C’est beau, la vie

Au Chili, 33 mineurs qu’on sauve de la mort, des millions de téléspectateurs solidaires, un dénouement heureux. « Bienvenue à la vie », a dit à chacun des rescapés le président du pays. Celui-ci s’est engagé à renforcer les lois qui régissent l’exploitation minière, laquelle alimente une portion considérable du trésor public et procure des revenus plus que substantiels à des entreprises dont plusieurs se préoccupent bien peu des conditions de vie des travailleurs.

Mais on oublie pour un instant le contentieux social et politique et on laisse apparaître son émotion face à la vie sauvée. Car la vie, c’est beau, et quand on échappe au piège de la mort, on exprime sa joie. La vie, c’est la valeur première qui nous est prêtée pour un temps, c’est elle qui embellit le visage et modèle la silhouette de la femme enceinte, c’est elle qui éclate lumineusement dans les rires et les cris des enfants et nous ramène aux choses essentielles quand on frôle la mort, c’est elle que risquent des travailleurs qui exercent des métiers pénibles et dangereux afin d’assurer le pain quotidien des familles dont ils ont la charge.

Grâce à la télévision, près d’un milliard de citoyens du monde ont vécu des heures de solidarité avec les mineurs chiliens que la mort menaçait. Ce serait un grand progrès pour l’humanité si, grâce aux moyens modernes de communication, on rendait proches des plus nantis les millions d’hommes, de femmes et d’enfants dans le monde qui sont victimes de la faim, de la guerre, des massacres, de la barbarie organisée. Bénéficiaires de cette solidarité élargie, ces gens pourraient, eux aussi, proclamer que c’est beau, la vie.

Valeurs et diversité culturelle

Au Québec, un homme de foi musulmane tue sa propre fille parce que celle-ci ne s’acquitte pas de certaines obligations religieuses. Le geste est odieux et révèle un énorme décalage éthique. Le drame met en lumière les limites de la diversité culturelle. On ne peut à la légère postuler que toutes les traditions s’équivalent, comme veulent nous le faire accroire les adeptes du relativisme moral.

Il existe dans les sociétés démocratiques un consensus sur certaines valeurs, celles par exemple qu’officialise la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Il y a là une avancée historique qu’il serait irresponsable de remettre en question sous prétexte d’ouverture d’esprit et dans le souci d’accueillir sans réserve les apports d’autres cultures. On ne doit pas confondre la largeur d’esprit et la vacuité d’un esprit dépourvu de profondeur.

Un humanisme de source judéo-chrétienne a marqué certaines cultures et suscite un consensus croissant au sein de la communauté des nations. Ce ne serait pas pertinent d’invoquer le principe de la diversité pour le réduire à un produit culturel parmi d’autres.

La chasse aux chrétiens

« Le christianisme est devenu, de loin, la religion la plus persécutée », écrit Jacques Julliard dans Le Nouvel Observateur » ( 14 0ctobre 2010). Il précise : « Ce n’est rien. Rien que des chrétiens qu’on égorge. Des communautés religieuses que l’on persécute. – Mais où cela ? – Un peu partout. En Inde, au Bangladesh, en Chine, au Vietnam, en Indonésie, en Corée du Nord. Là où ils sont minoritaires. Et surtout en pays musulman. Et pas seulement en Arabie Saoudite où le culte chrétien est puni de mort. Mais en Egypte, en Turquie, en Algérie. Dans le monde actuel, le christianisme est de loin la religion la plus persécutée ».

Et d’ajouter que « c’est au Proche-Orient, là même où le christianisme a pris naissance, que la situation est la plus grave ». Risque d’une disparition prévisible à court terme des communautés chrétiennes, si rien n’est fait. Une raison d’être du synode des évêques d’Orient est justement « d’attirer l’attention sur ces persécutions et de passer un nouveau pacte pacifique avec les populations musulmanes ».

Autre constat troublant : « une sorte de Yalta culturel d’un type nouveau est en trains de s’instaurer de fait : en Orient, le monopole d’une religion unique de plus en plus intolérante, l’islam. En Occident, le pluralisme, la tolérance et la laïcité. Ce Yalta est, comme l’autre, générateur de guerre froide, pour ne pas dire davantage. Il faut donc, sans arrière-pensée ni faiblesse complaisante, défendre le droit des chrétiens d’Orient à l’existence ».

C’est là un dossier grave et urgent qui attend les militants des droits de la personne.

Inégale liberté

Dans la plupart des pays musulmans les chrétiens ne profitent que d’une liberté limitée, alors que dans les pays de tradition chrétienne les musulmans jouissent d’une égale liberté commune à tous les autres citoyens. C’est ce constat qui a incité Monseigneur Louis Sako, archevêque chaldéen de Kirkouk(Irak) à déclarer devant le Parlement européen de Strasbourg : « Renvoyez-nous un peu de votre liberté religieuse ! » Et d’ajouter : « Les communautés musulmanes ici en Occident bénéficient de tous leurs droits. Pourquoi y a-t-il deux poids deux mesures ? « ( voir Agence Zenit, 6 Octobre 2010).

Mais les atteintes à la liberté des chrétiens ne se limitent pas aux pays musulmans. L’Agence Zenit rapporte (10 octobre 2010) plusieurs cas d’atteinte à la liberté religieuse qui se sont produits dans l’Etat d’Orissa, en Inde. On y dénombre 300 villages et 4000 foyers chrétiens détruits, des religieux et des religieuses soumis à des sévices cruels et plusieurs assassinats.

Pourtant ces chrétiens ne forment qu’une petite minorité. Mais ils appartiennent à une classe d’intouchables qui, grâce à une éducation plus avancée, pourraient mettre en péril le régime traditionnel des castes. En outre, les chrétiens, qui ne forment que 2% de la population, assurent plus de 20% des services sociaux et de santé, ce qui fait craindre aux extrémistes hindous que cette petite minorité puisse attirer de nouveaux adhérents. D’où une inégale liberté dont les chrétiens font les frais.

La liberté, une valeur universellement reconnue ? C’est à y voir de près !

Les méandres de l’univers politique

Face aux inondations dévastatrices qui ont frappé le Pakistan, y détruisant de vastes étendues de terres agricoles et des milliers d’habitations, on a déploré ce qui est apparu comme un manque de solidarité de la part de la population canadienne. On a parlé du peu d’empressement manifesté qui contrastait avec l’élan de générosité que les Québécois en particulier ont manifesté envers le peuple haïtien. Ici, on a donné beaucoup pour Haïti et nombreux ont été ceux qui se sont rendus sur place pour prêter main forte aux milliers de bénévoles engagés dans des travaux de reconstruction.

Dans le cas du Pakistan, les gouvernements de nombreux pays ont déjà apporté ou au moins promis une aide substantielle à laquelle s’ajoute la contribution de plusieurs ONG actives sur le terrain, parmi lesquelles des associations religieuses chrétiennes. On ne peut donc parler d’indifférence ou de repli sur soi.

On dénote néanmoins une certaine réticence. Certains l’expliquent par la distance, l’éloignement, alors qu’un pays comme Haïti se situe au cœur de l’Occident, proche du Canada et particulièrement du Québec. Des liens historiques, culturels et linguistiques unissent le Québec et Haïti.

Mais d’autres facteurs que la distance peuvent expliquer cette réticence. Car l’image du Pakistan n’est pas attractive. Il s’agit d’un pays qui est loin d’être dépourvu de ressources, puisqu’il s’est payé le luxe de se doter de l’arme nucléaire. Il vient en outre de dépenser des milliards$ dans l’achat d’une flotte d’avions militaires sophistiqués. C’est de surcroît un Etat où les plus nantis ne paient aucun impôt sur le revenu. D’où la tentation de déduire que le gouvernement de cet Etat a les moyens de prendre lui-même en main les opérations de secours, quitte à compter sur une aide internationale non négligeable.

Il appert d’autre part que des instances gouvernementales pakistanaises aimeraient exercer un droit de regard sur la façon dont les ONG utilisent les modestes ressources dont elles disposent. En théorie, cela apparaît légitime, ne serait-ce que pour éviter des dédoublements et du gaspillage. Mais on doit se demander ce qui en fait inspire une telle velléité d’intrusion. Il y a là de quoi susciter une certaine suspicion propre à alimenter la réticence. On peut souhaiter en revanche que les gouvernements qui, au nom des collectivités qu’ils représentent, ont engagé de l’argent public dans l’aide au Pakistan jettent un coup d’œil sur l’usage qu’on fera des dons auxquels ils ont consenti.

* * * * *

Ainsi chemine souvent la politique. Plus en suivant des méandres qu’une ligne droite. Nombreux sont les pays où les collectivités et les appareils étatiques sont loin de poursuivre les mêmes objectifs. Des pays où les citoyens ordinaires mériteraient mieux que les dirigeants dont ils subissent le joug et où la corruption du pouvoir, l’ineptie ou encore la mégalomanie empoisonnent le fonctionnement de l’appareil étatique. Pensons par exemple à ce qui se passe au Zimbabwe. à la situation dramatique qui prévaut au Soudan, en Corée du Nord, en Iran et ailleurs. En maints cas l’Etat, au lieu d’être un moteur du développement, s’enlise dans des voies qui conduisent au sous-développement.

Ce serait cruel de pénaliser encore plus des collectivités qui supportent déjà le poids d’une gouvernance coûteuse. Mais on comprend la réticence à fournir de l’aide extérieure quand on a des raisons de penser que celle-ci risque d’être détournée au profit d’oligarchies promptes à transformer des ressources publiques en biens privés.

Nombreux les pays où il reste un long chemin à parcourir avant qu’un sain fonctionnement des institutions démocratiques et la poursuite de la justice sociale influencent tangiblement l’exercice du pouvoir. En attendant que cela devienne réalité, les ONG, dont font partie les associations missionnaires, utilisent des voies parallèles qui permettent de rejoindre sur le terrain les citoyens ordinaires et de leur apporter un soutien que des appareils étatiques devraient fournir. Mais ces organismes privés ne peuvent pallier toutes les déficiences des instances politiques.

Tout ne relève pas du politique. N’empêche que celui-ci a comme mission d’exercer, dans une approche humaniste et civilisée, la fonction d’instance première au service d’une authentique croissance humaine et sociale de la collectivité dont il assume la charge. Tout n’est pas politique, mais le politique exerce néanmoins un impact considérable sur l’ensemble de la vie en société. Il y a beaucoup de vérité dans cet adage qui fut un temps à la mode : « Les problèmes politiques sont les problèmes de tout le monde ; les problèmes de tout le monde sont des problèmes politiques ».