LAÏCITÉ TOLÉRANTE ET INTELLIGENTE

L’Eglise catholique de France a pris position dans le débat sur la laïcité (Voir LA CROIX, 6 avril 2011), amorcé par le pouvoir politique.

Tout en jugeant l’initiative étatique inopportune les évêques ont rappelé le besoin de faire prévaloir la tolérance et l’intelligence. Ils ont aussi souligné qu’au cours des années la loi de 1905 a fait l’objet de nombreux accommodements. L’Eglise de France, avec la participation de juristes et d’historiens renommés, a fourni une précieuse contribution visant à rendre la laïcité à la française favorable à un meilleur vivre-ensemble de tous les citoyens. On peut même dire qu’elle a construit, étape par étape, un code de la laïcité dont le pouvoir politique aurait avantage à s’inspirer.

Les évêques ont souligné le danger de réduire la laïcité à une conception fermée et ont profité de l’occasion pour dénoncer des situations concrètes ou cette fermeture risque d’aboutir au refus de toute expression religieuse, comme cela se produit parfois dans les écoles, l’armée, les services d’aumônerie, les hôpitaux, les prisons . Une interprétation mesquine de la laïcité chez des administrateurs peut avoir comme conséquence de priver des citoyens de droits fondamentaux fondés sur la liberté de conscience.

Tolérance et intelligence : deux points de repère auxquels il est pertinent de se référer dans le débat sur la laïcité au Québec.

PASSION POUR L’ALGÉRIE – LES MOINES DE TIBHIRINE

John Kiser
Paris, Nouvelle Cité, 2006

L’œuvre cinématographique Des hommes et des dieux a bouleversé des milliers de spectateurs, aussi bien non-croyants que croyants. Nombreux sont ceux et celles qui, à la suite d’une telle expérience, ressentent le besoin d’en savoir plus sur l’assassinat des sept moines, le contexte historique, religieux et politique de l’événement, l’impact de cette tragédie sur la société algérienne et sur les rapports entre chrétiens et musulmans. John Kiser a effectué une longue recherche visant à trouver réponse à plusieurs de ces questions. Il nous fournit un éclairage précieux portant sur l’origine des événements et leur déroulement ; un éclairage dont ont pu profiter les réalisateurs du film.

Il y a le cheminement personnel de chacun de ces religieux, l’histoire du monastère établi en pleine montagne, celle du voisinage des moines avec de pauvres paysans dont ils étaient solidaires ; celle aussi d’une présence française qui remonte à 1830 ; d’une conquête arabe qui éclipse la période des invasions barbares, laquelle débute au temps d’Augustin d’Hippone ; celle de l’ordre romain, identifiable en partie à l’essor du christianisme. L’Algérie que nous connaissons est issue de cette superposition d’apports culturels et sociaux différents et, sous certains aspects, complémentaires.

Les moines de Tibhirine ont voulu assumer ce passé en y insérant le témoignage d’une expérience de vie chrétienne à la fois radicale et toute simple, attentive de façon particulière au monde de l’islam. Ils ont introduit une dimension humaine et spirituelle de haute qualité dans un univers perturbé par la haine et la violence. En apparence, leur rêve a échoué. En réalité, ils ont remporté l’épreuve, à la manière du Christ vainqueur de la mort. C’est ce que John Piser nous aide à comprendre. 

NAÎTRE OU NE PAS NAÎTRE

J’apprends, en lisant LE SOLEIL du 13 avril 2011, que le Ministre québécois de la santé s’est vu reprocher d’avoir versé une subvention à un organisme humanitaire connu sous le nom de Naître ou ne pas naître, dont la mission consiste à aider des femmes enceintes à mieux vivre leur grossesse en leur apportant un soutien tant matériel que moral et psychologique. Il paraît que cette subvention contreviendrait au présumé statut pro-avortement de la société québécoise.

L’organisme en question ne se mêle pas d’interdire ou d’approuver les avortements. Il offre simplement un autre choix possible aux personnes en quête de solutions moins brutales, plus humaines. De quoi convenir à la sensibilité sociale qu’on s’attend à trouver chez un Ministre de la santé. Celui-ci n’a donc pas à plaider coupable ni à s’excuser.

J’aimerais savoir à quel moment de son histoire le Québec aurait acquis le statut de société pro-avortement. L’événement a échappé à mon attention.

C’EST UNE CHOSE ÉTRANGE À LA FIN QUE LE MONDE

Jean d’Ormesson
Paris, chez Robert Laffont, 2010

Le titre de l’ouvrage est original, le contenu aussi et facile d’accès. On y parle d’histoire, de science et de philosophie dans un langage à la portée de tous et chacun. Un

enchaînement d’interrogations que suscitent les changements rapides qui de nos jours marquent l’histoire et affectent notre connaissance de l’univers. S’inscrit en filigrane un regard qui apparaît tantôt comme celui du croyant sceptique, ou celui de l’agnostique qui ne sait pas trop s’il est croyant ou non. On y invoque des penseurs qui nous ont précédés et qui ont tenté avant nous de répondre aux questions fondamentales sur le pourquoi et le sens de la vie. Le tout nous est présenté dans une ambiance relaxe, sans angoisse, dans un monde dont il est dit qu’il est beau et où chaque homme tient l’infini dans le creux de sa main.

« Ceux qui ne croient pas à Dieu, écrit l’auteur, font preuve d’une crédulité qui n’a rien à envier à celle qu’ils reprochent aux croyants….Si je croyais à quelque chose, ce serait plutôt à Dieu- s’il existe. Existe-t-il ? Je n’en sais rien. J’aimerais y croire. Souvent je crois en Dieu parce que j’en doute. Je doute en Dieu ». La formule est brillante. Et dérangeante.

C’est dans ce style que nous sont proposées quelques centaines de pages d’une rumination à la fois substantielle et colorée, qui rejoint chacun au-dedans de soi, incitant gentiment à affronter des questions incontournables : l’existence de Dieu, le pourquoi des choses, le sens de la vie, le mystère du temps, l’égalité devant la mort. Et j’en passe. Je retiens en finale : « J’espère que les hommes ne souffriront pas toujours. Ou qu’ils souffriront un peu moins. J’espère qu’il y aura enfin un peu de bonheur pour ceux qui n’en ont jamais eu. J’espère-est-ce assez bête !- que la justice et la vérité, si souvent contrariées, sont, ici-bas d’abord, et peut-être même ailleurs, autre chose que des cymbales et des illusions. Il faut toujours penser comme si Dieu existait et toujours agir comme s’il n’existait pas ».

Une bonne lecture en perspective.

 

FAIRE ENTENDRE SA VOIX

Dans la perspective des prochaines élections fédérales la Commission épiscopale pour la justice et la paix de la Conférence des évêques catholiques du Canada(CECC) a publié un mémorandum intitulé Faire entendre sa voix. Le document met en lumière quelques principes éthiques aptes à guider les électeurs dans leurs choix et les candidats dans leur projet électoral. On y aligne une série d’exemples qui, sans constituer un programme politique, offrent « une lentille à travers laquelle on peut analyser et évaluer les politiques et les programmes publics ».

Cet apport de leaders religieux est intéressant et éclairant. Sa mise en pratique ne manque pas toutefois de se heurter à un certain nombre de difficultés. Ce qui ne diminue en rien l’utilité de la démarche proposée.

Cinq grands axes

Les auteurs du document privilégient cinq dossiers, le premier concernant le respect de la vie et de la dignité de la personne : de la conception à la mort naturelle. C’est un rappel de prises de position, qu’on pourrait qualifier de traditionnelles, sur le droit à la vie, l’avortement, l’aide aux femmes enceintes, les tentatives d’instrumentalisation liées aux technologies biomédicales, l’accès aux soins palliatifs, le rejet de la peine de mort, le soutien et l’accompagnement des personnes handicapées, âgées, malades, pauvres et souffrantes.

Deuxième volet : construire une société plus juste. On trouve ici un rappel de la primauté de la justice sociale et du partage. Il ne suffit pas de créer plus de richesses, comme le répètent certains économistes, il faut aussi s’employer à les distribuer plus équitablement. Ce qui implique : réduire la pauvreté et les écarts entre riches et pauvres, promouvoir une meilleure justice fiscale, mettre fin au gaspillage des fonds publics, faciliter l’accès aux logements sociaux, combattre la pauvreté chez les enfants, assurer un revenu familial de base, faciliter l’accès à l’eau potable aux communautés qui en sont privées, trouver une solution permanente aux problèmes des communautés autochtones.

Troisième volet : promouvoir l’intégrité de la personne et de la famille, ce qui veut dire notamment : favoriser l’équilibre entre les responsabilités familiales et professionnelles, garantir l’équité salariale entre les hommes et les femmes, assurer un revenu de base suffisant pour maintenir une qualité de vie adéquate, garantir l’accès à des soins hospitaliers de qualité pour tous, aider les familles d’immigrés et de réfugiés à se réunir au sein du pays, faciliter la reconnaissance des compétences des personnes immigrées, lutter contre la traite des personnes, protéger les personnes contre la dépendance au jeu et à la drogue.

Quatrième volet : Le Canada dans le monde : un chef de file pour la justice et la paix. Croire en la justice et la paix, souligne le mémorandum, c’est notamment : poursuivre l’atteinte des objectifs du Millénaire pour le développement fixé par les Nations Unies, privilégier des politiques qui favorisent un dialogue qui mène à la paix plutôt qu’à la confrontation entre les nations, travailler à l’élimination des armes nucléaires, chimiques et bactériologiques, encourager un contrôle sévère de la vente d’armes légères et individuelles dans le monde, respecter les droits internationaux qui concernant les droits de la personne , protéger la dignité humaine des immigrants et des réfugiés dans le traitement de leurs dossiers, protéger les droits des travailleurs saisonniers qui proviennent de l’étranger, lutter contre des pratiques commerciales et industrielles qui se font au détriment des droits et de la dignité des travailleurs.

Cinquième volet : protéger l’environnement, ce qui implique notamment : la mise en œuvre de pratiques de gestion environnementale responsables, le respect des accords internationaux visant à réduire les émissions à effet de serre, la réduction de notre dépendance aux combustibles fossiles, la lutte contre la pollution urbaine, l’introduction de modes de transport moins nuisibles à la santé des citoyens et à l’environnement, la primauté accordée aux énergies propres et à l’efficacité énergétique, une exploitation des ressources naturelles qui ne porte pas atteinte à la vie des communautés, la décision de considérer l’eau comme ressource essentielle, le projet de léguer aux prochaines générations un environnement viable et sain.

Le rêve et la réalité

Les objectifs qui précèdent, ainsi regroupés, constituent un beau projet de société. Ils renforcent une tendance de fond plus que souhaitable. Les volets portant sur la justice sociale, la promotion de la paix et l’écologie se prêtent à des applications concrètes particulièrement intéressantes et susceptibles de guider efficacement les décideurs politiques vraiment soucieux de se mettre au service du bien commun. Ils illustrent comment la pensée sociale chrétienne ouvre la voie à des concrétisations temporelles bénéfiques dont pourra tirer profit l’ensemble de la société.

Leur mise en application demeure néanmoins complexe et s’annonce laborieuse. Car le déroulement d’une campagne électorale est soumis à des aléas qui échappent aux stratèges et aux organisateurs, parfois aussi aux candidats. La centralisation des décisions ne permet pas toujours à ceux-ci de mettre l’accent, comme ils le voudraient, sur des objectifs ou des engagements qui reflètent des convictions qui leur sont chères. Le temps électoral a des exigences propres dont candidats et électeurs doivent tenir compte. Sans oublier le fait qu’un simple candidat dispose de peu d’occasions pour faire connaître sa vision du politique. Le porte à porte, qui absorbe beaucoup de temps et d’énergie, se prête peu aux débats en profondeur.

D’autre part, le mémorandum souffre de lacunes, ce qui est inévitable. A noter celle qui semble la plus grave, à savoir l’absence complète d’attention accordée à l’impasse constitutionnelle dans laquelle est plongé le pays. Comme si ce problème ne devait aucunement préoccuper les catholiques. Or le discours ecclésial sur la souveraineté des peuples nous incite à voir les choses autrement, comme l’indique par exemple ce propos souvent cité de Jean-Paul 11, souhaitant « que toutes les nations, même les plus petites, même celle qui ne jouissent pas encore de la pleine souveraineté et celles auxquelles celle-ci a été enlevée par la force, puissent se retrouver dans une pleine égalité avec les autres dans l’Organisation des Nations-Unies ». Or voici que les auteurs du document raisonnent comme si le problème d’une certaine souveraineté nationale ne se posait nulle part entre Halifax et Vancouver. Ils ne semblent pas non plus avoir perçu que l’instabilité du pouvoir fédéral, que beaucoup déplorent, résulte en partie de la négation de la question du Québec, de la situation d’une nation dont on veut empêcher l’accession à la souveraineté.

Une ressource à explorer

Il demeure que le mémorandum ne manque pas de souffle. Candidats et électeurs y trouveront un éclairage et de l’inspiration. On contribuera, en y puisant, à hausser de plus d’un cran le débat électoral, qui a tendance à se replier vers le bas. Cet apport de la pensée sociale chrétienne est susceptible d’améliorer grandement la santé de notre vie démocratique.