ILLÉGALE, LA PAUVRETÉ

La formule est originale. Elle vient de Riccardo Petrella, économiste et politologue de renommée mondiale, fondateur du Groupe de Lisbonne. Il faut, déclare-t-il, rendre illégale la possibilité qu’une minorité s’enrichisse indéfiniment au détriment du plus grande nombre. Voici pourtant que  la Réserve fédérale des Etats-Unis a octroyé 38000 milliards de dollars à une trentaine de banques et entreprises pour les sauver d’une crise économique qu’elles avaient elles-mêmes provoquée. D’autre part, on se dit incapable de trouver les 180 milliards$ sur dix ans dont on aurait besoin pour que tous les habitants de la planète  aient accès à l’eau potable, à une scolarisation primaire et à une alimentation qui atteigne les 2500 calories par jour. On pourrait le faire : ce qui manque, c’est la volonté politique.(Voir le Collectif La soupe aux cailloux,6 octobre 2011).

L’éminent économiste propose  de mettre hors la loi : 1) les lois qui participent à l’appauvrissement ou qui favorisent les inégalités ; 2) les institutions qui sont à l’origine de l’appauvrissement ; 3) les pratiques sociales qui permettent un enrichissement inégal.

Lois et pratiques sociales inégalitaires : les politiques fiscales qui privilégient les plus nantis, les échappatoires fiscaux, les mesures d’austérité qui frappent les plus démunis, le rétrécissement du filet social, des millions de familles qui ne peuvent combler des besoins de base tels qu’un logement décent, une alimentation adéquate, un système d’éducation de qualité au moins minimale, des  soins de santé accessibles à tous.  Et tout cela perdure alors qu’existent des ressources financières dont s’est emparée une petite minorité de privilégiés.

Un tel désordre économique et social est immoral. Petrella voudrait qu’on le déclare illégal. Sa  proposition est intéressante.

ÉTHIQUE, MORALE ET DÉONTOLOGIE

Le mot éthique est à la mode. On en raffole, à commencer par les édiles municipaux, les députés et les gens qui travaillent dans la construction. Cela évite de parler de morale, car on craint comme la peste de tomber dans le moralisme. Quant à la déontologie, elle réussit à se conserver une niche du côté des professions. Il est fréquemment question de déontologie professionnelle

Jusqu’à une période récente on a employé l’un pour l’autre les termes éthique et morale. Ce dernier vocable agace certains parce qu’il semble faire trop directement allusion aux notions de bien et de mal, voire à celle de péché. Pour certains le terme éthique semble faire plus neutre, plus séculier, plus laïque dirait-on.

Selon l’éthicien et juriste Guy Durand, on assiste à une redécouverte du terme morale. « Dans certains milieux, écrit-il, la popularité du mot « éthique » a entraîné paradoxalement sa dévalorisation. Celle-ci désigne des règles minimales qui s’imposent aux membres d’un groupe. Elle devient synonyme de déontologie. La morale s’en trouve alors revalorisée, elle renvoie aux valeurs et aux principes universels et stables dont l’éthique ou les éthiques ont besoin pour rester vivifiantes » (Voir « Morale, éthique, droit ,déontologie » dans Encyclopédie de l’Agora,
htttp://www.agora.qc.ca)

Donc pas de gêne à continuer de parler de morale, tout en utilisant le terme éthique quand cela semble plus approprié. L’important, c’est de savoir de quoi on parle.

PRIORITÉ SOCIALE

Dans l’ensemble de l’espace canadien existe un  besoin urgent de quelque 50,000 unités de logement social, dont plusieurs milliers au Québec. Dans  ce domaine le gouvernement fédéral a réduit radicalement sa contribution. Les Etats provinciaux et les municipalités doivent en pratique assumer seuls cette tâche.

L’accessibilité financière à un logement décent est un critère qui sert à définir ce qu’est une société juste. Elle incarne  un besoin fondamental et constitue une priorité sociale. Elle représente  une manière concrète de lutter contre la pauvreté,  celle des familles et celle de citoyens peu nantis.

Quand on projette d’investir des centaines de millions$ de fonds publics dans la construction d’un amphithéâtre qui sera accessible avant tout aux plus nantis il importe d’abord de se demander comment font pour se loger convenablement ceux qui ne disposent que de ressources congrues. Des citoyens qui devront se contenter d’admirer de l’extérieur un amphithéâtre réservé à des plus fortunés alors qu’eux sont à la recherche d’un logement décent à coût abordable.

LE FRANÇAIS EN PÉRIL ?

La langue française semble menacée en France. Elle est en perte de vitesse dans les milieux scientifiques et  les milieux d’affaires. Des chercheurs  ne publient les résultats de leurs recherches qu’en anglais, qui est  devenu d’autre part la langue d’usage dans plusieurs  grandes entreprises dont le siège social loge au cœur de l’Hexagone. Les membres de conseils d’administration entièrement formés  de francophones  débattent   en anglais. On  parle français à la maison et anglais au travail.  La mode de l’anglais fascine une large  fraction de l’élite française.

Un  visiteur de passage peut difficilement vérifier si le français est en péril à Montréal. Mais des études sérieuses semblent confirmer l’impact  d’une  tendance lourde jouant en faveur de l’anglais. Ce qui, nous dit-on,  deviendra manifeste  dans  deux ou trois décennies si nous laissons la situation se détériorer.

On avait espéré que le virage linguistique imposé par la loi 101 serait  suffisant pour assurer l’avenir du français au Québec. La Charte de la langue française a marqué  indéniablement un tournant historique majeur. Mais l’acharnement avec lequel la Cour suprême du Canada s’en est prise à cette loi en a réduit considérablement la portée. Il faut  vivre avec cette situation aussi longtemps que le Québec sera coincé dans le régime fédéral tel que nous le connaissons.

Il demeure que la langue française au Québec peut compter sur des assises nombreuses et importantes : des familles où l’on parle français, un usage quotidien tangible sur la majeure partie du territoire,  des écoles, des équipements culturels, des médias écrits et électroniques, des services sociaux et administratifs qui fonctionnent en français,  des entreprises où l’on travaille en français,  des milieux culturels dynamiques qui assurent le rayonnement du français ici et à l’échelle internationale.

Le Québec d’aujourd’hui est plus français que ne l’était la France à la veille de la Révolution, alors que la majorité des citoyens communiquaient entre eux par le biais d’une grande diversité  de parlers régionaux.  L’école, l’armée et l’administration publique républicaine ont contribué dans la suite à  donner à la mère-patrie un visage français bien tangible partout sur l’ensemble du territoire. Il incombe  aux gens d’ici de prendre les moyens pour  faire du Québec un pays de langue et de culture françaises.

Deux instruments de renforcement : la volonté politique et la volonté populaire.

Volonté politique : accroître et renforcer la  portée de  la loi 101, quitte à entrer en conflit une fois de plus avec  la Cour suprême ; agrandir  et consolider  un espace nettement  français qui englobe toutes les régions, y compris le grand Nord et l’Ile de Montréal ; assurer la nette prédominance du français comme  langue d’enseignement et langue de travail ; imposer une règlementation ferme portant sur l’affichage et la publicité.

Il devient crucial plus que jamais  de confier le pouvoir politique à des  représentants  fermement décidés à réaliser de tels objectifs. Ce choix incombe aux citoyens. Dans ce domaine comme dans d’autres on a les gouvernants qu’on mérite.

Volonté populaire. Celle-ci peut jouer un rôle déterminant  en assurant au quotidien la prédominance d’une langue française de qualité dans l’administration publique, les lieux de travail, en éducation, dans les échanges commerciaux, les débats publics, les activités culturelles. La mollesse linguistique n’aide en rien au progrès et à l’épanouissement de la langue française.

En fin de compte, il revient aux Québécois de décider si oui ou non ils veulent s’engager à assurer l’avenir et l’épanouissement du seul pays vraiment francophone en Amérique du Nord. Les moyens existent. Le reste demeure une affaire de volonté.

*     *     *     *     *       *

On n’est pas dispensé, ce faisant, de s’occuper d’autres problèmes, tels ceux qui concernent  la moralité publique. Un Québec français, oui,  mais aussi un pays où le civisme et la justice ont  pignon sur rue, aussi bien  dans la gouvernance politique  que dans la gestion des fonds publics. Là-dessus, il y a matière à s’inquiéter autant que sur l’avenir de la langue française.