LA CULTURE RELIGIEUSE N’EST PAS LA FOI

Guy Durand
Identité du Québec et laïcité
Éditions des oliviers
Montréal, 2011

Quand on discute au Québec de laïcité, d’éthique ou  de philosophie du droit, on ne peut se permettre d’ignorer la contribution de Guy Durand, éthicien et juriste. Celui-ci  s’est particulièrement fait connaître  dans le débat entourant le nouveau cours d’éthique et culture religieuse. Il sait démystifier  les sophismes à la mode, circonscrire  de façon rigoureuseles concepts et les présupposés, redonner leur place à  des prémisses incontournables.

Le seul point faiblede l’essai intitulé La culture religieuse n’est pas la foi est sans doute le titre. Celui-ci coiffe  mal le contenu. Le sous-titre Identité du Québec et laïcité  circonscrit mieux le thème étudié.  L’auteur montre comment cette laïcité, dont on débat  parfois avec virulence, ne peut bien s’interpréter  que si on rétablit  son  lien avec  des racines historiques et culturelles spécifiques.  Elle n’est pas un  oxymore issu d’un milieu aseptisé. Quand on en fait une entité abstraite au service d’une idéologie on la rend non fonctionnelle, non opératoire. Car  il existe plusieurs modèles de laïcité. « Du point de vue sociologique, philosophique et juridique, il est donc simpliste de prôner une définition abstraite et intemporelle de la laïcité de même qu’un modèle  particulier-absolu ou idéal- à l’aune duquel tousles régimes socio-politiques concrets seraient jugés ….La laïcité admet des modèles multiples qui, selonles témoignages donnés précédemment, tiennent compte de l’histoire, de la sociologie et de la situation politique du pays » (p.68)

On devra donc, si l’on veut  promouvoir un  modèlede laïcité adéquat pourleQuébec, s’éclairer de plusieurs repères :lerespect de son histoire et de son identité, la protection et la promotion de ses valeurs fondamentales, la civilité et l’harmonie sociale,les droits de la  majorité, l’intégration des immigrants à la culture commune, la  nature etles objectifs de l’école, qui est en partie le prolongement dela famille. Desrepères qui impliquent «  une place privilégiée accordée à la culture chrétienne, base de la culture commune et identitaire  du Québec » (p.69).

Les réflexions  de Guy Durand sur la laïcité sont éclairantes.  Le sont non moins celles qui concernent le multiculturalisme, les chartes des droits de la personne et les accommodements raisonnables. Sur chacune de ces questions l’auteur procède avec rigueur et nous rend le précieux service de bien cerner les concepts et d’attirer  l’attention sur l’essentiel. Le  parcours éthico-juridique qu’il nous propose  débouche sur un chapitre fort intéressant portant sur des applications concrètes, l’une concernant la définition d’un cadre de vie commune, l’autre visant les implications juridiques et politiques. Au nombre de celles-ci réapparaît le dossier du cours d’éthique et culture religieuse (ECR)  qu’il faudrait, à son avis, réviser   parce qu’imprégné de  l’idéologie du multiculturalisme ; sans compter, ajoute-t-il, «  qu’il est pour une bonne part antipédagogique ».

Voici donc un essai substantiel,  éclairant, qu’on aura profit à consulter  si l’on veut y voir plus clair dans le débat sur la laïcité, les accommodements et autres problèmes connexes.

POURQUOI PAS UN ILOT VERT ?

On débat del’avenir de l’ilot Irving, situé au cœur du quartier Saint-Jean–Baptiste, à Québec. On parle d’un projet de densification qui irait chercher dans les, six, huit ou neuf étages, on ne sait trop. Un monument de béton qui risque d’obstruer la vue et de diminuer la qualité de vie des citoyens résidant dans l’entourage. Pourquoi pas plutôt un espace vert, aéré, un mini-parc public dont pourront profiter des enfants, des parents, des ainés, des gens coincés dans des logements exigus? L’endroit se prête bien à un usage communautaire. La ville pourrait en négocier l’achat à un prix raisonnable. Ainsi deviendra possible une transformation urbaine qui accroîtra la qualité de vie. Ce qui ne dispensera pas de chercher une solution autre pour répondre en partie à la demande de logements sociaux que les promoteurs du projet actuel affirment vouloir satisfaire de façon résiduelle. Des espaces verts et des logements sociaux : deux objectifs qui se complètent bien. Il serait à l’honneur des propriétaires de l’ilot Irving d’en faciliter la réalisation. Ils mériteront que la ville leur érige un modeste mémorial qui témoigne de la reconnaissance publique. Surtout s’ils se contentent d’un prix d’aubaine pour la vente de l’ilot.

UN BONHEUR SI FRAGILE

Michel David
Montréal, Editions Hurtubise, 2009
Roman

L’univers que dépeint Michel David (en 4 volumes) représente un coin de pays bien de chez nous et évoque en même temps un mode de vie
fort lointain. L’écart entre ce monde rural du début du 20ème siècle et notre temps est considérable. Néanmoins, on s’y retrouve dans l’imagerie qui est projetée. Celle-ci suscite une sorte de nostalgie, mais aussi de la fierté. Un monde qui s’apparente à celui que décrivent Claude-Henri Grignon dans Un homme et son péché et Arlette Couture dans Les filles de Caleb.

Corinne Joyal fait penser à Emilie Bordeleau, Gonzague Boisvert a hérité de certains traits de SéraphinPoudrier, le notaire remplit bien sa fonction de gardien de la loi et fait prévaloir des rapports de justice. Deux traits communs à la plupart de ceux et celles qui forment cette communauté rurale : le courage et l’ingéniosité. On y pratique l’autarcie économique et on affronte le quotidien avec toutes les ressources à sa portée. Des gens qui construisent le pays par la base, tout se tenant au courant des problèmes qui préoccupent les élites, religieuses ou civiles.

Le courage imprègne la vie quotidienne, et aussi la religion. Celle-ci influe grandement, pesamment, sur la manière de vivre de chacun et chacune. Un christianisme lourd, un apparatchik clérical omniprésent. Nonobstant ce poids, une foi authentique suit son chemin et anime des valeurs telles que l’amour et le respect de la vie, le travail, la solidarité. Elle inspire des personnages forts, colorés, inventifs. Moins l’époque d’une grande noirceur que celle d’une grande espérance.

On parle d’un roman. Mais on a parfois l’impression qu’il s’agit d’une tranche d’histoire. Si Michel David était encore des nôtres, je lui poserais la question : a-t-il fait d’abord œuvre de romancier ou d’historien ?

QUAND LE POUVOIR EST MALADE

Selon l’UNICEF, quatre millions d’enfants et de femmes sont menacés de mort en Corée du Nord. On précise : « Un enfant de moins de cinq ans sur cinq souffre déjà de malnutrition modérée qui peut causer des retards de croissance et entraver leur développement cognitif … 88400 enfants ne mangent pas à leur faim et sont considérés à risque de grave dénutrition». Il devient urgent d’instaurer des programmes alimentaires visant à traiter les enfants atteints de malnutrition sévère, mais les fonds sont insuffisants. L’UNICEF tire la sonnette d’alarme. (Voir Agence Zenit, 7 novembre 2011).

Des catastrophes naturelles ont aggravé l’insuffisance de la production agricole, paralysée par des contrôles bureaucratiques qui contribuent à accroître le déficit alimentaire. La population subit en outre le poids d’un pouvoir politique mégalomane et étouffant, aussi celui d’une armée pléthorique, d’un régime policier qui paralyse toute initiative, d’une industrie nucléaire dont les activités sèment l’inquiétude chez les pays voisins, à commencer par la Corée du Sud. La population affronte la famine tandis que les militaires bombent le torse.

L’UNICEF a raison de sonner l’alarme. Car la solution à court terme relève de la solidarité. Mais à moyen terme, elle est politique. En effet, la maladie la plus grave dont il faut guérir le pays se situe au niveau du politique. Une déficience grave qui puise sa source dans une idéologie marxiste en décrépitude qui empoisonne le cerveau de dirigeants que la possession du pouvoir a rendus malades.

DEUX AVENTURES MILITAIRES, UN BILAN

Les troupes américaines se retirent de l’Irak. Des forces armées provenant d’autres pays quittent l’Afghanistan. Le bilan : des milliers de soldats et de civils tués ou blessés, un pays à reconstruire, des gouvernements de remplacement plus ou moins fiables, des rebelles bien armés et toujours actifs, une apparence de paix, de sombres lendemains en perspective, des milliards$ gaspillés dont on aurait besoin présentement aussi bien dans les pays développés que dans les pays en développement. À qui ces conflits auront-ils profité ? À des fabricants d’armes, à des milices privées chargées d’assurer une sécurité précaire, à des multinationales qui chargent le gros prix pour une reconstruction incertaine, à des réseaux de trafiquants de drogue.

Un pareil gâchis a été possible parce que, plus ou moins consciemment, nous croyons à l’efficacité de la violence armée au point d’en faire, en situation conflictuelle, le premier recours au lieu qu’elle soit le dernier. Une violence qui devient particulièrement attirante quand on possède des armes modernes, sophistiquées, auxquelles on est tenté de s’en remettre pour régler le sort des peuples.

Pourtant, il est dit que « celui qui recourt à l’épée périra par l’épée ». L’histoire ne semble pas toujours confirmer à court terme le bien-fondé du propos. Mais il demeure là, gravé dans le temps, comme une règle de conduite pour ceux qui veulent être des artisans de paix.

AU LIEU DU CYNISME, L’ENGAGEMENT

On a connu il  n’y a pas si longtemps  au Québec  une période grise, peu réjouissante, où la moralité publique et le civisme se portaient plutôt mal. Mais des agents de changement confiants dans l’avenir ont pris les choses en main, convaincus qu’on pouvait s’en sortir. Je pense par exemple au journal Le Devoir, dirigé à l’époque par Gérard Fillion et André Laurendeau ;  à l’équipe de la revue Relations ;  au Père Georges-Henri Lévesque, à Gérard Dion, à Cité Libre, à un militantisme syndical de haute qualité. Des forces réformatrices  ont pavé  la voie à une révolution tranquille au sein de la société d’ici  et contribué à lui imprimer  un visage nouveau  au point qu’elle est  devenue, dans certains domaines,  un modèle pour le reste du Canada.

On a  édifié,  à cette l’époque,  une administration publique compétente et intégralement  au  service du bien commun,  un système d’éducation de qualité  accessible à tous, un réseau universel de soins  de santé.  On a rapatrié et modernisé le  réseau hydro-électrique pour en faire un outil majeur au service de la collectivité, légiféré de façon audacieuse en vue de protéger le territoire agricole, instauré un mode de financement démocratique des partis politiques supérieur à ce qui se fait ailleurs.   On s’est doté d’une politique culturelle vigoureuse dont la Charte de la langue française a constitué la pierre d’angle.  La clé de ces réussites : des décideurs politiques hautement motivés  qui pouvaient compter sur la collaboration  de grands commis de l’Etat  et  non moins  sur  l’appui de milliers de citoyennes et de citoyens imprégnés d’esprit civique et qui avaient confiance dans l’avenir du Québec.

Or voici que semble avoir débuté une autre époque, d’un genre différent, qui se caractérise par l’absence d’un vrai projet collectif, une grisaille qui affecte la vie quotidienne, l’incompétence administrative, le mensonge érigé en système,  la perte de crédibilité d’un grand nombre de porte-parole politiques, des institutions  publiques qui semblent atteintes d’une  indéfinissable gangrène.  Il en résulte  un désarroi,  un sentiment d’impuissance qui affecte de nombreux  citoyens, beaucoup de cynisme, la tentation de laisser aller les choses. Nombreux sont ceux qui désormais se contentent de satisfaire des ambitions individuelles plutôt que de se préoccuper de l’intérêt général.

Pourtant « nous sommes un grand peuple », comme le proclamait René Lévesque, au soir du 15 novembre 1976. Ce n’est pas normal qu’un grand peuple patauge dans un pareil  marécage d’où émanent des odeurs sulfureuses. Pas normal  qu’on décide de laisser se désintégrer le projet d’une société moderne, de langue et de culture françaises, qui a fait son choix d’un  développement durable et rêve de faire triompher  les objectifs d’égalité, de justice sociale , de solidarité et de service du bien commun qui , dans le passé,  ont  influé à maintes reprises  sur la vie collective.

Heureusement, on discerne des signes d’un réveil,  d’une reprise en main. Des citoyens perçoivent la nécessité de renforcer  le statut du français à Montréal ; d’autres luttent fermement pour la protection du territoire agricole et s’opposent à la dilapidation des richesses naturelles, que ce soit   dans le Grand Nord ou dans la vallée du Saint-Laurent ; d’autres combattent avec énergie les distorsions qui affectent les marchés publics dans le domaine de la construction ; des spécialistes de l’information sonnent l’alarme et éveillent l’opinion publique face à des astuces visant à transformer les fonds publics en fonds privés ; des groupes sociaux se portent à la défense des droits des plus démunis et rappellent  qu’on mesure  la qualité d’un développement authentique  en tenant compte non seulement de la production de biens mais aussi d’une distribution équitable qui accorde la priorité aux  besoins fondamentaux des personnes et des familles, à  commencer par les catégories les moins nanties.

On observe un vaste  brassage d’idées et des initiatives encourageantes qui surgissent  au sein de la société civile. On doit  souhaiter  qu’à défaut de proposer en toute clarté une voie d’avenir la classe politique accompagne le courant réformateur qui vient d’en bas. Il est souvent dit qu’on a les gouvernants qu’on mérite. Il demeure que l’engagement à la direction des affaires publiques devient plus attirant  et plus fécond quand le civisme prend du galon chez les citoyens ordinaires. En fin de compte,  sortir du bourbier, c’est l’affaire de tous. Il en est ainsi en démocratie.

Qu’on rêve d’un Québec indépendant ou qu’on se contente d’un statut provincial, on devra toujours se rappeler que la qualité de la vie démocratique dépend de valeurs authentiques et de la  fibre morale qui sous-tendent   les comportements et les choix des citoyens.