter les grandes déclarations entérinées par Vatican II. En apparence, l’unité règne à cet égard au sein de l’Eglise. Dans les faits, plusieurs courants s’entrecroisent, tant au sein de l’appareil qui exerce le pouvoir à Rome que chez les chrétiens ordinaires. La Lettre aux évêques du monde, publiée récemment par l’éminent théologien de Tubingen , confirme la persistance du malaise (voir Édito, mai 2010).

Les tribulations qu’a vécues Hans Küng sont d’une ampleur qui étonne. On se croirait revenu au temps où un pouvoir inquisitorial réduisait au silence de grands penseurs tels que Chenu, De Lubac, Congar. Est-il possible que Hans Küng se soit inventé une vocation de bouc émissaire, alors qu’il ne serait en fait que la victime de son propre entêtement ? Ses Mémoires donnent une impression différente.

Quoi qu’il en soit, des milliers de chrétiens qui n’ont pas lu les écrits du théologien suisse soulèvent les mêmes questions que lui et ne partagent pas plus que lui la thèse de « l’obéissance absolue » prônée par le pape actuel. On n’en finit plus de rouvrir des dossiers prétendument clos, tels le célibat des prêtres, l’ordination des femmes, l’éthique sexuelle, la primauté de la conscience personnelle, le droit à la diversité des opinions dans le respect de l’unité, comme le prônait saint Augustin d’Hippone.

On dirait que des croyants de la base ont inculturé dans leur façon de penser et leurs comportements des valeurs d’origine chrétienne et conformes à la raison éclairée par la foi mais laissées- pour -compte au cours de l’histoire, tandis qu’un appareil de pouvoir devenu rigide croit y déceler des dérives incompatibles avec la foi et la tradition. Tel le cas par exemple de la liberté d’opinion dans l’Eglise, grandement vantée par Pie XII quoique combattue par son entourage. Comment concilier celle-ci avec « l’obéissance totale » ?

Un dossier éclairant : le célibat imposé, ajouté au refus de l’ordination des femmes qui, selon Hans Küng, prive des milliers de communautés d’un leadership traditionnellement jugé essentiel. Mais on préfère fermer des lieux de culte et de rassemblement plutôt que de s’interroger sur le bien-fondé de la discipline actuelle. Jadis pourtant, par exemple au Québec, on s’empressait de multiplier jusque dans des endroits lointains, telles ces humbles chapelles en pays de colonisation, des lieux de rassemblement, parce qu’on croyait que « la loi de la prière trace le chemin de la foi ». Sans le savoir, ces croyants de jadis partageaient la manière de voir d’aujourd’hui de l’éminent théologien suisse, lequel déplore la fermeture des églises causée en partie par l’application d’une règle disciplinaire désuète.

Le mérite de ce dernier, c’est d’oser dire les choses, de poser les questions incontournables. Il ne se prétend pas infaillible, il ose tout simplement affirmer tout haut ce que des milliers de croyants pensent en privé et dont ils se parlent entre eux sans avoir lu aucun de ses doctes ouvrages.

Oui, il faut souhaiter un concile, mais, encore une fois, un concile du peuple de Dieu, communautaire et démocratique, regroupant en premier lieu les croyants ordinaires, laissant au théologien Hans Küng la lourde tâche de croiser le fer avec ses savants interlocuteurs allemands et les maîtres à penser de la Congrégation de la foi.