C’ÉTAIT POURTANT UNE BONNE LOI

La loi sur le financement des partis politiques fait partie des grandes réalisations du gouvernement que dirigeait René Lévesque. Elle situe le Québec à l’avant-garde dans la manière de vivre concrètement la démocratie. J’ai eu l’occasion de participer de près à son élaboration et d’en vérifier l’efficacité sur le terrain. Je me souviens de campagnes de financement auxquelles participaient avec enthousiasme des centaines de militants heureux de contribuer de cette façon au bon fonctionnement de la vie démocratique. On recueillait avec empressement les dons les plus modestes aussi bien que les plus généreux. Mais je n’ai eu connaissance d’aucun cas de donateur qui attendait quelque faveur en retour, même quand son apport dépassait la moyenne. La loi s’arrimait bien au niveau de civisme vécu et pratiqué à l’époque.

Toutefois, les révélations de la Commission Charbonneau nous apprennent que le monde a changé. Le civisme en a pris pour son rhume. Il semble que la loi soit devenue trop exigeante pour certaines catégories de citoyens. On voudrait limiter radicalement les contributions personnelles, de crainte que des individus enclins, dès qu’ils en ont la chance, à transformer les fonds publics en fonds privés détournent la loi de ses objectifs premiers. On voudrait s’en remettre désormais à un financement avant tout public. C’est peut-être un moindre mal, mais il marque le recul d’une belle avancée démocratique.

Le Québec sait faire, proclamait un slogan fort populaire à une certaine époque. La loi sur le financement des partis politiques témoigne de cette capacité de progresser collectivement. Mais sa remise en question nous enseigne que les lois les meilleures risquent de ne pas tenir le coup quand le fondement civique se fissure.

POURQUOI N’A-T-IL PAS PARLÉ AVANT?

Quelques semaines avant de nous quitter le cardinal Carlo Maria Martini a laissé un testament spirituel dont le contenu a été rendu public deux jours après son décès. On y trouve un diagnostic plutôt sombre sur l’état de santé de l’Eglise, dont il fut l’un des plus illustres représentants. ¨ L’Eglise est fatiguée, déclare-t-il,… notre culture a vieilli, nos églises sont grandes, nos maisons religieuses sont vides et l’appareil bureaucratique de l’Eglise gonfle, nos rites et nos habits sont pompeux. Ces choses, cependant, expriment-elles ce que nous sommes aujourd’hui ? « Il ajoute ; : « L’Eglise est en retard de 200 ans. Comment se fait-il qu’elle ne se réveille pas ? (Voir Culture et foi, 24 septembre 2012).

Face à la situation actuelle il propose trois remèdes : la conversion, à commencer par celle du pape et des évêques ; la Parole de Dieu qui s’inscrit dans le cœur de chaque croyant ; les sacrements, instruments de guérison et soutien pour les hommes tout au long du chemin et dans les faiblesses de la vie ; donc qui doivent être accessibles à ceux qui en ont le plus besoin, par exemple les divorcés, les couples remariés, les familles recomposées. Ce sont eux qui ont besoin d’une protection spéciale « Comment l’Église peut-elle venir en aide, avec la force des sacrements, à ceux dont la situation familiale est complexe ? »

Un testament spirituel émouvant. Mais on se demande pourquoi son auteur n’a pas dit ces choses plus tôt, lui qui jouissait d’un prestige considérable au sein de l’Eglise catholique ? Peut-être qu’il l’a fait et que ses dires n’ont pas retenu l’attention. S’il ne l’a pas fait, son silence demeure un mystère.

L’EAU, UN BIEN COMMUN

A lire, dans Le Devoir du 3 octobre 2012, un texte de Riccardo Petrella sur le droit humain à l’eau. L’auteur, président de l’Institut européen de recherche sur la politique de l’eau à Bruxelles, sonne l’alarme face à la pression exercée par des forces économiques qui veulent que l’eau devienne une marchandise parmi d’autres au lieu d’être un droit de la
personne, c’est-à-dire universel , indivisible et imprescriptible, comme l’a déclaré l’Assemblée générale des Nations unies, le 28 juillet 2010.

Le Canada, hélas, fait partie du vaste lobby qui favorise la marchandisation de l’eau. Or celle-ci aurait comme effet de rendre les populations les plus pauvres dépendantes de forces économiques qui, sous prétexte de bien gérer l’accessibilité à l’eau, veulent en contrôler la distribution en imposant une tarification que devraient supporter des
usagers déjà pauvres et démunis tout facilitant son accessibilité à de grandes entreprises agricoles et industrielles.

Un cas parmi d’autres qui illustre que, sans régulation, le capitalisme redevient vite sauvage et inhumain. Et qu’engagé sur cette pente glissante il peut trop souvent compter sur la complicité des instances politiques, dont la mission est pourtant de défendre les droits des citoyens ordinaires, à commencer par ceux des plus démunis. Il y a danger pour la collectivité quand le politique, au lieu de réguler l’activité économique,
devient complice de ses dérapages.

L’ÉGLISE ET LES DÉBATS DE SOCIÉTÉ

On s’est habitué au Québec à l’absence quasi totale de l’appareil
ecclésial catholique dans les débats de société. Quand il y a présence,
celle-ci se fait discrète, comme ce fut le cas au moment de la crise
étudiante. Une présence qui se manifeste le plus souvent dans un
langage tamisé, bardé de généralités, qui retient peu l’attention au point
qu’on est porté à croire que les auteurs des messages accordent peu
d’importance au fait d’être écoutés ou non. On est loin de l’époque où
des évêques et des clercs renommés pour leur engagement dans les
débats sociaux prenaient position de façon parfois percutante. Pensons
par exemple à l’engagement de la revue Relations dans le dossier de la
silicose, celui du Père Georges- Henri Lévesque dans le débat sur la non-
confessionnalité des coopératives et dans maints autres débats, celui de
Monseigneur Joseph Charbonneau en faveur des grévistes de l’amiante.
C’était une époque où on trouvait normal et souhaitable que des leaders
religieux engagent leur compétence et leur prestige au service de la
collectivité lors de débats qui concernaient la justice sociale. En outre,
ceux qui intervenaient pouvaient compter sur l’appui de moyens de
communication sociale parfois influents : revues, journaux, radio, sans
oublier la contribution de modestes bulletins paroissiaux. Il fut même
une époque où, tenant lieu d’homélie, on lisait en chaire de longs extraits
d’encycliques sociales, ce qui était loin de déplaire à des paroissiens qui
pouvaient ainsi prendre congé du sermon du curé.

La situation est fort différente de nos jours. On a l’impression que les
médias souffrent d’allergie quand ils ont à faire état de nouvelles ou de
prises de position de source religieuse. Sauf dans le cas de scandales
où des clercs sont impliqués. Vaut mieux, pour connaître la situation
et les activités des chrétiens dans le monde et plus particulièrement en
Amérique du Nord, consulter le journal La Croix ou le Catholic Register
que La Presse, Le Devoir ou Le Soleil. C’est comme si au Québec on
avait instauré une sorte de laïcité par le vide eu évacuant ce qui a une
résonance religieuse.

Il faut reconnaître d’autre part que les choses ont changé du côté de
l’appareil ecclésial. Quand on compare par exemple le discours social
de Benoît XVI avec celui de Jean XXIII ou de Paul VI on note une
façon différente d’aborder les problèmes. Chez le pape actuel, le propos
est prioritairement spirituel et religieux : un discours d’abord pour
l’Église, pourrait-on dire. Chez Jean XXIII et Paul VI, l’approche était
prioritairement sociale et ouverte au monde, par exemple dans Pacem

in terris ou Populorum progressio . Dans ces documents la dimension
sociale et éthique est nettement prédominante et le style, plus simple,
aéré, se prête mieux à une transmission dans un langage qui rejoint le
mode ordinaire.

Changement également du côté de l’Eglise du Québec. J’ai connu le
temps où l’Action sociale populaire, la Commission sacerdotale d’action
sociale, des organismes d’appartenance catholique relayaient une
approche sociale chrétienne. Cette médiation n’existe plus, car ces
instances ont disparu. On observe toutefois une présence militante non-
confessionnelle qui puise beaucoup dans le vieux fonds social chrétien.
Ainsi le cas de ces milliers d’hommes et de femmes qui luttent en faveur
des droits des travailleurs, pour l’accès au logement, un revenu minimal
garanti, la qualité de la vie et de l’environnement. Ils ne revendiquent
aucune appartenance religieuse spécifique mais ne sont pas pour cela
moins socialement engagés. Parfois ils font équipe avec des instances
confessionnelles, tels ces groupes populaires qui interviennent sur le
terrain avec le soutien financier de communautés religieuses.

Mais demeure un état de silence ecclésial dans les débats de société. On
a besoin d’une parole d’inspiration sociale chrétienne, émise aussi bien
par des instances intermédiaires – telle jadis la Commission sacerdotale
d’action sociale- que par des instances épiscopales. Une parole simple,
directe, qui n’a pas besoin d’être décodée et dont les locuteurs relèvent
le défi de se confronter avec d’autres discours qui se font entendre au
sein de la société civile. La parole d’une Eglise qui pratique le jeu de la
démocratie et aussi celui de la liberté, celle des autres et la sienne.

Je souhaite la création d’une instance autonome où des clercs, des
experts de toutes catégories, des spécialistes de la communication sociale
feraient entendre un son de cloche nouveau, allant peut-être souvent
à l’encontre des opinions à la mode. Une manière d’incarner la liberté
chrétienne.et de servir la collectivité.