DES AVIONS DE GUERRE EN PLUS, DE LA CULTURE EN MOINS

Il y a peu d’années le Canada projetait l’image d’un pays pacifiste, hautement estimé pour sa participation aux missions de paix des Nations unies. Ce temps est révolu. La participation aux opérations militaires a pris le dessus. Et aussi, inévitablement, le budget consacré aux armements, en train de se gonfler avec l’achat d’avions de combat sophistiqués.

Ces avions coûtent cher. Faudra couper ailleurs. On laisse entendre que la Société Radio-Canada devra faire sa part, investir moins dans l’information et la culture. Ce qui réjouira ceux qui trouvent que Radio-Canada se mêle trop d’informer et accorde trop d’espace de liberté à des intellectuels et à des artistes au verbe parfois percutant. Un reproche non fondé, à mon avis. Il me semble au contraire que la place qu’on y accorde aux débats et aux échanges s’est rétrécie au cours des années.

La primauté du militarisme avant le soutien à la culture, des avions de guerre qui coûtent cher, le refus de contrôler l’usage des armes à feu, l’insouciance face aux menaces qui planent sur l’environnement, des entreprises canadiennes qui font des affaires dans des pays en développement sans se soucier du sort des collectivités locales: cela donne du Canada une image peu reluisante qui diffère de celle d’un pays sensible aux grands enjeux humanitaires.

Une image où, me semble-t-il, beaucoup de Québécois se retrouveront de moins en moins. On dirait deux sociétés en train de se séparer l’une de l’autre, subrepticement, dans le sillage d’une tendance lourde de l’histoire. Il faudra plus que les milliers de portraits de la reine d’Angleterre qu’on affiche sur les édifices publics et dans des bureaux de l’administration fédérale pour infléchir cette tendance.

MASOCHISME IDENTITAIRE

De ce masochisme identitaire répandu chez les Québécois traite Mathieu-Bock Côté dans un article publié récemment dans le Journal de Québec (8 décembre 2011). Le  jeune intellectuel fougueux  s’en prend  aux multiculturalistes qui ambitionnent de déchristianiser l’espace public. Deux motifs de sa colère : des fonctionnaires fédéraux qui ont tenté d’interdire le sapin  dans les milieux de travail et le maire de Ville Mont-Royal qui a fait retirer une crèche de Noël devant l’hôtel-de-ville pour éviter de déplaire à quelques musulmans.

« Le Québec n’est pas une page blanche, écrit Bock-Côté. Car le christianisme a laissé une empreinte profonde sur la civilisation occidentale. Et le peuple québécois appartient à la civilisation occidentale. Mieux vaut l’assumer ».

Et d’ajouter : « Il ne faut pas confondre l’ouverture à l’autre et le reniement de soi ». Observation fort pertinente.  Une partie du débat sur la laïcité se situe là. De nombreux Québécois versent dans le masochisme identitaire. Ils ignorent la grandeur d’un passé dont ils sont les héritiers. Quand on leur parle d’humanisme chrétien ils ne savent pas de quoi il s’agit. L’extraordinaire symbolique d’une crèche de Noël ou d’un crucifix ne semble pas trouver d’écho chez  eux. Ils ignorent qu’elle connote un humanisme où prévalent la compassion, la dignité des plus pauvres, le triomphe des déshérités de la terre. Quand on s’en prend à un crucifix ou à une crèche de Noël, on se trouve, sans trop le savoir, à renier cet héritage. Donc à prendre parti pour l’argent, la suffisance mondaine, les potentats qui écrasent les faibles.

SOMMES-NOUS ASSEZ INDIGNÉS ?

C’est sous ce titre qu’a paru récemment (4 décembre 2011) dans le journal Progrès Écho un bref commentaire de Monseigneur Paul-André Fournier, archevêque de Rimouski, sur les inégalités sociales , l’avarice de certains acteurs des marchés financiers et l’emprise des forces économiques sur les structures politiques. A noter le rappel qu’on y fait d’un récent document publié par le Conseil pontifical  Justice et paix,  où l’on prône l’instauration d’une autorité publique à compétence universelle dans la sphère de l’économie et où l’on affirme la nécessité «  de retrouver la primauté du spirituel et de l’éthique, et en même temps de la politique sur l’économie et la finance ».

Ce qui plaît particulièrement,  dans le texte de Monseigneur Fournier,  c’est une de prise de  parole qui renoue avec une tradition et un  langage qui trouvaient  jadis le moyen de se faire entendre: au temps par exemple où  la Commission sacerdotale d’action sociale multipliait les prises de position ; où Monseigneur Charbonneau, archevêque de Montréal, intervenait  avec fermeté en faveur des grévistes de l’amiante et de leurs familles, où les évêques du Québec publiaient une Lettre collective sur la condition ouvrière. Interventions d’une Eglise socialement active auxquelles faisaient écho des médias qui, contrairement à une habitude   fort ancrée  de nos jours, acceptaient de prendre au sérieux une prise de parole de source ecclésialesans qu’on y  subodore quelque tentative de domination cléricale.

J’aime ça, un évêque qui prend la parole et ne se prend pas pour un trappiste voué au silence. Et qui le fait  aveclerisque de se tromper. Cela fait partie du métier. Mais ce qui ne fait pas partie du métier, c’est de se taire  alors qu’on a des choses à dire et que le temps est venu de les dire.

LA CONVERSATION

Jean d’Ormesson
Éditions Héloïse d’Ormesson,
Paris 2011

Un ouvrage imprégné d’humour et de finesse, qui rappelle Le souper , d’Edouard Molinaro. Chez ce dernier l’échange avait lieu entre Talleyrand et Fouché. Ici, la conversation engage Bonaparte et Cambacérès. L’auteur nous assure que tous les propos prêtés au Premier consul ont été prononcés par lui dans une circonstance ou une autre. Son but : tenter de cerner le moment où le vainqueur de plusieurs affrontements militaires célèbres en serait venu à la conclusion qu’il était possible et de mettre fin à la Révolution et d’en assurer la triomphe en instaurant un règne impérial qui, renouant avec l’histoire au-delà de la Royauté, ferait resurgir un empire qui prolongerait une filiation issue à la fois de l’empire de Charlemagne et de l’Empire romain. L’empire dont il rêve, c’est la république qui monte sur le trône. « J’ai l’imagination républicaine et l’instinct monarchique, dit-il. Je veux rétablir une monarchie qui soit républicaine. Et ma république à moi est romaine, militaire, guerrière, conquérante. Mon modèle n’est pas Versailles, mon modèle est Rome. Et mon modèle n’est pas les Bourbons, mon modèle est César ».

Une relecture de l’histoire qui ne manque pas de piquant. Et cela nous est servi dans une ambiance pleine de charme et de pittoresque. Tel un bon vin Jean d’Ormesson vieillit bien. On ne s’ennuie pas avec lui. Et on apprend beaucoup.

LA BONNE NOUVELLE

On attribue à Frédéric Nietzsche le propos suivant : « Toute distance entre Dieu et l’homme est supprimée, c’est cela, justement, la Bonne nouvelle ».

Je ne saurais garantir avec exactitude le sens que Nietzsche a voulu donner à son propos. Mais ce qu’il a dit se prête à une interprétation chrétienne. Celle qui postule que l’Incarnation est venue supplanter toutes les thèses, hypothèses et théories sur les rapports entre la divinité et la condition humaine. Rien de plus logique, dans cette optique, que le calendrier de l’histoire se définisse à partir de l’avant et de l’après de Jésus-Christ, Fils de l’homme.

L’Incarnation, c’est le début de l’humanisme chrétien. Celui-ci a pris forme laborieusement, difficilement, à travers les vicissitudes de l’histoire. Il n’a pas toujours évité les dérives et les dérapages. C’est ainsi par exemple que des croyants en Jésus-Christ qui ont milité pour l’abolition de l’esclavage ont rencontré sur leur route des chrétiens esclavagistes. Certains, qui proclamaient que tous les humains sont égaux, se sont confrontés à d’autres qui légitimaient les inégalités sociales. Des chrétiens qui se proclamaient pacifistes au nom de l’Évangile en ont croisé d’autres qui préconisaient le recours à la violence armée. On a même vu, à une époque récente, des évêques favorables à la dissuasion nucléaire. Il s’agit donc d’un humanisme en évolution, qui fait son chemin au milieu des lourdeurs qui pèsent sur la condition humaine.

A la base de cet humanisme s’inscrit la connexion entre la foi et la raison, celle-ci ayant comme fonction de baliser et de moduler l’espace du religieux ; aussi celle de mettre en lumière des valeurs humaines et sociales qui s’enracinent dans l’Evangile et qu’on retrouve souvent dans des crédos laïques, tel le cas de la belle devise Liberté, Égalité, Fraternité ; ou qui parfois réapparaissent sous une nouvelle appellation, telle la solidarité, qui fait écho à la charité.

Cette vision humaniste a nourri une pensée sociale de haut niveau, inspiré la création d’institutions et d’œuvres visant à promouvoir la condition humaine et que des témoins prestigieux ont contribué à incarner dans l’ordre temporel. L’humanisme chrétien s’est manifesté dans le culte et l’expansion du savoir, dans des écoles, des universités, des centres de création artistique, dans la lutte contre l’ignorance, le combat contre la souffrance et la pauvreté, la création d’hôpitaux et de dispensaires, la solidarité avec les plus démunis, la défense et la promotion des droits humains.

Des témoins prestigieux marquent cette histoire : Augustin d’Hippone, Benoit de Nursie,François d’Assise, Thomas d’Aquin, Vincent de Paul,
Ignace de Loyola, Thérèse d’Avila, Jean-Baptiste de la Salle, Marie de l’Incarnation, Marguerite Bourgeois , Marguerite d’Youville, Frédéric Ozanam, Henry Newman, Gilbert Chesterton, Jacques Maritain, L.J.Lebret ainsi que de nombreux autres croyants engagés, moins connus ou anonymes, qui ont œuvré en faveur de la croissance humaine des individus et des sociétés. Je pense par exemple aux milliers de missionnaires qui ont assumé la tâche d’agents de développement aux quatre coins du monde.

Sans oublier Sœur Teresa, modèle hors normes de l’humanisme chrétien. Exemple plus susceptible de provoquer l’admiration que l’imitation, mais qui surgit de la même source où cohabitent le divin et l’humain.

Cette vision humaniste, ces valeurs, ces témoins prestigieux concrétisent la Bonne nouvelle. Est-ce de cela dont Nietzsche voulait parler ?