UN RÉFÉRENDUM N’EST PAS UNE MALADIE

Un référendum représente une forme de consultation populaire à laquelle on a recours dans plusieurs pays reconnus pour leurs solides traditions démocratiques. Il permet aux citoyens de s’exprimer sur des questions spécifiques et parfois fondamentales qui, lors des échéances électorales conventionnelles, risquent d’être confondues avec des objets de débat liés à la quotidienneté. Il s’agit donc d’un exercice hautement démocratique.

Or voici que des acteurs politiques au Québec en parlent comme d’une maladie. Ce qui est considéré ailleurs comme un exercice démocratique de haute tenue serait pour nous une aventure risquée, source de discorde et susceptible de nous détourner des « vrais problèmes ». Comme si, par exemple, prendre position sur l’avenir de son pays n’était pas un « vrai problème » et qu’il fallait à ce sujet laisser à d’autres le soin de choisir à notre place.

Ce n’est pas le référendum qui est une maladie. C’est plutôt la peur de se prendre en main, de s’assumer comme citoyens libres et responsables. Des acteurs politiques utilisent cette peur comme ingrédient électoral. C’est triste.

UNE DÉMOCRATIE EN SANTÉ

Le premier ministre du Québec a déclenché des élections en plein été, espérant peut-être qu’elles se déroulent dans l’indifférence. Or voici que les gens s’y intéressent beaucoup, et ce dans toutes les régions. C’est bon signe. Un indice de santé démocratique. De plus en plus nombreux sont ceux et celles qui semblent croire, comme le dit un adage, que « les problèmes politiques sont les problèmes de tout le monde et que les problèmes de tout le monde sont des problèmes politiques ». Un propos un peu excessif, mais qui véhicule néanmoins une part de vérité. Peut-être aussi que les électeurs ont pris au sérieux l’avertissement de Platon , qui nous rappelle que « tout ce qu’on gagne à se désintéresser de la politique, c’est d’être gouverné par des gens pires que soi ».

La démocratie se vit dans le quotidien, le libre échange des opinions, les débats multiples, les défilés, le bruit occasionnel des casseroles. Mais rien de remplace les échéances électorales. Celles-ci fournissent l’occasion de dresser un bilan, de renouveler des mandats ou de changer les mandataires. La santé démocratique est souvent renforcée par le changement.

La démocratie au Québec, héritière d’une longue tradition, a été pratiquée parfois de façon chaotique, mais n’est pas de moindre qualité qu’ailleurs. Il fut un temps où nous pensions être moins bons démocrates que nos conquérants britanniques. Un préjugé entretenu par le conquérant et assumé par un peuple vaincu. Mais les gens d’ici voient aujourd’hui les choses de façon différente. La question n’est plus de savoir si nous vivons en démocratie, mais de quelle manière on peut rendre celle-ci plus vivante et plus efficace.

DE QUOI ALIMENTER LE DÉBAT ÉLECTORAL

La vie démocratique se manifeste de diverses façons : des citoyens libres qui prennent la parole, les interventions des médias, les défilés dans la rue, le tintamarre des casseroles, les interventions des groupes de pression  issus de la société civile. Mais il demeure que les échéances électorales indiquent des passages particulièrement importants. Elles fournissent l’occasion de dresser le bilan d’une gouvernance en fin de mandat et de faire connaître des engagements pour l’avenir ; l’occasion aussi de renouveler les appareils politiques et de permettre à de nouveaux représentants de participer à l’exercice du pouvoir. Les élections qui se profilent à l’horizon au Québec annoncent donc une étape majeure de la vie démocratique.

De quoi parler au cours d’un débat électoral ? Plusieurs candidats plongent dans l’arène parce qu’une question locale ou régionale  les préoccupe de façon particulière. En fait, il arrive qu’une problématique locale puisse avoir une importance majeure. Tel par exemple, à Québec, le dossier des grands domaines conventuels que menace une densification excessive. Il serait anormal, dans un tel cas, que les candidats de la région de Québec se croient dispensés de prendre position dans ce dossier qui concerne l’écologie et la dimension humaine de la vie collective. C’est toute une philosophie  ou une idéologie qui peuvent  se cacher derrière des choix locaux.

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Cela étant reconnu, il est normal que les questions d’envergure nationale occupent le devant de la scène. J’en mentionne quelques-unes.

L’avenir de la nation. L’enjeu est toujours d’actualité, encore plus depuis que le pouvoir fédéral a reconnu au Québec le statut de nation. Reste à s’entendre sur le contenu du vocable. Pour les indépendantistes, c’est une affaire qui semble aller de soi. Pour les fédéralistes, c’est moins évident. On y gagnerait à ce que ceux-ci clarifient leur position quant à la souveraineté de la nation québécoise. Les discussions qui perdurent au sujet de la question nationale s’expliquent en bonne partie par le flou de la pensée fédéraliste, laquelle donne l’impression de s’enfermer dans le statu quo tout en espérant qu’un référendum ne lui tombera pas sur la tête un de ces jours. Peut-être existe-t-il une philosophie fédéraliste capable d’intégrer la dimension nationale québécoise avec toutes ses composantes et ses exigences. Encore faudrait-il pouvoir la connaître.

Un Québec français. La Charte de la langue française a marqué un tournant dans l’histoire du Québec. Le temps est venu d’aller plus en avant, particulièrement dans le monde du travail. Un prochain gouvernement devra proposer des mesures efficaces visant à faire du français la langue officielle et commune, aussi bien à Montréal que dans le Grand Nord. Ce qui est possible tout en respectant les droits des minorités, par exemple dans le réseau hospitalier. On le constate à Québec, où des établissements anglophones tels que le Jeffery Hale et le  Saint-Brigid’s Home poursuivent leurs activités en harmonie avec un voisinage presque entièrement francophone. La question linguistique se pose autrement à Montréal, sans doute parce qu’on n’y a pas  clairement affirmé dans les faits le statut du français au titre de langue officielle et d’usage commun. Une affaire de volonté politique.

Ouvrir les portes du savoir. Le temps est venu de dépasser le débat actuel sur les frais de scolarité à l’université et d’envisager, à court ou à moyen terme, la gratuité complète des études universitaires, comme on la pratique dans plusieurs pays. Fondement d’une telle politique : l’accès libre au savoir supérieur, pour ceux qui en ont la capacité, représente  un progrès pour l’ensemble de la société. Reste à déterminer « la juste part » que devront acquitter les diplômés qui profiteront en premier lieu de cette accessibilité générale. On pourrait s’inspirer à cet égard des pratiques en vigueur dans les pays qui ont fait de l’accessibilité à l’enseignement supérieur un droit reconnu à tous les citoyens, peu importe leurs ressources financières.

Droits des parents en éducation. A la suite de l’imposition du cours Ethique et culture religieuse des associations de parents ont réclamé  le droit d’exemption tel que prévu dans la Loi sur l’Instruction publique, Cela leur a été refusé. Pourtant, la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 reconnaît et affirme  sans équivoque le droit prioritaire des parents dans le choix du genre d’éducation dispensé à leurs enfants. La classe politique québécoise dans son ensemble  donne l’impression d’être indifférente face à cette question, laquelle  mériterait pourtant de faire l’objet d’un débat approfondi.

Pour une gouvernance éthique. La place de l’éthique dans la gestion des affaires de l’Etat fait actuellement la manchette, comme ce fut le cas lors des élections de 1936, 1960 et 1976. On ne peut esquiver le problème. Des comportements douteux dans le monde des affaires, le mépris des règles qui régissent le fonctionnement des marchés publics et une gouvernance politique mollasse portent atteinte  au bien commun. Un redressement éthique s’impose si on veut améliorer le climat social et favoriser le progrès économique.

Développer sans détruire ni brader. On ne peut risquer de transformer la vallée du Saint-Laurent en bassin d’eau huileux et les terres agricoles du Québec en espaces pollués par une exploitation aventureuse des gaz de schiste. Le développement authentique exige la protection des espaces naturels et s’oppose à la fragilisation de la qualité de la vie. Dans plusieurs pays de grandes multinationales pratiquent un capitalisme sauvage qui aboutit  à la destruction des ressources naturelles et s’effectue au mépris  des droits des populations locales. Il ne faut  pas cela  se produise  au Québec. La politique du maître chez nous comporte l’obligation de respecter les normes écologiques et de baliser l’exploitation des ressources en tenant compte des exigences du bien commun.

Une société ouverte sur le monde.  De plusieurs pays dans le monde viennent se joindre à nous des hommes, des femmes, des familles, dont plusieurs appartiennent à la francophonie. Des Néo-québécois désireux de  construire avec nous un Québec multicolore, humaniste et démocratique et qui apportent avec eux de l’énergie, des talents, des traditions susceptibles d’enrichir notre vie collective. Il serait approprié, au cours d’une campagne électorale, de leur témoigner notre esprit d’accueil et notre volonté de faciliter leur intégration harmonieuse à la société et à la culture québécoises. C’est avec tous les Québécois, quelles que soit leur origine raciale, leur culture et leurs croyances, qu’on pourra construire  ici une société vivante  et dynamique.

L’ouverture sur le monde se concrétise aussi par le biais de la coopération internationale, Les Québécois ont pratiquée celle-ci longtemps par le biais de l’engagement des missionnaires, qui se sont révélé d’efficaces agents de développement. Il serait tout indiqué de nos jours que le Québec occupe la place qui lui revient dans les organismes internationaux,  les ONG, les ententes de coopération bilatérale et les  missions de paix.

Pour une société égalitaire. Ce modèle de société n’a rien à voir avec un égalitarisme mathématique. Que le Québec compte un nombre plus ou moins grand de millionnaires, voire de milliardaires, cela importe peu. Ce qui est prioritaire, c’est que tous les citoyens, et cela dans toutes les régions, puissent avoir accès à des biens fondamentaux : la nourriture, l’éducation et la culture, les soins de santé, la sécurité au cœur de la vie quotidienne, un logement décent, un juste salaire,  un milieu de vie sain, un climat de liberté, incluant la liberté religieuse. Ces objectifs s’intègrent bien à la notion d’économie sociale de marché. C’est la responsabilité du politique de faire en sorte que l’activité économique contribue à leur réalisation. Le Québec, dans cette voie, a déjà parcouru un bon  bout de chemin. Il s’agit de continuer. C’est de cette façon qu’un petit peuple devient un grand peuple, comme aurait dit  René Lévesque.

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Les propositions  qui précèdent  ne relèvent  pas du domaine de l’utopie. Elles forment les éléments d’un beau projet collectif bien réalisable. Plus on débattra de questions de ce genre, plus la période électorale deviendra intéressante. Le niveau de la politique dépend du niveau de pensée et de perspective de ceux qui s’y intéressent. Une vision horizontale des choses  génère la platitude. Une vision qui se projette en hauteur élève le niveau de réflexion d’une collectivité. Il incombe tant aux citoyens ordinaires qu’aux acteurs politiques de fixer la barre qui sépare  une certaine hauteur d’une  platitude ennuyante.