Les paniers de Noël ne suffisent pas

« Une aide sociale insuffisante et de moins en moins accessible », conclut le Conseil national du bien-être social dans son dernier rapport sur la pauvreté au Canada. On y lit que « l’aide sociale au Canada est moins accessible qu’il y a vingt ans et se situe bien loin du seuil de pauvreté » Ce qui se vérifie dans toutes les provinces, incluant le Québec. (Voir LE DEVOIR, 14 décembre 2010)

Pas étonnant que les paniers de Noël ne suffisent pas. Il existe un trou dans le système de redistribution de la richesse collective. Ceux qui garnissent des paniers de Noël ont beaucoup de mérite, mais leur générosité ne peut pallier l’insuffisance due à la mesquinerie qui préside au fonctionnement des mécanismes étatiques. C’est tout au long de l’année que des individus et des familles ne reçoivent pas le minimum décent auquel ils ont droit au nom de la justice distributive.

De cette mesquinerie nous sommes collectivement responsables, puisque nous tolérons sans rechigner un système qui entretient la pauvreté tandis que les décideurs politiques que nous avons élus proclament candidement leur intention de la faire disparaître.

Bien définir pour bien décider

Le vénérable Confucius insistait beaucoup là-dessus. Il faut que ceux qui prennent des décisions sachent de quoi ils parlent. Donc savoir ce que veulent dire les mots qu’on utilise dans les échanges et les débats.

Or j’ai l’impression que ceux qui accompagnent la caravane Mourir dans la dignité ne donnent pas tous la même signification aux termes utilisés. Euthanasie active, euthanasie passive, suicide assisté, soins palliatifs, sédation conventionnelle, sédation terminale : ces mots et d’autres se prêtent à un emploi parfois ambigu. Tantôt on a l’impression que l’emporte une opinion qui serait largement favorable à une pratique qui équivaudrait à de l’euthanasie active ; tantôt c’est plutôt la réserve et la prudence qui semblent prédominer. En cette matière les sondages ne sont pas des guides fiables, surtout quand la signification donnée aux mots sème la confusion.

Il serait peu séant qu’on profite de cette confusion pour forcer la main et imposer une vision idéologique qui va à l’encontre des convictions éthiques et/ou religieuses que partagent un grand nombre de citoyens. Il est impératif que les choix se fassent dans la clarté.

De bons petits soldats

David Finkel
Paris, Robert Laffont, 2009

La guerre, vue de loin, est souvent décorée de fleurons glorieux. Vue de près, elle offre une longue suite d’images horribles. Des images comme celle que nous présente David Finkel, rédacteur au Washington Post, qui a suivi de près les allées et venues d’un régiment américain en Irak. En exergue de chaque chapitre l’auteur nous sert une déclaration prétentieuse de Georges W. Bush. Ensuite, d’un chapitre à l’autre, il décrit les tribulations d’un colonel idéaliste qui croit à la justesse de la cause qu’il défend ; une vision qui contraste avec celle de l’enfer vécu par de jeunes Américains à qui on a fait accroire qu’en acceptant d’aller en Irak éliminer des poignées de terroristes ils réussiraient à y instaurer une société démocratique et respectueuse des droits humains.

David Finkel nous décrit le vécu quotidien de ces soldats déconcertés devant l’incompréhension manifestée par une population qui les considère comme des ennemis et non comme des libérateurs. Il nous les montre aux prises avec la guérilla urbaine et embourbés dans une aventure dépourvue de sens. Des jeunes qui entretenaient des rêves comme d’autres camarades de leur âge. Mais pour plusieurs d’entre eux l’aventure se termine par la mort, ou, pour d’autres, par de lourdes séquelles physiques et psychiques dont ils auront à supporter le poids le reste de leur vie.

Un conflit lointain pour les gens qui vivent en Amérique. Une épreuve sanglante et dépourvue de sens pour les jeunes Américains qu’on a envoyés là-bas. On peut considérer comme des héros, ces soldats inutilement sacrifiés. Mais ils ressemblent plus à des criminels de guerre qu’à des héros les décideurs politiques qui ont engagé le peuple américain dans une aventure improvisée et dépourvue de légitimité morale.

En publiant ce reportage l’auteur fait œuvre utile, car il oblige à réévaluer l’appui trop facilement accordé aux aventures guerrières dans lesquelles on engage les peuples sous de fallacieux prétextes.

Ceux qui torturent, ceux qui laissent faire

Il y a ceux qui torturent, il y a ceux qui les laissent faire. Dans son premier rapport annuel mondial, l’ACAT( Action des chrétiens contre la torture) conclut après enquête que « plus de la moitié des Etats membres de l’ONU recourent à la torture ». L’ACAT parle d’une pratique endémique. Les cas de recours à la torture par les forces armées américaines en Afghanistan et à la prison de Guantanamo sont bien connus. Mais de nombreux pays

n’ont pas attendu le mauvais exemple des USA pour s’y mettre. Parmi eux la Tunisie, l’Iran, la Chine, la Mauritanie, le Soudan, le Zimbabwe, l’Ethiopie, l’Erythrée, la Guinée équatoriale, la République démocratique du Congo, etc. Le rapport ajoute qu’en Amérique latine « le recours à des méthodes violentes et notamment à la torture demeure très répandu au sein des forces de l’ordre ».

Ceux qui laissent faire, ce sont les Etats qui renvoient des demandeurs d’asile dans des pays où se pratique la torture et qui abandonnent ainsi des hommes et des femmes sans défense aux mains de brutes sans scrupule. Le Canada semble bien faire partie de cette catégorie peu honorable.

Heureusement que des organismes humanitaires tels que l’ACAT sont à l’affût et nous obligent à regarder en face certaines réalités plus que troublantes.

Le décalage est parfois considérable entre la proclamation des droits humains et les pratiques quotidiennes auxquelles s’adonnent de nombreux Etats qui ont pourtant signé la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948.

L’aigle et la chouette

Elle a retenu mon attention cette fable, à la fois pittoresque et colorée, inventée par un prédicateur franciscain, le P. Raniero Cantalamessa, qui a voulu montrer que l’athée qui nie l’existence de Dieu juge un monde qu’il ne connaît pas ( voir Agence Zenit, 3 décembre 2010).

La fable raconte l’histoire d’un aigle qui se lie d’amitié avec une famille de chouettes à laquelle il explique comment le soleil brille, réchauffe, apporte la vie et que sans lui le monde nocturne ne pourrait exister. Les chouettes, qui ne sortent que la nuit et ne voient bien que dans l’obscurité, répliquent : « Tu racontes des histoires ! Jamais vu, votre soleil. Nous, les chouettes, nous nous déplaçons très bien et nous nous procurons de la nourriture sans lui ; votre soleil est une hypothèse inutile et donc n’existe pas ».

Le.P. Cantalamessa commente : « C’est exactement ce que fait le scientifique athée quand il affirme : « Dieu n’existe pas ». Il juge un monde qu’il ne connaît pas, applique ses lois à un objet qui se trouve hors de sa portée. Pour voir Dieu, il faut ouvrir un œil différent, il faut se risquer hors de la nuit ».

Ce n’est qu’une fable, mais combien éclairante. De grands esprits peuvent en tirer profit autant que des intelligences modestes.

Militer pour la vie

A Noël, on célèbre l’arrivée de la vie : la naissance d’un enfant qui ressemblait à tous les autres poupons mais qui portait en lui, de façon mystérieuse, la source et le sommet de la vie. Sa venue a provoqué une rupture dans le cours de l’histoire. Depuis lors, le temps qui mesure la durée de l’humanité se divise en deux parties : l’avant et l’après de Jésus de Nazareth.

Mais plus ou moins intuitivement, confusément, ce sont tous les surgissements de la vie humaine qu’on célèbre en ce jour ; ces arrivées qui se produisent chaque fois qu’un fils ou une fille d’homme et de femme vient changer le cours de nos existences. C’est comme si la fête de Noël était devenue prégnante de significations multiples qui se greffent autour de la Nativité du Christ en s’y ajoutant. Il y a des Noël profanes, laïques, qui témoignent aussi du culte de la vie. Tel le vieux et sympathique Père Noël, proche cousin de saint Nicolas.

Multiples facettes de la vie

La venue d’une vie nouvelle est généralement désirée, souhaitée. Mais ce n’est pas toujours le cas. Surviennent des situations où son annonce prend l’allure d’une tragédie. Il arrive qu’on soit confronté à une situation qui dépasse les capacités dont on dispose pour y faire face.

De là surgissent les débats sur le droit à la vie, le respect de la vie et la manière d’assumer une obligation parentale. Pour certains il y a là un absolu qui s’impose, sans qu’ils reconnaissent qu’il y ait place pour une éthique de détresse invoquée par d’autres. Un absolutisme en soi légitime, mais qui semble parfois ignorer d’autres dimensions qui entourent le culte de la vie. Celui-ci ne se résume pas à participer à des campagnes visant à sauver des embryons. Il embrasse des horizons plus vastes.

Car la vie, c’est aussi la croissance de ce qui est advenu au départ. Une croissance qui exige des ressources : un revenu minimal, de l’alimentation idoine, des soins de santé, un logement décent, l’accès à l’éducation. Le culte de la vie exige qu’on construise des structures économiques au service des personnes et des institutions qui appuient la famille. Il commande la protection de celle-ci de même qu’un environnement qui satisfasse les exigences de l’écologie sociale. Il faut éviter qu’un entourage malsain ne vienne détruire ce que des parents et des éducateurs essaient de construire.

La violence contre la vie

La violence porte atteinte à la vie. Elle revêt de multiples facettes. A commencer par la brutalité dans les rapports entre individus, la violence conjugale, la violence urbaine, la violence alimentée par le cinéma et la télévision. Sans oublier celle qui accompagne l’exploitation économique et engendre à son tour de nouvelles formes de violence dans les zones de pauvreté, tant dans les pays dits avancés que dans le tiers monde.

Le terrorisme est une forme de violence sournoise et souterraine qui engendre l’insécurité et empoisonne les rapports au sein des peuples et entre les nations.

La violence armée que pratiquent des Etats vise souvent à freiner le terrorisme. Elle entraîne le sacrifice de jeunes vies et affecte autant les populations civiles que les combattants qui s’affrontent de chaque côté. Elle engendre un énorme gaspillage de ressources qui, autrement utilisées, pourraient contribuer à améliorer la qualité de vie de millions d’êtres humains. C’est ainsi que les Etats-Unis ont englouti dans la guerre du Vietnam, la guerre du Golfe et en Afghanistan des milliards $ qui auraient plus que suffi à améliorer les conditions de vie dans les pays du tiers monde.

On pratique le culte de la vie quand on refuse d’envoyer à la mort de jeunes hommes et femmes qui auraient souhaité connaître un parcours de vie exempt de violence, mais sont soumis aux dictats de décideurs politiques qui persistent à croire que c’est par la violence armée qu’on assure la paix.

Choisir la paix

Le culte de la vie ne se limite donc pas à prendre position contre l’avortement. Il inclut la qualité de la vie, les conditions économiques et sociales nécessaires à une croissance humaine authentique. Et aussi des approches politiques et sociales qui privilégient la négociation plutôt que la guerre, l’aide au développement avant la course aux armements, les compromis fructueux plutôt que les affrontements militaires stériles.

Il arrive que dans la mémoire collective on exalte les esprits en glorifiant les faits d’armes, tandis que la paix apparaît grisâtre, sans éclat et se résumer à un vœu pieux. On devrait au contraire voir en elle un projet emballant, bien plus que les dépenses militaires, la course aux armements, la participation à des conflits douteux et le gaspillage de jeunes vies sacrifiées inutilement.

Aumônier dans les forces armées au cours de la première guerre mondiale et témoin d’horreurs sans nom, Jean XXIII a décrit, dans Pacem in terris, son projet de construction de la paix. À lire et à faire lire. À donner en cadeau à l’occasion de la Fête de la Nativité.