Régression morale à l’horizon

Le 7 octobre 2010, l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (APCE) débattra d’un projet de résolution et de recommandation invitant ses 47 Etats membres à « obliger » le personnel qui s’y refuse pour des motifs de conscience à pratiquer des avortements ( voir Agence Zenit, 24 septembre 2010).

La reconnaissance du droit à l’objection de conscience constitue une avancée éthique. Des gens ont sacrifié leur vie parce qu’ils ont préféré écouter leur conscience plutôt que de d’obéir à une loi qu’ils estimaient injuste. Antigone en est l’image emblématique par excellence. Autre témoin de la primauté de la conscience :Thomas More face à Henri VIII. Plus près de nous, ce paysan autrichien, qui refusa, au nom de sa conscience, d’être embrigadé dans l’armée allemande sous obédience hitlérienne. Il fut passé par les armes.

Dans la tentative actuelle de baliser, voir de supprimer le droit à l’objection de conscience on postule « le droit à l’avortement » comme prioritaire, l’objection de conscience devenant une exception strictement contrôlée. Il y a là une régression morale manifeste, qui montre que rien n’est définitivement acquis dans les avances éthiques qui indiquent un progrès de la civilisation.

Culture et ticket modérateur

Le ministre québécois des finances abandonne son projet d’imposer un ticket modérateur visant à freiner l’accès aux soins de santé. Ce n’est pas dans notre culture, dit-il. Il lui faudra donc trouver une autre source de financement.

C’est une composante de la culture québécoise que de rechercher le plus possible la justice sociale, ou encore l’équité. Aussi de garantir l’accès égalitaire aux soins de santé. Il est vrai que vu sous cet angle le ticket modérateur heurte notre culture. Au fait, c’est un compliment que nous fait le ministre quand il attribue à la culture québécoise le refus de toute mesure ou règlementation qui porterait atteinte à l’accessibilité universelle et égalitaire aux soins de santé.

J’ignore si le ministre voudra tenter d’infléchir ce trait culturel révélateur d’un degré appréciable de civilisation. Je lui suggère plutôt de chercher ailleurs la solution à ses problèmes de financement.

L’ouverture d’esprit, ailleurs

«Les élèves musulmans, défi pour l’école catholique », conclut le journal LA CROIX du 9 septembre 2010. Dans certains établissements la proportion de jeunes musulmans atteint 70%. Ce qui ne va pas sans créer quelques problèmes. Par exemple un absentéisme massif au moment de la fin du Ramadan. Aussi ce cas de garçons qui ne répondent pas si c’est une directrice –et non un homme- qui fait l’appel des classes. Autre situation embarrassante : « Des lycéens musulmans prient régulièrement dans la cour. Un jour de pluie la directrice leur propose une salle. Ce lieu devient la salle de prière où les élèves invitent des personnes extérieures à l’établissement. La directrice ne peut plus disposer de cette salle pour d’autres activités ».

Pourquoi cet attrait exercé pas l’école catholique ? Une mère musulmane répond : « Ici, l’encadrement est meilleur, et parler de Dieu n’est pas un tabou ». Réponse d’une autre mère musulmane : « Dans l’école laïque, les croyants sont mal vus, les musulmans encore plus. On nous regarde avec une espèce de pitié, comme si nous étions archaïques et idiots parce que nous avons une religion ». Elle ajoute : « Avec les catholiques, nous avons en commun le fait de croire en Dieu, et des valeurs comme la fraternité ou le respect, alors que l’école publique n’a que la tolérance à la bouche, mais ne la pratique pas ».

Un défi des éducateurs catholiques, c’est de concilier les attentes de cette vaste clientèle musulmane avec les traits caractéristiques et les exigences d’un établissement chrétien. Ils s’y emploient avec intelligence et discernement. Une directrice diocésaine de l’enseignement catholique conclut : » Cette présence d’élèves musulmans est une formidable source d’enrichissement. Être enseignant catholique dans un environnement non chrétien est une façon d’approfondir l’Evangile ».

Il semble bien que la confessionnalité là-bas supporte mieux le grand air qu’une certaine laïcité à la mode au Québec.

Le rêve et le cauchemar

Il y a le rêve, mais aussi le cauchemar.

Les Québécois rêvent d’un pays qui leur appartient et dont ils seront eux-mêmes responsables. Un territoire où abonde l’eau potable, où l’on peut respirer un air pur, bien pourvu en ressources naturelles, incluant des espaces agricoles capables d’assurer une partie substantielle de l’alimentation quotidienne ; aussi une société où des institutions politiques, économiques, sociales et culturelles dynamiques contribuent à la qualité de la vie et à la croissance humaine de l’ensemble des citoyens.

Le cauchemar, c’est celui que fait planer le capitalisme sauvage encouragé par l’ineptie de décideurs politiques, avec en concomitance la destruction du territoire agricole, la pollution de l’eau et de l’air, le pillage des ressources naturelles, l’inefficacité institutionnelle.

Sous prétexte de création d’emplois – chose fort souhaitable en soi- on risque de polluer à la fois la terre, l’air et l’eau. Des entrepreneurs venus de l’Alberta au sol dégradé envahissent en toute impunité les terras agricoles et mettent en danger la nappe phréatique. D’autres s’emploient à forer des puits de pétrole dans le golfe Saint-Laurent, risquant de transformer le fleuve en mare nauséabonde. Les décideurs politiques laissent faire, réfléchissent lentement, promettent d’intervenir si jamais le cauchemar devait supplanter le beau rêve.

Au lieu d’attendre la fin de la lente réflexion, je propose un bon débat sur le genre de pays qu’on veut se donner. Et quoi de mieux qu’une campagne électorale pour créer un espace pour un tel débat ?

La parenté pancanadienne

Je suis un auditeur assidu de l’émission Le Jour du Seigneur, dont Radio-Canada nous fait cadeau tous les dimanches. Des milliers de téléspectateurs font comme moi, dans des résidences privées, des foyers pour personnes âgées, des CHLD. Ceux qui organisent ces célébrations ou y participent activement s’efforcent de nous présenter une liturgie de qualité. Les homélies ont généralement de l’étoffe, de la substance. Certaines célébrations sont hautes en couleur, comme celle qui s’est déroulée récemment dans une réserve Micmac, dans les Maritimes. Une belle mixture faite de français et de micmac, assaisonnée d’un soupçon d’anglais.

Le Jour du Seigneur accorde beaucoup d’importance et de visibilité aux communautés francophones hors Québec. On y incorpore des rappels historiques qui témoignent de la ténacité et du courage de pionniers qui ont cru jadis qu’il y avait une place pour un Canada de langue française depuis Victoria jusqu’à Halifax. Dans certains cas l’avenir de ces communautés semble incertain ; ailleurs, comme en Acadie, on est témoin d’une capacité étonnante de résistance et de rebondissement.

Cette place accordée à la francophonie hors Québec et ces rappels historiques sont fort intéressants, même si certains soupçonnent qu’ils puissent cacher une stratégie politique. Celle-ci viserait à rappeler subtilement aux Québécois qu’ils n’ont pas le monopole de la francophonie canadienne et que le projet indépendantiste québécois risque de provoquer une rupture avec des milliers de citoyens qui partagent avec nous une même langue, voire, pour beaucoup, une même religion. Des Français du Canada, comme disait de Gaulle, des gens avec lesquels nous entretenons une affinité beaucoup plus profonde qu’avec nombre de Québécois issus d’une récente immigration.

Dans le projet d’un pays nouveau, faut-il les ignorer ? Déjà la question préoccupait René Lévesque. J’ai souvenir d’être allé représenter le gouvernement du Québec, peu de temps après la victoire du 15 novembre 1976, à un colloque réunissant de jeunes étudiants acadiens. J’ai pu alors constater que notre triomphe était aussi leur victoire. Leur enthousiasme révélait que le Québec réel ne s’arrête pas aux frontières tracées sur une carte géographique.

La parenté pancanadienne est un fait dont on doit tenir compte. Sa présence suscite des réactions diverses. Beaucoup par exemple pensent qu’un Québec souverain sera plus en mesure d’appuyer la survivance et le développement des autres communautés qui forment la francophonie canadienne qu’un Québec réduit au statut de province et maintenu en tutelle par le pouvoir fédéral. D’autres voudraient qu’on abandonne à leur sort ces groupes de francophones qui luttent courageusement pour leur survie. D’aucuns enfin sont arrivés à la conclusion qu’il faut avant tout chercher comment on pourrait faciliter le retour au pays du Québec d’un certain nombre de ces citoyens canadiens avec lesquels nous entretenons de nombreux liens de parenté. Chose certaine, au moment de négocier le statut politique d’un Québec souverain encadré dans l’espace canadien, on ne pourra éviter d’aborder la question de ces communautés francophones, majoritairement catholiques, qui s’efforcent de perpétuer une double fidélité, à la fois culturelle et religieuse.

Déjà la présence à la télévision de cette parenté éloignée est tonifiante et nous fait du bien. Ces cousins projettent une belle image de fraicheur, d’authenticité et de confiance. Je les devine capables de nous aider à nous purger de notre grisaille spirituelle, de ce genre éteignoir qui empêche à la fois d’être fier du passé et de rêver d’un avenir porteur de dynamisme créateur.