FAUT-IL AVOIR PEUR ?

Dans une entrevue accordée au journal Le Figaro ( 8 octobre 2011) le journaliste américain Christopher Caldwell a prédit que, face la poussée de l’islam, la France va imploser dans quinze ou vingt ans. Son argument-clé : « Quand une culture peu sûre d’elle-même, malléable et relativiste, rencontre une culture ancrée, confiante et renforcée par des doctrines communes et surtout religieuses, c’est généralement la première qui change pour s’adapter à la seconde, car elle a perdu les moyens de réagir ». Une thèse qu’il a développée dans un livre-choc paru à l’époque.

Pas très optimiste comme perspective. Mais le diagnostic appelle des nuances. Voyons de près.

Pour certains la malléabilité renvoie à la mollesse. Mais elle peut aussi connoter une capacité d’intégration culturelle, comme celle qui a contribué à enrichir les cultures européennes, particulièrement la culture française. Le relativisme, qui affecte les valeurs, peut miner l’identité culturelle, mais il n’est ni impératif ni incontournable. La poussée de l’islam peut inciter à développer une conscience plus éveillée de la spécificité de la double identité gréco-latine et judéo-chrétienne qui caractérise les sociétés occidentales. Double identité qui se concrétise à la fois dans l’humanisme chrétien et dans une laïcité ouverte et intelligente. Ce qui peut développer un sentiment de prééminence qui fait grandir la confiance. Ce qu’il faut craindre, c’est moins l’assaut culturel et social de l’islam que la superficialité qui affecte des sociétés occidentales inconscientes de la richesse et des valeurs de leur héritage culturel et religieux. Le manque d’enracinement dans son propre terreau culturel comporte plus de risques que le déploiement de signes extérieurs issus d’une culture étrangère.

Ce qui importe, c’est moins de cultiver la peur que de s’enraciner en profondeur et de renouer avec son propre héritage. Ainsi on fortifie ses racines et on se donne des ailes pour l’avenir.

ENFANTS ASSASSINÉS

Un enfant meurt de faim dans le monde toutes les cinq secondes, nous dit Jean Ziegler, qui fut pendant neuf ans rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation (Voir LE DEVOIR, 3 avril 2012). Grâce aux ressources agricoles disponibles, on pourrait alimenter douze milliards de terriens. Or la population actuelle du monde totalise sept milliards d’habitants. C’est pourquoi, conclut-il, « aujourd’hui un enfant qui meurt de faim est un enfant assassiné ». On est donc en droit, à son avis, de parler de crime contre l’humanité.

Divers facteurs sont à l’origine de cette situation catastrophique. Ziegler en mentionne cinq : spéculation sur les aliments de base ; production de biocarburants ; dumping de produits agricoles subventionnés ; endettement des pays pauvres ; achats et locations à long terme de terres arables africaines, sud-américaines et sud-asiatiques par des fonds souverains et des sociétés transnationales. Les conflits armés, les mauvaises conditions climatiques et les gouvernances ineptes viennent simplement alourdir une situation qui est en elle-même porteuse d’un désastre.

Lors d’une prise de parole antérieure à laquelle j’avais fait écho (voir Bloc-notes, mai 2008), Ziegler avait décrit comment le Fonds monétaire international et plusieurs pays riches s’étaient entendus pour obliger les paysans des pays pauvres à donner la priorité aux produits destinés à l’exportation et pour imposer aux marchés nationaux un régime de libre concurrence échappant à toute régulation. On a ainsi ouvert la porte à des transnationales qui ont inondé les marchés du tiers monde de produits généreusement subventionnés et dont le bas prix artificiel faussait les mécanismes du marché. D’où le recul des cultures vivrières, le dépérissement de l’agriculture, l’abandon des terres agricoles et l’émigration vers les zones urbaines. Les perturbations climatiques n’ont fait qu’aggraver les choses.

Quand, tel un prophète prêchant dans le désert, Jean Ziegler proposa devant l’Assemblée des Nations unies qu’on amorce une réforme agraire, on lui tomba dessus au nom du respect des lois du marché. A noter, parmi les pourfendeurs, les ambassadeurs des Etats-Unis et du Canada. Comme quoi ceux qui participent à des crimes contre l’humanité ne savent pas toujours ce qu’ils font.

RICHESSE INDÉCENTE

Il est président et directeur d’une grande entreprise. On le limoge, car on estime qu’il a cautionné des opérations financières douteuses. Il reçoit une allocation de départ qui atteint plusieurs millions $. Il va rejoindre le club select de multimillionnaires qui, grâce à la complicité de collègues complaisants, se sont attribué des salaires faramineux. Certains nouveaux riches ont été récompensés parce qu’ils avaient supprimé des emplois et créé du chômage. La fine pointe du néolibéralisme.

Ainsi va l’économie sans régulation. La ploutocratie remplace l’aristocratie des temps anciens. Les classes sociales se restructurent, de haut en bas. Car la création des classes est une invention des plus nantis, pas des pauvres. Quand ils ébranlent l’ordre social en s’attribuant une part indécente de la richesse collective les ploutocrates sèment les germes d’une lutte des classes.

Il est vrai que les moins nantis sont patients, parfois résignés. Mais cette résignation connaît des limites. On peut prévoir que les gens ordinaires en viendront à vouloir mettre un frein à l’appétit insatiable de nouveaux multimillionnaires qui ne semblent pas voir qu’il y a des limites à la richesse indécente.

CHRISTIAN DANS LA FOSSE AUX LIONS

À peine nommé, le nouvel archevêque de Montréal a accepté d’affronter les libres esprits qui forment l’aréopage de Tout le monde en parle. Il s’en est bien tiré, quoique sans éclat. Réussir à ne pas commettre de faux pas dans un contexte pareil, c’est déjà une sorte d’exploit.

Ceux qui ont accueilli l’archevêque Christian m’ont paru obsédés par les questions de sexualité, particulièrement celle de l’homosexualité. Ils semblent considérer l’autorité ecclésiale comme une institution spécialisée dans le domaine du sexe. À croire que  l’activité pastorale de l’Eglise soit centrée et concentrée sur de telles questions. A moins qu’on doive plutôt déduire que ces beaux esprits ne pensent point à autre chose, pareils à  ces prédicateurs de jadis qui donnaient l’impression que la morale sexuelle forme le fil conducteur du message évangélique.

L’archevêque Christian aurait sans doute aimé qu’on parle d’autre chose, par exemple de liberté de conscience et de religion, des inégalités sociales, du droit à la vie, de développement solidaire, de civisme, et j’en passe. Ce qui aurait été possible si ses interlocuteurs eussent montré de l’intérêt pour de telles questions.

QUAND ON PARLE DE VALEURS

Les débats sur les  valeurs resurgissent sans cesse. Il en est ainsi en fonction du cours des événements.  Il y a quelques années Alain Etchegoyen avait questionné la valse des éthiques. On pourrait aussi bien parler de la valse des valeurs. Suffit que survienne  un incident parfois dérisoire, telle l’apparition de  viande halal sur le marché, pour qu’on se mette à parler de confrontation des  valeurs. On tend à coller l’étiquette valeur  à toute  expression identitaire, à n’importe quelle coutume particulière.

Dans une perspective relativiste  les valeurs  sont perçues comme fluides, semblent émerger selon les caprices de l’histoire,  en fonction des cultures, au gré de la mode. Comme si chacun pouvait s’inventer des valeurs selon les circonstances.  Mais il y a une autre manière d’interpréter le déroulement de l’histoire. Celle-ci, nonobstant  la vision relativiste,  apparait comme le creuset où les valeurs prennent forme, se cristallisent, progressent à partir des expériences collectives, le plus souvent à travers des épreuves et des tragédies, comme ce fut le cas lors de la deuxième Guerre mondiale et des années qui ont suivi. Elles apparaissent  alors  comme un gain précieux, une avancée humaniste. Elles revêtent une dimension universelle et ne sont l’apanage d’aucune  nation. Voilà pourquoi il m’apparaît prétentieux de parler de valeurs canadiennes ou québécoises. Vaut mieux parler de valeurs universelles dont on croit devoir souligner  la présence, le culte, l’influence bénéfique au Canada ou au Québec. Et cela à des degrés variables.

Dans des pays considérés comme ayant atteint un niveau enviable de civilisation certaines valeurs imprègnent  de façon notable  la vie en société : le droit à la vie et le respect de la vie, l’égalité de l’homme et de la femme, le respect de l’intégrité physique et morale, la primauté de la justice sociale, le culte  des libertés démocratiques. On peut parler dans ces cas d’avancées historiques que l’on trouve inscrites dans la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948.

Il existe aussi des antivaleurs. On pourrait considérer comme telles : les inégalités sociales,  le redressement de l’économie sur le dos des plus démunis ;  la prolétarisation morale et spirituelle dans les sous-cultures de consommation ; la liberté sexuelle aux dépens des êtres sans défense, des enfants, etc. ;  la violence en tant que médiation normalisée dans les rapports entre les individus, les groupes sociaux, les nations ; la croissance économique fondée sur la destruction de l’environnement et le gaspillage des ressources naturelles.

Qu’une société cultive certaines valeurs de façon particulière, cela peut s’expliquer par la culture ou encore par des parcours historiques particuliers. Telle par exemple la ténacité, la volonté de survivre à travers les épreuves. Ainsi pourrait-on considérer comme valeur l’extraordinaire capacité de résilience  du peuple polonais. Mais il serait approprié d’appliquer le qualificatif valeur moins à cette résilience qu’aux énergies morales et spirituelles qui en furent la source, au premier rang à la grande fierté collective et aux  convictions religieuses des hommes et des femmes qui ont construit la nation polonaise

On n’invente pas des valeurs à son gré. Les valeurs authentiques ont un fondement objectif, discernable à partir de la droite raison, des expériences vécues, de traditions religieuses particulières. En Occident, ces trois sources se sont tantôt confrontées,  tantôt concertées, pour aboutir à un consensus relatif, quoique laissant place à des divergences qui font l’objet de débats récurrents. Ainsi continue-t-on de discuter d’avortement, d’euthanasie, ou encore  de définition du mariage .Mais  ces débats  contribuent moins à ciseler l’image des sociétés modernes que des valeurs sociales unanimement reconnues et inscrites dans des chartes, telles le droit à la vie, l’égalité, la justice sociale,  les libertés démocratiques, la liberté de conscience et de religion.

Il est souhaitable  que les débats sur les valeurs atteignent une certaine profondeur  et qu’on n’applique pas  l’étiquette valeur à n’importe quel produit de l’activité humaine. La viande halal ne soulève pas une question de valeur, pas plus que le poisson qu’autrefois les chrétiens du Québec s’imposaient de manger le vendredi et en temps de carême. Il en est autrement de la liberté religieuse,  de la liberté de conscience et de la liberté tout court.