QUAND UNE LOI ABUSIVE CRÉE L’INJUSTICE

Quand le législateur abuse de son pouvoir, il crée de l’injustice. Ce que nous rappelle le vieil adage « Summum jus, summa injuria ». On peut dépasser les bornes dans l’imposition d’une loi répressive. Heureusement, en démocratie, on possède divers moyens de contester les abus de pouvoir. Et ce, tous les jours, pas seulement tous les quatre ans. La contestation trouve à s’exprimer au parlement, dans les médias, les débats publics, les défilés, les concerts de casseroles. La vie démocratique ne se limite pas aux rendez-vous électoraux.

La désobéissance civile fait aussi partie de la démocratie. Son emploi exige beaucoup de discernement. Et ceux qui y recourent doivent s’attendre à encaisser quelques contrecoups. Mais elle n’a en soi rien de condamnable. De grands politiques, tels Gandhi, qui ont marqué l’histoire de l’humanité, en ont fait un mode d’action honorable et efficace.

Il demeure que la prise en charge politique offre la meilleure réponse à l’abus de pouvoir. Surtout qu’à la longue tout régime en place depuis trop longtemps s’encrasse et s’ankylose. S’impose alors un renouvellement dans l’exercice du pouvoir. On ne peut se contenter de marcher dans la rue et de faire résonner des casseroles. Il faut aussi s’occuper des rendez-vous électoraux.

L’ENJEU DE LA GRATUITÉ

Dans le conflit qui l’oppose à la jeunesse étudiante le gouvernement du Québec impose une trêve assortie d’une épée de Damoclès. On pourrait profiter du délai pour aller au-delà du litige actuel et renouer avec la démarche amorcée par la Commission Parent, dont les membres avaient envisagé la possibilité d’étendre la gratuité scolaire jusqu’au palier universitaire inclusivement. Mais craignant de trop ajouter aux réformes déjà entamées, les commissaires ont reporté ce projet à plus tard. Voici que le temps est venu, me semble-t-il, d’aborder l’étape qu’ils n’ont osé franchir.

L’accès gratuit aux études universitaires existe dans plusieurs pays et sous des formes variées. Un des motifs qui le fonde est le gain collectif dont bénéficie une société quand les classes montantes accèdent plus facilement au savoir scientifique, à plus de culture, deviennent mieux équipées pour accomplir des tâches qui ont un impact majeur sur la croissance économique et sociale. L’objectif, c’est non seulement le mieux- être de quelques individus, mais aussi celui de toute la collectivité.

Cela entraîne des coûts. Reste à déterminer la juste part qu’il incombe à chaque citoyen et citoyenne d’assumer, tout comme on essaie de le faire quand il s’agit de construire des écoles, des routes, des hôpitaux, des réseaux d’électricité, un amphithéâtre. Bénéficiaires d’un accès gratuit aux études universitaires, les futurs diplomés devront eux aussi assumer leur juste part en temps et lieu. En attendant, on fait fausse route en se moquant d’eux ou en les matraquant.

QUELLE RÉVOLUTION ?

Défilé du premier mai, à Québec. Des jeunes travailleurs défilent d’un bon pas et avec fierté, reprennent en chœur des slogans variés, brandissent des pancartes porteuses de messages où il est question de droit au travail, de justice, d’un monde plus égalitaire. En queue de parcours un jeune manifestant brandit une affiche qui annonce le Parti communiste révolutionnaire. Il semble isolé des autres et on se demande de quelle révolution il est l’annonciateur.

On a senti le besoin d’ajouter le qualificatif révolutionnaire. C’est révélateur et n’a rien de superfétatoire. Comme si on avait voulu se distinguer des rares gouvernements communistes qui subsistent dans le monde et qui ont comme trait commun d’être conservateurs et réactionnaires, mais pas révolutionnaires. D’un pays dit communiste à l’autre subsistent des modèles qui suintent la gérontocratie. Proche de nous, Fidel Castro, vieilli et un peu perdu, illustre la paralysie d’un mouvement révolutionnaire annonciateur de lendemains qui chantent. C’est de l’intérieur que le processus révolutionnaire s’est figé, les blocages provenant de l’extérieur y étant pour bien peu dans cette paralysie.

Demeure à part le modèle chinois, théoriquement communiste et brutalement capitaliste, réalisant dans sa pratique quotidienne une exploitation des travailleurs et travailleuses que Karl Marx aurait dénoncée avec virulence. Est-ce à quoi rêvait le jeune manifestant, porte-parole solitaire du Parti communiste révolutionnaire ?

INVESTIR SOCIALEMENT, C’EST RENTABLE

Le paradigme économie sociale se prête à des interprétations multiples. Il connote parfois l’économie sociale de marché, à savoir l’insertion d’objectifs sociaux à l’intérieur des activités économiques. Il y a là une manière de réguler l’économie qui caractérise particulièrement les gouvernements de tendance socio-démocrate. Il peut aussi désigner les diverses initiatives sociales aux retombées économiques parfois considérables qui ont comme but d’améliorer le sort des individus, des familles, de citoyens démunis : tels les coopératives populaires, les activités des sociétés Saint-Vincent de Paul, les mouvements qui revendiquent l’accessibilité à des logements à prix modique, les centre de dépannage qui répondent à des besoins urgents. L’expression peut d’autre part qualifier des mesures sociales que l’autorité politique implante en s’inspirant du principe de solidarité, comme l’aide sociale, le salaire minimum, le supplément de revenu.

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L’idéologie néolibérale postule que le progrès d’une collectivité dépend d’abord et avant tout du dynamisme de l’économie, le volet social apparaissant comme un supplément, une retombée. Il arrive néanmoins qu’on y perçoive les choses autrement. Ainsi, lors de la réforme en éducation, au début de la Révolution tranquille, l’axiome « qui s’instruit s’enrichit » est devenu à la mode, l’acquisition du savoir étant proposée comme la condition première de l’enrichissement individuel et collectif. Mais l’idée que le développement économique précède et conditionne le développement social demeurait néanmoins un postulat sous-jacent qu’on ne remettait pas en question.

Or voici que trois économistes réputés ont procédé à cette remise en question. Dans une étude récente sur les garderies à sept dollars ils en sont arrivés à la conclusion que ce système en vigueur au Québec, en apparence coûteux, est en réalité payant pour l’Etat. Le social a dopé le volet économique. Le réseau des garderies à sept dollars a rendu le marché du travail accessible à des milliers de femmes, dont certaines vivaient de l’assistance sociale. Le trésor public a tiré profit de l’opération en récupérant par l’impôt plus qu’il n’a dépensé pour faire fonctionner le système. L’investissement social s’est révélé économiquement rentable.

Ce cas exemplaire incite à jeter un regard différent sur les investissements sociaux. On réalise par exemple qu’un centre hospitalier aide à maintenir les citoyens en santé, accroît la qualité de la vie et favorise une meilleure accessibilité au marché du travail. Dans des agglomérations de dimension modeste il constitue souvent une assise majeure de l’activité économique. Un système de santé axé sur la qualité de la vie y assure le bon fonctionnement des autres activités.

Qui s’instruit s’enrichit, a-t-on dit. Au fait, le développement des institutions vouées au savoir et à la culture stimule la croissance économique. C’est avec raison par exemple qu’on parle d’industries culturelles, génératrices de croissance économique et d’emplois. Les bibliothèques privées ou publiques, souvent modestes d’apparence, ont marqué dès les origines le paysage nord-américain, accompagné et stimulé l’activité économique. Ainsi en a-t-il été à une époque plus récente de l’industrie cinématographique. Le cinéma américain est un produit d’exportation de première importance et fort lucratif. Le cinéma québécois, sans doute de moindre envergure, assume aussi la fonction de moteur de l’économie, tout comme la télévision, les salles de spectacle, les centres d’art. Un musée de l’envergure du Musée de la civilisation de Québec attire plus de visiteurs et engendre plus de retombées économiques que ne le fera jamais un grand amphithéâtre voué au sport commercial.

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L’accessibilité au savoir, outre sa finalité sociale, est une clé de la croissance économique. Abordée sous cet angle, l’imposition de droits de scolarité à l’université revêt la dimension d’une problématique collective. C’est l’ensemble de la société qui se portera mieux quand on permettra à tous ceux qui ont les aptitudes requises d’accéder à l’université sans avoir à acquitter des droits de scolarité onéreux, voire de profiter d’une gratuité totale. Un tel investissement social devient générateur de retombées économiques substantielles dont bénéficieront tous les citoyens.

Reste à savoir qui, à court terme, assume le coût de l’investissement. Cela requiert un débat de société que l’autorité politique a le devoir de faciliter. Un débat où l’occasion sera aussi donnée de discuter de la véritable mission de l’université.