PENTE DANGEREUSE

En France, le Parti socialiste a le vent dans les voiles. Je m’en réjouis. Surtout qu’il s’agit d’un socialisme modéré, dans la lignée social-démocrate, de plus en plus épuré de la vieille idéologie héritée d’un passé sectaire. Et combien proche de la dimension sociale d’inspiration chrétienne qui a marqué et marque encore plusieurs partis socio-démocrates européens.

Or voici que ce parti vient d’inscrire dans son programme, par ailleurs fort intéressant, un article qui semble bien vouloir cautionner la pratique de l’euthanasie. En effet, le candidat à la présidence a formulé ainsi la proposition 21 de son programme : « Je proposerai que toute personne majeure en phase avancée ou terminale d’une maladie incurable provoquant une souffrance physique ou psychique insupportable et qui ne peut être apaisée, puisse demander, dans les conditions précises et strictes, à bénéficier d’une assistance médicalisée pour finir sa vie dignement » ( Voir Agence Zenit, 27 janvier 2012).

Des interrogations surgissent : qui définira ce qu’est une souffrance insupportable ? Qu’en est-il des soins palliatifs ? Comment interpréter ce que veut nous dire une personne souffrant de troubles psychiques ? Veut-on se débarrasser des enfants trisomiques ? Qui décidera à la place de ces derniers que leur vie ne vaut pas d’être vécue ?

Je ne comprends pas qu’une formation politique imprégnée d’idéaux humanistes emprunte cette pente dangereuse où flottent des relents hérités de l’idéologie nazie. On dirait un détournement de vocation. Mais je fais confiance aux militants pour un rappel à l’ordre.

« NÉ POUR UN PETIT PAIN »

« Finie depuis longtemps la formule judéo-chrétienne « né pour un petit pain ». Nous voulons être les meilleurs ». Ainsi s’exprime l’une des personnalités à qui le magazine Entreprendre donne la parole dans un numéro spécial intitulé L’avenir du Québec. Sortir de la crise.

Le propos est coloré. Il ne manque pas de pittoresque. Demeure une interrogation : cet aphorisme « né pour un petit pain » est-il de source judéo-chrétienne ? J’ai cherché dans la Bible, j’ai exploré la tradition chrétienne, je n’ai pas trouvé de propos qui s’en rapproche. Ce que je constate, c’est que les chrétiens, quand ils récitent le Notre Père, demandent au Seigneur de leur assurer le pain quotidien, ce qui ne veut pas dire qu’ils ne doivent pas travailler pour le gagner. On sait d’autre part que Jésus a multiplié les pains pour donner un coup de main à des auditeurs venus l’écouter dans un endroit désert. Il a voulu que tous aient de quoi manger, tout en veillant à ce qu’on on ne gaspille pas les excédents du miracle. En revanche, il a dénoncé le comportement des privilégiés qui vivent dans l’abondance et sont indifférents au sort de ceux qui n’ont pas de pain, qui n’ont rien à manger.

A toutes les époques des chrétiens se sont préoccupés de ceux qui avaient l’air d’être nés pour un petit pain. Ils ne les jugeaient pas en fonction de leur standing économique. Ils les respectaient, peu importe le volume de leur avoir, tout en essayant de faire en sorte que grossisse leur part du gâteau. Cette manière de voir et d’agir, elle est judéo-chrétienne. Quand on s’en inspire, on se rapproche des meilleurs.

SAVOIR DIRE NON

Il y en a qui ont l’air de dire toujours non. Non à un port méthanier qui menace l’environnement, au gaz de schiste, à la destruction des terres agricoles, à la pollution des lacs et des rivières, au bradage du Grand Nord, à l’étalement urbain et à maintes autres affaires qu’on nous présente comme porteuses de progrès. De l’avis d’une personnalité politique maintenant à sa retraite cette manie devient coûteuse. « Il faudrait, dit-elle, que les médias cessent de se concentrer sur ceux qui s’opposent, sur ceux qui disent non. Et qu’ils donnent la parole à ceux qui défendent des projets nouveaux et audacieux. Il faudrait qu’ils sachent susciter de véritables débats au sein de notre société ».

Je note en passant que la madame avait, semble-t-il, dit non au moment des référendums de 1980 et de 1995. Au nom du progrès. À ses yeux le non peut donc parfois revêtir un sens positif.

Au fait, savoir dire non est souvent la bonne manière de favoriser le mieux-être collectif et de servir le bien commun, tandis que dire oui n’est pas toujours sans risques. J’en prends à témoin ce dossier que publie le Nouvel Observateur du 12 janvier 2012, où l’on décrit le drame vécu dans une petite commune de la Mayenne, Grez-en-Brouère. Les habitants s’étaient hâtés de dire oui quand on leur proposa, en 1990, l’installation d’un centre de retraitement de déchets souillés au PCB. Seul un résidant du genre écolo, apiculteur, éleveur de chèvres et vendeur de fromages, s’opposa vivement au projet, mais en vain. L’attrait pour des emplois bien rémunérés a eu le dernier mot. Or, voici que depuis ce temps des problèmes graves ont surgi : pollution de l’air, bovins empoisonnés, lait de ferme contaminé, multiplication de cas de cancers, apparition de malformations chez les enfants, maladies industrielles, produits de la ferme qu’on ne réussit plus à vendre sur les marchés parisiens, l’économie locale en panne, disparition du tourisme vert, des terres souillées pour des dizaines d’années. Un pays de rêve devenu un endroit où il est dangereux de vivre.

Ce n’est pas en s’embarquant dans les aventures industrielles et commerciales qui font fi de l’écologie, du développement durable et de la qualité de vie qu’on avance sur le chemin du progrès. Savoir dire non est parfois, voire souvent, l’acte de saine prudence politique qui s’impose, surtout quand on fait face à des barbares modernes qui manipulent à la fois l’argent, de nouvelles technologies et la propagande.

DES CHOSES QU’ON A LE DROIT DE DIRE

Dans un discours prononcé à Oxford en décembre 2011, à l’occasion du 400ème anniversaire de la traduction de la Bible attribuée au roi Jacques1er, le Premier ministre David Cameron a déclaré que « la Grande-Bretagne est un pays chrétien et personne ne doit avoir peur de le dire ». Il a souligné que « c’est la tolérance que le christianisme exige de notre société qui donne plus de place aux autres religions ». Il a ajouté que la Bible a aidé à forger les valeurs qui définissent la société britannique, par exemple le respect de la personne, la liberté, le travail, la compassion, le sens social, la solidarité.

C’est là un langage qui sied au répertoire de la laïcité ouverte. Le respect des autres croyances n’exige pas qu’on gomme son propre passé religieux et culturel sous prétexte de neutralité ou d’indifférence. Surtout que ces valeurs dont parle David Cameron contribuent à former l’assise d’un humanisme qui imprègne l’ensemble de la civilisation occidentale.

Le dialogue interreligieux et la laïcité se porteront mieux quand les héritiers de la double tradition judéo-chrétienne et gréco-romaine deviendront plus conscients de la richesse de leur patrimoine culturel.

DÉSERT CULTUREL

31 décembre 2011 : un autre Bye Bye raté. Pourtant ne manquaient ni les talents ni l’argent. On a été incapable de dégager de l’actualité un minimum de profondeur et de finesse. C’était vulgaire, parfois  grossier. A cent coudées de l’humour de jadis d’un Gratien Gélinas ou de  celui de Dominique Michel. Pauvreté de l’esprit et désert culturel. Au Québec il n’y a pas que les ponts et les tunnels qui menacent de s’écrouler.  La finesse de l’intelligence  laisse aussi paraître des signes de faiblesse.

A certains moments les jurons sont venus  alourdir les échanges. On se moque d’une religion jadis dominante. Facile  de frapper un adversaire déjà étendu  sur le plancher. Audace sans risque.  L’âne de la fable se donne des airs de vainqueur quand il affronte le lion affaibli. A vaincre sans péril on triomphe sans gloire.

On nous dit que nous sommes entrés dans l’ère  de la postmodernité. Je dirais  plutôt que Bye Bye 2011  nous a conduits  dans un désert culturel. Heureusement, il y a d’autres ressources, d’autres talents, des créateurs plus inventifs. Bye Bye 2011  n’est peut-être qu’un accident de parcours.

COMMENT ON DEVIENT OFFSHORE

À ne pas manquer, dans Le Devoir du 28 décembre 2011, un article d’Alain Deneault, intitulé Les liaisons dangereuses. L’auteur, membre de l’Attac et du Réseau international pour la justice fiscale, explique comment, grâce à la Bourse de Toronto, des capitaux canadiens peuvent devenir offshore. Car cette institution est un des principaux actionnaires de la Bourse des Bermudes, « un paradis fiscal notoire et hautement controversé », nous dit Alain Deneault. Celui-ci souligne d’autre part que le Gouvernement du Canada a signé, en catimini, en 2010, un accord de libre-échange avec le Panama, « soit le plus important lieu de blanchiment de fonds issus du narcotrafic au monde ».

Autre fait troublant rapporté par l’auteur : celui d’une publicité qui vante les placements offshore et où on nous dit que si le Canada n’est pas une juridiction offshore, cela n’empêche pas de rendre offshore une société créée au Canada. Il suffit de faire appel à de bons conseillers spécialisés dans ce genre de transactions. Pour cela on n’a qu’à communiquer avec le site France-Offshore.fr

C’est ainsi qu’on peut à la fois respecter des règles de conduite en apparence rigoureuses, avoir accès à des paradis fiscaux et fréquenter des entreprises qui se livrent au blanchiment d’argent. La belle vie, en somme, pour qui veut s’enrichir vite, peu importe les moyens.

MORALE ET CODES D’ÉTHIQUE

Il y eu un temps où l’on débattait souvent de déontologie professionnelle, ce  domaine de l’éthique qui concerne les agents sociaux  premiers responsables de la  qualité de l’agir  moral en situation. Ces agents  sont en position d’autorité face à ceux qui dépendent de leur compétence et ces derniers peuvent difficilement porter un jugement sur les services qu’on leur dispense. S’établit  normalement une  relation de confiance  entre le demandeur de services et celui qui les assure,  entre celui qui sait et celui qui ne sait pas, comme cela arrive par exemple dans la relation entre le médecin et le patient.

De nos jours, la mode est aux codes d’éthique. Ceux-ci visent à  concrétiser les exigences de la déontologie face à des situations particulières. On leur attribue des vertus  spécifiques dont celles  d’assurer une meilleure protection du public, de  tenir en éveil le sens moral des professionnels et de  fournir des points de repère quand il y a lieu  d’évaluer la gravité d’actes dérogatoires. On tend à agrandir leur domaine  d’application. On présume par exemple qu’une municipalité sera mieux administrée si les représentants élus et les fonctionnaires qui y travaillent  s’engagent à respecter un code d’éthique. On voit là  une garantie  de saine gestion, ce qui  semble se vérifier  en certains cas.

Il demeure que la déontologie, qui est une branche de la morale,  précède les codes. Quand on confond le bien et le mal, les codes ne servent pas à grand-chose.  Mon père, opérateur-télégraphiste, n’avait pas besoin de code d’éthique. Il déterminait son comportement à partir d’une conscience intro-déterminée qui lui fournissait son  code de conduite.  Il était un expert  dans la manière de réguler le passage des trains et d’assurer la sécurité des cheminots et la protection du public.  Il savait faire preuve d’une conscience professionnelle impeccable. Je ne sais pas s’il connaissait même  l’existence de codes d’éthique officiellement promulgués. Le sien, il le portait  inscrit dans son esprit et dans son cœur.

L’insistance actuelle sur la nécessité d’imposer des codes d’éthique s’inspire de bonnes intentions. Elle  révèle  aussi une inquiétude, celle suscitée par des dérives de plus en plus nombreuses portées à la connaissance du public  par des médias et par des enquêtes journalistiques. Beaucoup ont l’impression que c’est la morale qui fout le camp. Ils  voudraient contrer le phénomène par la promulgation de codes d’éthique. L’intention est bonne, mais le remède ressemble à un pansement sur une jambe de bois.

La déontologie professionnelle, enracinée dans une conscience intro-déterminée, est un héritage  de la culture judéo-chrétienne. Elle connaît des hauts et  des bas, un peu au gré  du niveau de sensibilité  morale présente  au sein d’une collectivité. On ne peut compenser son absence ou son affaiblissement  par le recours à quelque relativisme éthique fabriqué  de toutes pièces. Elle s’appuie sur des valeurs et des convictions morales, tels par exemple le devoir de compétence, le respect des personnes, la droiture, la compassion, le refus d’abuser de son pouvoir, le désintéressement, le souci du bien commun. Elle guide  la rédaction des codes, mais  ceux-ci ne la rendent pas obsolète. Au contraire, leur efficacité  dépend de son imprégnation. Ce qui devient prioritaire,  c’est donc   la nécessité de cultiver les convictions morales,  ce qui contribuera à valoriser les codes d’éthique et à accroître leur efficacité.