GUERRE ET OPÉRATION POLICIÈRE

La paix est un bienfait que les gens apprécient, ce qui n’empêche pas d’approuver parfois des opérations guerrières. Quand, il y a plus de trente ans, les troupes vietnamiennes débarrassèrent le Cambodge de son régime politique maoïste délirant, mêmes les pacifistes les plus fervents manifestèrent leur satisfaction. C’est qu’il arrive comme ça que ce qu’on appelle guerre ressemble plus à une opération policière d’envergure qu’à un conflit armé au sens classique du terme.

Il semble que c’est ce qui en train de se produire en Libye. Quand un dictateur dévoyé en est rendu à commander la charge contre ses propres concitoyens, le temps est venu de se poser des questions. On doit au président de la République française d’avoir eu la franchise et le courage de bien identifier l’enjeu en cours. Et d’avoir ainsi plus ou moins forcé d’autres chefs d’Etat à assumer leurs propres responsabilités. Peu de cas dans l’histoire où le droit d’ingérence s’est vu reconnaître une légitimité aussi indiscutable.

Un embarras demeure. C’est que, pour être efficace, une opération policière de ce genre doit pouvoir compter sur un équipement militaire performant. Ce qui oblige à introduire des distinctions subtiles quand on fait le procès de la course aux armements et celui de la vente d’armes. De quoi alimenter quelques discussions entre experts.

 

D’UN TROU À L’AUTRE

En 2007 et 2008, à Québec, des centaines de chantiers de pavage nuisaient à la circulation des automobiles. Mais on nous disait : soyez patients. C’est pour assurer un beau quatre-centième anniversaire de la ville . Ensuite vous pourrez circuler en toute liberté dans des rues fraichement restaurées. Le vrai bonheur, en somme.

Printemps 2011 : des trous partout. Le beau pavage n’a pas tenu le coup. Même des rues fraichement pavées l’an dernier offrent un spectacle désolant. Tout est à recommencer. Voire que la maladie s’est répandue partout. Des amis ne disent qu’en revenant du Vermont, où les routes américaines résistent bien aux conditions climatiques, les trous fleurissent dès qu’on franchit la frontière. Et c’est pareil dans la Beauce, quand on revient du Maine. Comme si le pavage d’ici était particulièrement fragile.Faut croire que la technologie en usage au Québec marque un retard sur le savoir de nos voisins du sud.

À moins que la véritable raison ne se trouve ailleurs. Peut-être qu’une enquête sur le monde de la construction nous aiderait à comprendre pourquoi la restauration des rues et des routes coûte plus cher ici qu’ailleurs et supporte moins les contraintes de la nature.

DES HOMMES ET DES DIEUX

Tel est le titre d’une oeuvre cinématographique émouvante et pleine de retenue, qui fait revivre pour nous la tragédie de Tibhirine, en Algérie. C’est l’histoire de sept moines trappistes adonnés au silence, à la prière et au travail quotidien en même temps que solidaires des pauvres du voisinage. Ils seront sauvagement assassinés par des truands anonymes qui peut-être prétendaient agir au nom d’Allah.

Une histoire où s’entremêlent la simplicité, la grandeur à la fois humaine et spirituelle, la beauté, l’humanisme chrétien face à la barbarie. Une grandeur qui vient nous chercher au fond du cœur et secoue nos médiocrités. Sans qu’ils l’aient voulu, les moines de Tibhirine nous interpellent et nous dérangent.

Puissance de l’art cinématographique. Un art qui trop souvent s’exprime dans des productions de bas ou de médiocre niveau, mais qui est capable en revanche de nous entraîner vers des sommets de grandeur humaine et spirituelle.

SYMBOLES ET MESSAGES

Certains laïcistes ont l’épiderme tendre. La vue d’un crucifix les agace. Aussi celle d’une statue du Sacré-Cœur. Il est vrai que les crucifix et les statues du Sacré-Cœur sont parfois d’une esthétique discutable. Mais ce n’est pas ça qui dérange les laïcistes de stricte observance. Il semble que la signification spirituelle du message transmis les heurte ou leur échappe en partie. En outre, on les dirait incapables de percevoir la dimension humaniste de certains symboles ; un apport du christianisme dont j’ai eu l’occasion de traiter antérieurement. (Voir Édito, mars 2007).

C’est un paradoxe chargé d’espérance qui nous est servi quand le symbole premier qui annonce la religion chrétienne propose l’image d’un homme crucifié : un Juif marginal, tel que le décrit l’éminent exégète John.P.Meier, un homme d’humble condition, pauvre, sans panache, issu d’une bourgade de l’arrière-pays, qui affronte une coalition de pouvoirs politiques et religieux. Il sort perdant de cet affrontement pour aboutir au supplice de la croix. Il incarne, par sa Résurrection, le triomphe de tout ce qui est humble, exploité dans le monde, de ce qui est souffrance et abaissement. Adhérer à cela relève de la foi, mais peut aussi nourrir une lecture humaniste imprégnée d’espérance où vient se greffer le rêve d’une société plus humaine et plus juste.

C’est ainsi qu’à été perçue plus ou moins clairement la croix chrétienne au cours des siècles. Celle qui domine le Mont-Royal s’inscrit dans cette tradition. De même ces crucifix qui ornent les murs de plusieurs édifices publics et les calvaires que l’on aperçoit parfois le long des routes de campagne.

Les représentations du Sacré-Cœur, souvent naïves, illustrent aussi un paradoxe. Elles proviennent d’une époque où l’on sentait le besoin d’adoucir les traits d’une imagerie divine marquée par le jansénisme et où prédominaient la sévérité et la vindicte. Elles ont contribué à alléger le poids d’un catholicisme québécois en apparence plus oppressif que libérateur. Elles ont insufflé une dose de sensibilité dans des pratiques religieuses souvent austères et adouci la condition humaine des croyants ordinaires. Là encore, l’expression religieuse véhicule en double un message humaniste.

D’une génération à l’autre on y est peut-être allé avec excès dans la multiplication de ces représentations et des citoyens peuvent se sentir justifiés de débattre de la place qu’elles devraient occuper désormais dans l’espace public. Mais on risque, sous l’impulsion d’un intégrisme laïque à la Robespierre, de verser dans l’excès contraire, lequel pourrait conduire à y interdire toute expression religieuse d’inspiration chrétienne. La laïcité ainsi comprise plaquerait un visage grisâtre sur notre personnalité collective. Un pays à nous, mais un plat pays.

Le Québec a besoin d’une laïcité ouverte, pas d’un laïcisme fermé et constipé.