ETHIQUE ET CAPITALISME

Selon un rapport de l’organisation Transparency International l’inefficacité et la corruption sont monnaie courante dans des pays comme la Grèce, l’Italie, le Portugal et l’Espagne, tandis que d’autres pays, tels le Danemark, la Norvège et la Suède, font figure d’exemples dans monde des affaires ou la gestion des fonds publics. On y serait mieux protégé contre la corruption grâce à un dispositif solide de surveillance, d’audit, de justice et de mise en oeuvre des lois.(LE DEVOIR, 7 juin 2012). Selon certains, ce dispositif puiserait dans une éthique provenant de la tradition morale protestante, laquelle semble mieux résister à l’influence corruptrice du capitalisme que l’éthique dominante dans des pays de tradition catholique ou ceux de tradition orthodoxe, comme cela serait le cas en Grèce , en Bulgarie ou en Roumanie, étiquetés dans le rapport comme étant bien loin d’être des modèles d’intégrité.

La tentation de la corruption se profile dans tous les milieux, à commencer par ceux où la possession et la manipulation de l’argent constituent la trame de la vie quotidienne. Reste à savoir jusqu’à quel point une éthique de source chrétienne peut réussir à contrebalancer l’influence délétère de l’idolâtrie de l’argent et inciter à élaborer des mesures législatives et administratives visant à freiner les abus et les dérapages. Dans cette optique, il y aurait profit à étudier de près les modèles sociaux qui puisent dans la tradition protestante, luthérienne aussi bien que calviniste. Il y aurait avantage aussi à déceler les failles qui semblent plus fréquentes dans des sociétés marquées par les traditions catholique et orthodoxe. Mais il serait éclairant non moins de scruter les habitudes affairistes d’individus et de catégories sociales qui, ayant rompu avec toute tradition religieuse, se livrent à l’idolâtrie de l’argent et pataugent dans la corruption. Car rien ne prouve qu’une totale laïcité garantisse la plénitude des vertus civiques.

LIBERTÉ RELIGIEUSE ET LIBERTÉ CHRÉTIENNE

¨La liberté religieuse est née du christianisme et elle est aujourd’hui le lien social dans la société », a déclaré Mgr Roland Minnerath, archevêque de Dijon, en référence à la déclaration conciliaire Dignitatis humanae. (Voir Agence Zenit, 4 mai 2012). Et d’ajouter : « C’est sur  le terrain du christianisme que l’idée même de « liberté de religion » a pu naître et porter des fruits…. La distinction fondatrice entre ce qui est à César et ce qui est à Dieu rend possible l’épanouissement des libertés fond«mentales dont jouissent les sociétés occidentales….Le christianisme  porte la liberté de religion comme une exigence interne à sa nature et comme invention du christianisme cette liberté  « rend justice à la vérité divine et à la liberté des consciences , à l’Etat de droit et au pluralisme de la société , à la liberté individuelle des personnes et à la liberté corporative de l’Eglise ». (Agence Zenit, 4 mai 2012).

On retrouve cette même perspective  dans une lettre pastorale publiée sous le titre Lettre pastorale sur la liberté de conscience et de religion  . publiée en avril 2012, par les membres du Conseil permanent de la Conférence des évêques catholiques du Canada.  Les auteurs sont préoccupés par les nombreuses atteintes à la liberté religieuse dont souffrent  les chrétiens à travers le monde. « Aujourd’hui, rappellent-ils,  75% des persécutions dans le monde visent les chrétiens ». Ils notent qu’au Canada aussi la liberté religieuse est en souffrance. Ainsi le cas de  croyants qui sont contraints par la loi d’exercer leur profession sans égard à leurs convictions religieuses ou morales, voir à leur encontre. Les évêques  invitent toutes les Canadiennes et les  Canadiens, et notamment les  catholiques, «  à réagir avec courage aux entraves à la liberté de conscience et de religion en renouvelant leur détermination à participer activement à tous les secteurs de la vie publique et à faire connaître leur point de vue là où se forment les politiques et l’opinion publique ». Ils proposent quatre objectifs : affirmer la place qui revient à la religion dans l’espace public, préserver de saines relations entre l’Église et l’État, former la conscience selon la vérité, protéger le droit à l’objection de conscience.

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Le plaidoyer de l’archevêque de Dijon est empreint  de dynamisme. Il met en lumière une dimension sous-estimée de l’héritage chrétien.  On pourrait cependant lui reprocher de ne pas parler beaucoup de la praxis historique. Car si les  chrétiens des débuts ont été de fervents adeptes de la liberté religieuse, ceux de l’ère constantinienne le furent moins. Il y a eu des Néarque,  mais aussi des Polyeucte. La société sacrale médiévale n’offrait  pas un modèle de liberté religieuse, pas plus que l’islam d’en face. La primauté de la liberté de conscience, assise de la liberté religieuse, a tracé  son chemin lentement, progressivement, confrontée à des blocages culturels. La Déclaration conciliaire Dignitatis humanae   marque l’aboutissement d’un long processus qui s’est heurté à des obstacles dont certains étaient d’origine ecclésiastique. On ne peut quand même pas inscrire le pape Pie IX sur la liste des ardents défendeurs de la liberté de religion et de conscience.

A l’époque de la Réforme protestante et dans les décennies qui ont suivi les chrétiens divisés on mal vécu la liberté de religion. Les conflits armés et les  persécutions ont marqué l’histoire de toutes les confessions chrétiennes. Le principe «  Cujus regio, ejus religio », issu de  la Confession d’Augsbourg, a servi de pis-aller dans un monde où la notion de liberté chrétienne, voire de liberté tout court, tentait de se tracer un chemin. . Une liberté qui,  peu à peu, a réussi à se construire  un espace  dans des sociétés où la laïcité est devenue une valeur commune.  A mesure que cette laïcité s’est révélée ouverte et intelligente,  les chrétiens de différentes confessions ont  développé des rapports harmonieux à la fois entre eux et avec les adeptes d’autres croyances religieuses.

Mais la liberté chrétienne a droit aussi à  un espace au sein de chaque confession .C’est là un volet de la catholicité.   Le croyant responsable fait partie des pierres vivantes qui structurent l’Eglise. Il n’est pas un adhérent de deuxième classe. Il peut avoir sa manière à lui de percevoir la foi et les exigences éthiques. C’est ainsi que des milliers de catholiques reconnaissent le bien-fondé d’un ministère de direction, appelé Magistère, tout en prenant leurs distances sur certaines questions qui n’engagent rien de fondamental eu égard à l’Évangile, comme  par exemple l’ordination des femmes, la morale sexuelle, l’absolution collective. Ils sont des milliers à pratiquer ainsi la liberté chrétienne  «  Il ya a beaucoup de demeures dans la maison de mon Père », a dit un jour Jésus de Nazareth. Une liberté revendiquée et assumée et qui entretient un lien étroit avec la liberté tout court.

 

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Dans un monde où les exactions  envers les chrétiens se multiplient le plaidoyer en faveur de la liberté religieuse est plus que jamais opportun. Il gagnera en efficacité  et en exemplarité s’il témoigne d’une liberté vécue, assumée, pas seulement tolérée,  au cœur de chaque confession chrétienne. A commencer par le témoignage  d’une liberté reconnue  au cœur même  de la grande  Église sainte,  catholique et romaine.