ILS VOLENT LE PAIN DES PAUVRES

Dans un bloc-notes datant du 11 avril 2012 j’ai commenté l’entrevue que Jean Ziegler a accordée au journal LE DEVOIR lors de son récent passage à Montréal. Celui qui fut pendant plusieurs années rapporteur spécial des Nations unies pour ple droit à l’alimentation a dénoncé, lors de cette entrevue, le drame des « enfants assassinés »,c’est-à-dire victimes de la sous-alimentation et de la faim ; fléau dont sont en partie responsables ceux qui spéculent sur les aliments de base, investissent dans les agrocarburants, favorisent la destruction des cultures vivrières, encouragent la mainmise financière sur des terres agricoles désormais vouées aux monocultures et aux cultures d’exportation. J’ai eu l’occasion, depuis cette entrevue, de lire Destruction massive, ( Editions Le Seuil ,2011). Il s’agit d’un ouvrage substantiel et bien documenté, où Jean Ziegler trace un tableau troublant, percutant, du fléau de la faim, lequel tue un enfant toutes les cinq secondes et engendre des séquelles psychologiques chez des millions d’autres. Cette lecture m’a fortement impressionné et m’incite à aborder de nouveau la question du droit à l’alimentation et celle du drame de la faim dans le monde.

Pionnier dans le domaine des études sur le phénomène du sous-développement, Josué de Castro avait jadis décrit ce qu’il appelait la « géographie de la faim ». Ici, en sous-titre, Jean Ziegler met de l’avant l’expression « géopolitique de la faim ». Une manière de dire que le drame de la sous-alimentation et de la faim ne s’explique pas seulement par le manque de terres agricoles ou par des facteurs conjoncturels, telles les sécheresses ou les inondations. Si le droit à l’alimentation continue d’être ignoré, c’est parce que des forces économiques et des pouvoirs politiques ineptes ou corrompus y portent systématiquement atteinte.

A la source du drame pointent les dogmes du néolibéralisme et du libre échange. On prétend en théorie refuser toute régulation étatique de l‘activité économique, mais en même temps on favorise des choix politiques qui ont comme conséquences la destruction des cultures vivrières et l’appauvrissement des classes paysannes. Eux-mêmes promoteurs des dogmes du néolibéralisme et du libre échange le Fonds monétaire international, la Banque mondiale et d’autres institutions financières travaillent main dans la main pour imposer un modèle économique aux effets destructeurs, parmi lesquels la sous-alimentation et la faim. Les promoteurs de cette politique économique ne semblent voir dans la destruction massive d’une économie agricole au service des paysans que l’équivalent de dommages collatéraux voués à disparaître une fois que l’économie libérale aura assuré à tous la prospérité. En attendant, on favorise la spéculation sur les produits agricoles, la confiscation des terres et la misère paysanne. « Si , écrit Jean Ziegler, 1 milliard d’individus souffrent de la faim, ce n’est pas à cause d’une production alimentaire déficiente mais d’un accaparement par les puissants des apports de la terre ». Donc un drame qui a sa source dans des décisions politiques.

Quelques sociétés transcontinentales privées dominent les marchés de l’agroalimentaire. « Elles décident chaque jour qui va mourir et qui va vivre, écrit Ziegler. Elles contrôlent la production et le commerce des intrants que doivent acheter les paysans et les éleveurs( semences, produits phytosanitaires, pesticides, fongicides, fertilisants, engrais minéraux, etc),…..Ce sont elles qui fixent les prix des aliments….L’eau est désormais sous le contrôle de ces sociétés….Depuis peu, elles ont acquis des dizaines de millions d’hectares de terres arables dans l’hémisphère Sud » Uns spoliation qui s’effectue avec la complicité des gouvernements indigènes et des grandes institutions internationales.

Ceux que l’auteur compare à des « requins tigres » volent le pain des pauvres. Or les pays dits avancés sont plus ou moins complices en approuvant ou en tolérant les stratégies des grandes multinationales. De ces pays nous faisons partie. Sans trop en avoir conscience nous volons aussi le pain des pauvres en participant à une politique d’exploitation qui aboutit au fait que dans un monde ou il serait possible de nourrir douze milliards d’êtres humains il s’en trouve plus d’un milliard victime de la sous-alimentation et de la faim. Ce qui s’apparente à un crime contre l’humanité.

À la manière des prophètes de l’Ancienne Alliance ou encore de Jean le Baptiste Jean Ziegler assume une tâche prophétique. Nous aurions avantage à écouter et à méditer le message qu’il nous transmet.