SOS chrétiens!

Sous le titre SOS chrétiens ! (LE POINT, 18 novembre 2010), Bernard-Henri Lévy s’emploie à attirer l’attention sur le sort de chrétiens minoritaires dans divers pays et qui sont victimes de vexations de toutes sortes. Ils forment, écrit-il, « la communauté la plus constamment, violemment et impunément persécutée » Et de citer de nombreux exemples à l’appui de son affirmation. Ses propos confirment ceux de Jacques Julliard que j’ai rapportés dans un bloc-notes intitulé La chasse aux chrétiens.

L’éminent écrivain mentionne quelques-uns des Etats où sévit cette persécution : la plupart des pays musulmans, l’Inde, les pays totalitaires encore debout : Cuba, Corée du Nord, Chine. Il faut, conclut-il, que « l’on dénonce avec la même énergie, j’allais dire la même foi, cette haine planétaire, cette vague de fond meurtrière, dont les chrétiens sont les victimes et dont leur ancien statut de représentants de la religion dominante ou, en tout cas, la plus puissante empêche, aussi, que l’on s’avise ».

A noter que le magazine PARIS MATCH du 18 novembre consacre 14 pages au drame vécu par les chrétiens du Moyen-Orient. Au Québec, c’est le quasi silence. Certains médias ont fait écho au drame vécu là-bas par les chrétiens, mais ils ont procédé avec beaucoup de discrétion. Il semble que seul le massacre perpétré dans la cathédrale de Bagdad a mérité de retenir l’attention.

Ceux qui militent pour les droits humains doivent se rappeler que la liberté religieuse en fait partie. S’avouer chrétien n’est pas censé constituer un délit.

D’égal à égal

Une source fiable nous apprend que le gouvernement norvégien a décidé d’appliquer le principe de réciprocité dans ses rapports avec l’Arabie saoudite, lequel Etat finance généreusement la construction de mosquées partout à travers le monde tout en interdisant l’exercice de la liberté religieuse sur son territoire. Par exemple, un citoyen saoudien qui se convertit à la foi chrétienne risque la peine de mort.

Pas de construction en Norvège de mosquées financées par des capitaux saoudiens tant que la liberté religieuse sera inexistante en Arabie saoudite. « Il serait paradoxal et contre nature d’accepter le financement venant d’un pays qui n’accepte pas la liberté religieuse », a déclaré le ministre norvégien des Affaires étrangères, Jonas Gahr Store.

Le cas est intéressant et offre matière à réflexion. Les rapports avec l’islam deviendraient sans doute plus harmonieux et plus fructueux s’ils s’appuyaient au point de départ sur une base égalitaire propice à l’exercice d’une liberté réciproque. Or tel n’est pas le cas, présentement. Dans beaucoup de pays musulmans les chrétiens sont persécutés, à peine tolérés. Récemment, en Irak, de nombreux chrétiens, incluant deux prêtres, ont perdu la vie, victimes d’attentats sanglants. L’objectif poursuivi : que les chrétiens quittent le pays, de telle sorte que la société puisse devenir intégralement musulmane. Ce qui n’en fera pas pour autant une société pacifiée, puisque les conflits entre factions religieuses musulmanes ne cessent de se multiplier.

On pourrait choisir la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 comme point de départ pour un dialogue entre chrétiens et musulmans. Voilà qui s’appellerait parler d’égal à égal.

Pure laine, couenne épaisse

Il est bosniaque. En attendant de décrocher un emploi qui correspond à ses capacités professionnelles il exerce le métier de chauffeur de taxi. Intrigué par son accent un client québécois pure laine lui demande d’où il vient. Il répond qu’il vient de Bosnie. Le rustaud de québécois pure laine- d’épaisse laine, devrait-on dire – l’engueule, le traite grossièrement, l’invite à retourner chez lui. Le chauffeur de taxi est abasourdi. On lui avait parlé d’un peuple accueillant. Quel accueil !

Il existe une grossièreté contre laquelle on ne peut rien ou bien peu. C’est triste. Peut-être pourra-t-on prévenir que cela se transmette et perdure en enseignant aux jeunes de nos écoles une certaine civilité, un minimum de civisme. Le nouveau cours ECR est censé transmettre un tel enseignement. Au moins sur ce point puisse-t-il atteindre un de ses objectifs, qui est de favoriser le vivre ensemble.

A notre ami bosniaque je souhaite qu’il acquière la verve dont savent faire preuve de façon particulière les chauffeurs de taxi parisiens. Il pourra ainsi transmettre quelques bribes de civilité à des rustauds de pure laine qu’il lui arrivera de croiser sur sa route.

La manière de rêver d’un pays

Les fédéralistes québécois ne semblent avoir aucun projet de pays, tandis que les indépendantistes en rêvent. Mais pas tous de la même manière, semble-t-il. D’où ce débat un peu insolite sur la façon d’envisager le projet de souveraineté. Celle-ci, pour certains, constitue un enjeu primordial dont la réalisation, soit d’un seul coup, soit par étapes, contribuera à solutionner plus facilement des problèmes secondaires. D’autres estiment qu’il faut d’abord s’occuper de questions urgentes, par exemple la dette, le coût des services de santé ou encore les menaces qui pèsent sur l’environnement. Cela étant réglé, on pourra ensuite faire la promotion de la souveraineté.

Des itinéraires variés

Dans le concret, les choses ne sont pas aussi simples. L’histoire des nations montre que les itinéraires qui conduisent à l’indépendance varient en fonction de problématiques particulières, mais véhiculent toujours une tendance profonde qui aboutit à la prise en charge d’un destin collectif, au rapatriement des outils de décision politique et à la fondation d’un Etat national. Je ne connais aucun cas où on a mis sur un pied d’égalité le projet d’un pays à soi et la gestion du quotidien, même quand celui-ci requérait une attention particulière.

Les pionniers de l’indépendance américaine pensaient qu’il leur serait plus facile de gérer leur quotidien en se débarrassant du joug britannique. Mais surtout ils sentaient au profond d’eux-mêmes qu’une barrière culturelle et sociale s’était dressée entre eux et leurs tuteurs d’outre-mer. En 1905, les citoyens de la Norvège en arrivèrent à la conclusion que la gouvernance suédoise était devenue pour eux plus nuisible qu’utile, d’où la décision de devenir maîtres chez eux. Soumis à la tutelle encombrante de la Russie, les citoyens des pays baltes sautèrent sur la première occasion qui s’offrait à eux pour voler de leurs propres ailes. Entourés de voisins ombrageux, les Polonais ne cessèrent jamais de rêver d’un pays qui leur appartiendrait et ce n’est qu’au terme de plusieurs décennies que leur rêve collectif est devenu réalité. La Slovaquie s’est détachée à l’amiable de l’ancienne Tchécoslovaquie. La Slovénie et la Croatie ont pu enfin rapatrier une gouvernance bridée au temps de l’ancienne Yougoslavie communiste. Le Kosovo et le Monténégro ont décroché quasi à l’improviste le statut de pays indépendants alors que bien peu d’observateurs avaient prévu que cela leur serait possible. Marqué par une histoire et une culture particulières, le Timor-Oriental réussira à mettre un terme à la sujétion imposée par la puissante Indonésie. Autant de parcours différents, autant de problématiques particulières, une même tendance de fond, un même aboutissement.

Le rêve québécois

Au Québec, centre du Canada français, on décèle des attitudes diverses face au rêve de souveraineté. Il fut même un temps où certains voyaient dans la Conquête anglaise « un bienfait providentiel ».Cela a duré longtemps. J’ai connu un universitaire de haut calibre qui, favorable à l’imposition, par le gouvernement Trudeau, de la Loi des mesures de guerre, m’avouait : « J’ai toujours pensé que nous, Canadiens- français, avons besoin des Anglais pour nous gouverner ». Pour lui, le pouvoir fédéral, qu’il identifiait au Canada anglais, incarnait l’ordre et la stabilité face à ce qu’il considérait comme de l’aventurisme québécois.

Quoique souvent refoulée, la tendance profonde qui tend vers la souveraineté continue de suivre son chemin au Québec comme chez d’autres peuples. Mais la thèse du « bienfait providentiel » semble avoir laissé des traces profondes. S’ajoutent une sorte de fragilité du sentiment d’identité et l’ambivalence d’un pan-canadianisme qui n’est pas sans exercer une certaine attirance. Denys Arcand a parlé de confort et d’indifférence. Pour le confort, il semblerait qu’il a en partie raison ; pour l’indifférence, c’est moins sûr, même si de nombreux Québécois se comportent comme si l’enjeu national ne les intéressait aucunement. Il est portant fort possible qu’une conjoncture nouvelle ramène cet enjeu sur le devant de la scène. La tendance de fond émergera alors de nouveau, balayant sans doute, cette fois-ci, toutes les peurs et toutes les résistances.

Un beau projet

Le projet indépendantiste ouvre la voie à la pleine responsabilité. Devenu maître de son destin, un peuple peut plus aisément affronter les problèmes qui le concernent, élaborer et appliquer des solutions idoines. Une nation devenue souveraine peut mieux gérer ses propres affaires et être plus efficacement solidaire des autres nations. Il y a là un beau défi pour qui croit à la liberté et à la responsabilité.

C’est de cette façon que le pape polonais Jean-Paul II voyait les choses quand il décrivait la nation comme « la grande société à laquelle l’homme appartient en vertu des liens culturels et historiques particuliers », précisant que « l’homme lie son identité humaine la plus profonde à l’appartenance à sa nation… ». Et de formuler ce vœu : « Je souhaite que toutes les nations, même les plus petites, même celles qui ne jouissent pas encore de la pleine souveraineté et celles auxquelles celle-ci a été enlevée par la force, puissent se retrouver dans une pleine égalité avec les autres dans l’Organisation des Nations-Unies ».