UN AUTRE SOMMET DE LA BÊTISE

Dans une école primaire de Sorel-Tracy un enseignant a fait supprimer la finale de L’hymne à l’amour d ’Edith Piaf et qui se lit ainsi : « Dieu réunit ceux qui s’aiment ». La Commission scolaire de Sorel-Tracy a approuvé la décision de l’enseignant. Au nom du respect du « contexte laïque ». Ce qui rappelle le cas de cette école où le chant « Au clair de la lune » avait été amputé de sa finale « Pour l’amour de Dieu ». On voit bien, dans ces deux cas, qu’on a mis le paquet pour que le mot « Dieu » ne vienne heurter les oreilles de nos bouts de chou.

On est désarmé devant ce niveau de bêtise. « Quand la bêtise atteint de tels sommets, elle est inattaquable », avait écrit un jour André Laurendeau face à une affaire policière particulièrement ridicule. Un sommet est ici atteint. Il semble bien que la laïcité à la québécoise, telle que pratiquée dans certains établissements scolaires, soulève une interrogation qui concerne non pas la religion ou la confessionnalité mais plutôt l’intelligence et la culture. On a l’impression que des philistins ont envahi l’espace du savoir et qu’ils tentent d’y imposer leur vision du monde. Voilà qui n’a rien de rassurant.

QUAND LES PRINCIPES FOUTENT LE CAMP

Le Canada, l’un « des plus meilleurs pays du monde », comme disait un ancien premier ministre, interdit le recours à la torture mais en tire profit occasionnellement lorsque celle-ci est pratiquée en sous-traitance, par exemple en Afghanistan ou en Syrie. C’est ce que nous a appris un porte-parole gouvernemental qui niche au palier fédéral. Il a tenu à préciser que cela ne s’est produit que dans des cas où la vie de Canadiens était en danger. Et il n’a pas dit que ça ne se répéterait pas.

Comme si la fin justifiait les moyens. Etrange virage de la part d’un gouvernement qui cherche à projeter l’image d’un pouvoir à la morale rigide, soucieux de récompenser la vertu et de bien punir le mal. Au point de veiller à ce que de jeunes délinquants croupissent plus longtemps qu’avant en prison, ce qui leur permettra en contrepartie de multiplier les contacts avec des criminels endurcis qui disposeront ainsi de plus de temps pour leur enseigner les règles du métier.

Néanmoins – et heureusement- le Canada demeure signataire de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, qui proclame (article 5) que « nul ne sera soumis à la torture ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants ». Reste le problème de réconcilier la belle déclaration avec des comportements qui la contredisent. Comme le dit un adage non dépourvu de cynisme : « Appuyons-nous sur les principes, ils finiront bien par céder ».

UNE CIVILISATION EN HÉRITAGE

« Toutes les civilisations ne se valent pas », a osé déclarer  un homme politique français(Voir LE DEVOIR, 6 février 2012). Il paraît qu’il ne faut pas dire des choses pareilles, car parler ainsi, ce serait faire preuve de racisme. De toute façon, toutes les civilisations sont mortelles, selon le dire de Paul Valéry. Donc, tout serait relatif quand on parle de civilisation.

Reconnaissons de prime  abord que si la civilisation dont on est héritier nous apparaît particulièrement valable, on n’a pas à en tirer quelque gloriole. On est tout simplement  un légataire chanceux. Tel est mon cas, à titre d’héritier de la civilisation doublement qualifiée de judéo-chrétienne et de gréco-latine. Elle est porteuse de  l’humanisme chrétien et de son prolongement en partie laïcisé, sécularisé ,  reconnaissable à ses composantes : dignité de chaque personne humaine, responsabilité, liberté, égalité, autonomie du temporel, devoir de solidarité, primauté de la raison , non-violence. Une civilisation qui a cheminé à travers des hauts et des bas. Les failles qui l’ont marquée au cours des siècles expliquent peut-être le regard pessimiste de Paul Valéry.

Le plus important ne consiste pas à se livrer à des comparaisons mais consiste plutôt à faire progresser l’héritage reçu. Ce qui requiert au départ de ne pas le renier ou d’en gommer la singularité.

PROPOS SUR LA LAÏCITÉ

C’est l’archevêque de Paris qui a tenu ces propos, lesquels ne manquent pas de pertinence (Voir Agence Zenit, 2 février 2012). A son avis, la laïcité est « un outil de paix sociale » et ne doit pas faire l’objet d’une « récupération politicienne ». Pas nécessaire de l’inscrire dans la Constitution, comme le veut « une tendance inflationniste qui consiste à inscrire dans la Constitution tout ce qui doit être respecté. Mais quand les lois sont bien faites, il suffit de les appliquer ».

La laïcité, a-t-il ajouté, « doit permettre à des gens qui ont des convictions différentes de vivre ensemble de façon paisible. La laïcité n’a pas pour but d’établir un no man’s land de la croyance, de telle sorte qu’elle n’existerait que là où il n’existerait plus de religions….Elle ne doit pas être instrumentalisée comme moyen de gestion des situations difficiles, comme substitut à des débats importants. Elle n’est pas une façon de partager la population en clans, mais un moyen pour aider les citoyens à surmonter ce qu’il peut y avoir de tendances claniques entre eux, afin de constituer une nation ».

Des propos qui, me semble-t-il, peuvent apporter un éclairage utile quand on discute de laïcité au Québec. Récupération politicienne, no man’s land de la croyance, substitut à des débats importants : des expressions qui décrivent assez bien ce qui se passe chez nous.

L’ÉTAT-PROVIDENCE EN PÉRIL

La crise financière actuelle doit son origine aux spéculations et aux manœuvres douteuses d’institutions bancaires ou de corporations inféodées à celles-ci. D’autre part, elle fournit un prétexte à des usuriers haut de gamme et à des idéologues voués à la défense du capitalisme néolibéral pour relancer le procès de l’Etat-providence. On rejoue la fable des animaux malades de la peste. On s’en prend à l’âne et on innocente le lion. On tente de faire croire qu’il y a risque de voir se vider le trésor public quand on alloue de modestes ressources aux moins nantis alors qu’en contrepartie les plus riches accaparent une portion croissante de la richesse collective.

On attribue parfois au chancelier allemand Bismarck l’idée d’assurer, par l’intermédiaire de l’appareil d’Etat, une répartition plus juste des fruits de la croissance économique, son objectif étant de garantir la paix sociale et ainsi de permettre au régime autocratique qu’il dirigeait de poursuivre ses visées hégémoniques. Mais c’est plutôt chez Léon XIII qu’on trouve clairement exprimée l’idée d’Etat-providence. Ce pape affirmait sans équivoque, dans Rerum Novarum, que l’Etat, responsable du bien commun, devait se préoccuper de façon particulière du sort des plus défavorisés, à commencer par les travailleurs victimes des abus du libéralisme économique. Il est vrai, écrivait-il, que l’Etat doit protéger les droits de tous les citoyens, mais il ajoutait « Toutefois, dans la protection des droits privés, il doit se préoccuper, d’une manière spéciale, des faibles et des indigents. La classe riche se fait comme un rempart de ses richesses et a moins besoin de la tutelle publique. La classe indigente au contraire, sans richesse pour la mettre à couvert des injustices, compte surtout sur la protection de l’Etat. Que l’Etat se fasse donc, à un titre tout particulier, la providence des travailleurs, qui appartiennent à la classe pauvre en général ».

C’est à partir de cette vision de l’ordre social inspirée de la justice distributive que s’est implantée progressivement dans plusieurs pays une conception de la vie collective où l’objectif de croissance économique a intégré celui d’un mieux-être économique et social accessible à tous. On a élargi la zone des besoins fondamentaux, à commencer par la nourriture, le logement, l’éducation, les soins de santé, un environnement sain. On a placé au premier plan le paradigme de l’économie sociale de marché. Dans les économies saines et dynamiques la satisfaction des besoins humains fondamentaux va de pair avec le dynamisme des entreprises. Or cette avancée à la fois économique, humaine et sociale requiert l’intervention régulatrice de l’Etat. Non pas une intervention paralysante et bureaucratique mais intelligente et souple et qui respecte les principes de subsidiarité et de solidarité. Ainsi se trouve-t-on à faire prévaloir une conception humaniste de la vie économique et de l’ordre social.

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Mais on décèle une autre forme d’Etat-providence : celle qui se profile quand s’agglutinent autour des appareils étatiques des forces économiques qui cherchent avant tout à transformer les biens publics en biens privés, tantôt par des moyens légaux, tantôt en recourant à des manoeuvres douteuses. On s’emploie à envahir les marchés publics : construction de routes, d’écoles, de centres universitaires, d’hôpitaux, fourniture d’équipements médicaux, nouveaux produits de la technologie. Dans ce contexte on ne dénonce pas les initiatives de l’Etat, on les souhaite pour en soutirer le maximum de profit. L’Etat-providence devient un fromage, la providence des riches. A cette appropriation s’ajoute , telle la cerise sur le gâteau, un système de politiques fiscales qui contribuent à appauvrir les pauvres et à enrichir les riches.

La mainmise, directe ou indirecte, de puissances économiques sur le fonctionnement du pouvoir politique, voilà le véritable danger qui menace l’Etat-providence. Elle risque de détourner l’autorité politique d’une de ses missions primordiales, celle de construire un ordre social fondé sur une juste répartition de la richesse collective. Car « la richesse économique d’un peuple ne résulte pas seulement de l’abondance globale des biens, mais aussi et plus encore de leur distribution effective suivant la justice, en vue d’assurer l’épanouissement personnel des membres de la communauté : car telle est la véritable fin de l’économie nationale » (Mater et Magistra).

Ceux qui dénoncent l’Etat-providence quand celui-ci se met au service des gens ordinaires et des plus démunis oublient de nous dire qu’ils favorisent en sous-main leur propre modèle d’Etat-providence. Or ce modèle risque d’être générateur d’inégalités sociales et d’injustices. Il n’apporte rien de rassurant pour qui rêve d’une société plus juste et plus humaine.