LA LANGUE DE CHEZ NOUS

La langue berbère, interdite sous Kadhafi, renaît dans l’ouest de la Lybie( Voir LA PRESSE, 19 juillet 2002). Réduit à la transmission orale pendant plusieurs siècles, soumis à la domination de la langue arabe, voilà que ce parler, proche de celui que saint Augustin , évêque d’Hippone, a utilisé dans son enfance, renaît à l’école, à la radio, dans les journaux, dans les chansons, dans les cours dispensés aux adultes. Renaissance éclatante. Dynamisme mystérieux de la langue maternelle, besoin profond de retrouver une identité propre, quoi qu’il en soit des pressions exercées par la mondialisation, qui, selon des experts, est censée aboutir à la domination d’une langue unique.

Si la langue berbère, l’amazigh, peut ainsi renaître, on peut difficilement se faire à l’idée que le français puisse disparaître de la surface du monde. Quand je constate la volonté de milliers de francophones hors Québec de continuer de vivre en français autant qu’ils le peuvent, et ce dans des conditions souvent difficiles, je me dis que l’avenir du français en Amérique du Nord est sans doute moins précaire que ne l’affirment des prophètes de malheur.

Au lieu d’ausculter de sombres horizons, vaudrait mieux accentuer le grand virage amorcé avec la loi 101. Rien n’empêche de renforcer le visage français du Québec, d’adopter les mesures qui feront en sorte qu’il sera possible de vivre et de travailler en français partout sur le territoire québécois, même là où un minimum de bilinguisme peut s’avérer incontournable.
Les héritiers des Berbères de Libye nous font discrètement la leçon.

JUGEMENT DE COUR ET CONSCIENCE POPULAIRE

Le jugement sur l’affaire Turcotte, du nom de ce médecin qui a poignardé sauvagement ses deux enfants, a suscité de nombreux commentaires. Celui que, pour ma part, j’ai trouvé le plus éclairant vient de Mathieu Bock-Côté ( voir LA PRESSE, 7 juillet 2011). L’auteur met en relief l’impact d’une approche marquée par « la psychologisation abusive des rapports sociaux dans notre société », avec comme effet la déresponsabilisation individuelle. « D’une certaine manière, précise Mathieu Bock-Côté, le discours « psycho-psychiatrique » prend le relais d’une certaine sociologie qui s’est fait connaître il y a quelques décennies par son discours sur les circonstances atténuantes, et qui, à force de socialiser l’action humaine, l’a désindividualisée ». Au terme du processus : une déresponsabilisation généralisée et une déshumanisation conséquente.

« Nous devons, ajoute l’auteur, postuler la nécessité morale du libre arbitre, à la manière d’un parti pris philosophique irréductible et nécessaire à la vie en commun. Sans quoi le droit passe de la justice à la thérapie. Et la liberté se falsifie. C’est le vieux langage de la morale qui se perd. Et avec lui, le sens élémentaire d’une justice qui ne peut faire l’économie d’une réflexion sur le bien et le mal ».

Des propos qui, me semble-t-il, vont à l’essentiel et peuvent nous guider dans notre appréciation d’un jugement de cour qui dérange, étonne, le moins qu’on puisse dire.

DE LA SOLIDARITÉ À L’AVENTURISME

Je l’ai trouvée belle cette solidarité que des milliers de Québécois ont témoignée envers les sinistrés de la vallée du Richelieu et du Lac Champlain. Une corvée spectaculaire qui fait honneur au peuple d’ici.

Mais je trouve moins emballante l’idée de permettre à des propriétaires victimes de la montée des eaux de reconstruire leurs demeures dans des zones inondables. Faudrait tout de même tirer une leçon de la catastrophe naturelle qui a frappé la région. Ce serait faire preuve d’aventurisme que d’ignorer ce qui vient de se passer, quitte à faire appel à la solidarité si jamais les choses tournaient mal dans un avenir plus ou moins rapproché.

Se fier à la Providence relève d’une saine croyance. Faire usage de prudence est une façon de montrer que la foi n’y perd point et se met en bonne posture en faisant appel à la raison.

EN TEMPS OPPORTUN

Les débats entre souverainistes retiennent l’attention. C’est normal, car

une caractéristique de la culture souverainiste québécoise est  de vivre  les confrontations à ciel ouvert. Au fait, il est faux d’affirmer que les Québécois n’aiment pas les chicanes. Ils savent que les débats qui portent  sur des questions sérieuses font progresser la collectivité et  sont des indicateurs de bonne santé démocratique.

Le mouvement indépendantiste a été souvent  le théâtre d’échanges vigoureux. Ainsi en était-il  déjà au temps de René Lévesque, même si celui-ci n’appréciait pas toujours  qu’on s’esquinte au grand air. Les indépendantistes fébriles, parfois un peu zélotes, lui tombaient sur les nerfs. Mais il ne cherchait pas à leur enlever le droit de parole, pas plus à eux qu’aux souverainistes mous.

Existe-t-il des débats entre fédéralistes ? Sans doute,  mais on y met  plus de discrétion. Quand on les observe de l’extérieur, on croirait ces bonnes gens figés dans la culture du statu quo. Cela  n’est sans doute qu’apparence. Il demeure néanmoins difficile de deviner  comment ils se distingueront  les uns des autres quand il sera question de réformer le

régime politique actuel. Peut-on prévoir  une fatigue fédéraliste qui finira pas se montrer sous son vrai jour  et pavera la voie à l’indépendance ? Cela devrait réjouir les unanimistes à tous crins.

Les  fédéralistes étiquetés nationalistes mènent  des guerres de tranchées contre les empiètements du pouvoir central et tentent de corriger les vices d’un  régime dysfonctionnel qui nuit  au développement aussi bien du Canada anglais qu’à celui du Québec. D’une certaine façon,  ils sont devenus les voisins de souverainistes peu  pressés qui surveillent l’émergence de conditions gagnantes.

On ne doit pas sous-estimer l’importance de celles-ci et du rôle qu’elles  peuvent jouer. L’histoire  enseigne que les imprévus dans un cheminement peuvent exercer une influence majeure dans la vie des nations. Cas spectaculaire,  le Boston Tea Party a déclenché un processus qui a conduit  le peuple américain du statut de colonie  à celui de nation souveraine. Au fait,  nombreux furent les Américains qui sont devenus indépendantistes à leur corps défendant parce qu’incapables de supporter plus longtemps les brimades de la puissance coloniale avec laquelle ils continuaient d’entretenir des liens affectifs. Ont  surgi  à un moment donné des conditions favorables à un changement majeur et dont plusieurs acteurs politiques ne soupçonnaient même pas l’existence.

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Se  tenant à distance du jeu politique et des querelles entre chapelles péquistes, de nombreux citoyens du Québec persistent  à considérer  la souveraineté comme un idéal, voire,  pour certains, comme un projet qu’ils s’approprieront en temps opportun. Ils alimentent  en sous-main  un courant qui suit son propre itinéraire, peu importe les aléas qui marquent la scène politique.  En attendant le moment favorable,  ils veillent sur le  quotidien et s’occupent d’économie, de culture, d’écologie, d’éducation, voire de religion. Comme le font de nos jours les Écossais et les Catalans, ou comme le firent jadis les Norvégiens face à la Suède, ou encore les Polonais,  longtemps pris en étau entre des voisins pour le moins encombrants.  L’échéancier des  nations n’est pas le même que celui des individus et des générations. La patience est de mise quand on rêve de se donner un pays.

En attendant s’impose  la tâche de clarifier et d’affirmer sa propre identité nationale. Pour de nombreux Québécois ce n’est pas une affaire réglée.    Plusieurs parmi eux en sont encore  à l’étape du Québec fort dans un Canada uni. Ils se réjouissent des déclarations qui proclament  l’existence d’une nation québécoise, mais ils sont loin  d’en avoir tiré toutes  les conséquences, à commencer par celle qui veut que, dès que surgiront des conditions gagnantes, il deviendra logique que la  nation dont ils font partie  acquière le statut d’État.

Ce passage, qui répond  à  une tendance profonde dans  l’histoire des peuples, conduit  à  une prise en main, par une nation,  de son avenir collectif. On  devient souverain afin d’assumer  pleinement son destin, avec ses avantages et ses risques. Ainsi  l’ont voulu  les peuples qui, au cours des dernières décennies, ont rejoint la vaste assemblée des Nations unies. Ils n’ont pas,  par le fait même, réglé tous leurs problèmes,  mais ils continuent  de voir dans la souveraineté acquise un instrument d’importance cruciale, propre à les aider à progresser  dans la voie du développement,  tant économique que culturel et social. C’est  pourquoi ils n’ont pas fait marche arrière quand des obstacles ont surgi sur la route. Ils savaient bien  que la création d’un pays nouveau ne se réalise pas sans qu’on ait à affronter quelques turbulences.