CHARTE DE LA LAÏCITÉ EN PÉRIL

Après avoir anobli le turban et le kirpan, la Cour suprême du Canada , invoquant le principe de la croyance sincère, a décidé d’introduire le niqab dans les cours de justice, À l’inverse, au Québec, on fait fi de la croyance sincère pour interdire l’enseignement religieux dans les écoles, ce qui n’offusque pas la Cour suprême. Le multiculturalisme et l’intégrisme laïque croisent le fer mais s’entendent comme larrons en foire quand il s’agit de s’en prendre aux droits des parents en éducation. Déconcertées, la tolérance et la laïcité ouverte se cherchent une voie.

Dans ce contexte, l’avenir s’annonce difficile pour le projet d’une charte québécoise de la laïcité. Trois issues possibles : renvoyer le projet au lendemain de l’accession à la souveraineté politique, recourir à la clause de dérogation, pratiquer de façon ouverte et intelligente la laïcité déjà inscrite dans l’histoire de la nation.

Car, dans les faits, le Québec est bel et bien une société laïque. Reste à préciser ce que cela veut dire concrètement dans la vie de tous les jours. Ainsi faudra-t-il tenir compte de l’histoire, du passé vécu, de l’héritage transmis dont font partie les valeurs issues de l’humanisme chrétien. On n’assure pas le destin d’un peuple en pratiquant la coupe à blanc dans son passé. D’autre part, le multiculturalisme qu’on veut nous forcer à avaler n’est pas sans poser problème. Il est susceptible de nuire à la capacité d’intégration et de miner l’identité collective. Une charte de la laïcité perdra en partie son efficacité si elle est construite sur les débris d’une identité réduite en miettes.

PAUVRE JÉSUS

Des détenteurs de l’autorité civile transforment des fonds publics en fonds privés, des fonctionnaires municipaux accroissent leurs revenus en pigeant dans la caisse commune, des entrepreneurs en construction s’enrichissent grâce à des contrats frauduleusement gonflés, des administrateurs universitaires se comportent comme s’ils ne savaient plus compter, des notables cossus et des institutions bancaires pratiquent l’évasion fiscale , des membres de la mafia s’infiltrent dans les appareils de gouvernance et viennent puiser sans vergogne dans les fonds publics. Il en est ainsi chez nous et dans beaucoup de pays. On dirait une efflorescence de la cupidité, dont un pape disait qu’elle est la forme la plus évidente du sous-développement moral.

Ce monde empoisonné par la cupidité campe à mille coudées de la crèche de Noël. Le pauvre Jésus semble bien seul dans sa crèche, loin d’un monde où la réussite se mesure au cumul de l’argent. Un monde où les pauvres ne semblent avoir d’utilité que s’ils servent à accroître la fortune des riches.

Mais Jésus n’est peut-être pas si seul qu’il n’apparaît. Sont proches de lui des millions de gens ordinaires qui affrontent courageusement le quotidien, construisent des familles, paient l’impôt, pratiquent la solidarité et rêvent de changer le monde. Le pauvre Jésus est moins seul que ceux qui grossissent la cohorte des profiteurs et des coquins de ce monde. Car viendra un temps, dit l’Écriture, où les puissants seront chassés de leurs trônes et les riches renvoyés les mains vides. Un message discrètement transmis par l’enfant couché dans une crèche. Quand on se souhaite mutuellement un joyeux Noël, il est bon d’avoir cela présent à l’esprit.

DU MAL PEUT SORTIR LE BIEN

Aux USA, l’industrie des armes à feu occupe une place importante. Ses porte-parole se font entendre avec force auprès des représentants élus. Ils encouragent la libre circulation des armes. Des millions de citoyens ordinaires entreposent des armes à la maison, comme le faisait la mère du forcené qui l’a assassinée avant d’aller abattre froidement une vingtaine de bouts de chou dans une école du voisinage. Là-bas on vit dans un état de paix armée, en invoquant un droit que le sens commun met en question depuis longtemps. Les uns barricadent l’entrée des écoles tandis que d’autres font appel à la Constitution.

Le drame de Newtown provoque un sentiment d’horreur. Comme si un virus porteur de barbarie continuait d’infiltrer ce peuple civilisé qu’est la nation américaine. Un changement désormais s’impose. Un président enclin à la tergiversation semble décidé à imposer ce changement, devenu inéluctable, dans les mœurs et la législation. Comme quoi l’autorité politique bien assumée et axée sur le bien commun peut faire avancer une collectivité dans la voie du progrès humain et social. Puisse ce président en donner une nouvelle preuve, et sans tarder.

Ce qui s’est passé là-bas est horrible. Mais de ce mal peut sortir du bien.

LA NAISSANCE D’UN PAYS

Elles sont émouvantes, au lendemain du vote de l’Assemblée des Nations-unies sur la reconnaissance de la Palestine à titre de membre observateur, ces images de Palestiniens qui célèbrent le début de la naissance d’un pays. Celui-ci demeure en grande partie occupé par des troupes étrangères, mais cela n’a pas empêché les Palestiniens, pendant de longues décennies, de rêver d’indépendance et de liberté.

Il est profond, ce désir d’un pays à soi, d’une patrie. Ce désir de pouvoir exprimer une identité dans le respect d’autres identités. Les Israéliens ont droit à une patrie. Mais pourquoi cela exigerait-il qu’on foule aux pieds les droits des Palestiniens et qu’on tienne leur pays sous tutelle ?

Le pouvoir fédéral canadien a décidé de prendre parti en faveur de la domination israélienne sur la Palestine. Je ne me reconnais pas dans cette politique qui nous impose un choix qui va à l’encontre du droit des peuples de disposer d’eux-mêmes. Je suis persuadé qu’un Québec souverain n’hésiterait aucunement à reconnaître les droits des Palestiniens, tout autant que les droits des Israéliens. C’est une tristesse que les Québécois soient associés à une politique étrangère qui contredit des valeurs qui leur sont chères.

LE SPECTRE DE LA SÉCULARISATION

La sécularisation fait peur aux uns mais en réjouit d’autres. Important au départ de distinguer de quoi on parle.

Le Vocabulaire pratique des sciences sociales d’Alain Birou définit la sécularisation comme un « processus selon lequel des réalités jusque là du domaine religieux, magique ou sacré passent dans le domaine profane et naturel ». On ajoute que « la culture, la pensée, les mœurs se sécularisent pour exprimer qu’elles rompent leurs attaches avec des valeurs religieuses ou des fondements théologiques » Et de préciser : « La sécularisation qui correspond à une distinction du spirituel et du temporel, en reconnaissant un domaine propre d’exercice de la raison dans ce dernier, ne doit pas être confondue avec la sécularisation qui est la perte de tout sens religieux de l’existence et qui aboutit au rationalisme pur et à l’athéisme ».

La sécularisation qui dérange, inquiète, c’est celle qui se présente comme une négation du religieux, du spirituel et apparaît comme le produit empoisonné d’un laïcisme agressif et militant. Vue sous cet angle elle est difficilement compatible avec une présence significative du message chrétien au cœur de la société moderne. Mais la sécularisation peut aussi tout simplement connoter un processus d’autonomie de l’ordre temporel, tel que le concevait le grand philosophe Jacques Maritain. Ainsi comprise, elle apparaît comme le produit d’une saine évolution des institutions et de la vie collective, dans un contexte de laïcité ouverte. On en souhaite de nos jours l’émergence au sein de l’islamisme contemporain, marqué par la raideur et l’intransigeance. Car on voit mal que l’islam puisse en même temps intégrer les valeurs modernes reconnues comme universelles et entretenir des structures et des traditions politico-religieuses qui, en maints cas, portent atteinte à ces mêmes valeurs. Dans un tel contexte, le processus de sécularisation pourrait aider des sociétés musulmanes à franchir un pas en avant dans l’intégration de valeurs universelles communes.

Le problème de la sécularisation se pose autrement dans le monde occidental. Celui-ci a fait sien la Déclaration universelle de 1948, dont on peut dire qu’elle constitue un discours séculier dont les racines sont chrétiennes. L’humanisme chrétien, qui a fait son chemin à travers des vicissitudes diverses, a ouvert la voie à une sécularisation où foi et raison trouvent toutes deux leur place.
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D’autre part, on ne sécularise pas ex nihilo, mais à partir d’un acquis historique : des coutumes, des valeurs, des institutions. La sécularisation est porteuse d’un héritage. Pensons par exemple à la liberté, à l’égalité, à la justice sociale. Ces valeurs sont à la fois chrétiennes et laïques. Pour sa part, la morale chrétienne a intégré plusieurs éléments fondamentaux à partir de souches non-chrétiennes, dont la pensée d’Aristote et l’héritage du Droit romain. L’argumentaire de saint Thomas d’Aquin sur les valeurs morales, le bien, les vertus, la justice se nourrit d’un patrimoine qui en grande partie ne doit rien au christianisme. Celui-ci a emprunté, assumé, intégré et ouvert le regard sur de nouveaux horizons. La sécularisation peut donc véhiculer à la fois une rupture et une continuité. Si, par exemple, Pacem in terris a reçu un accueil souvent très favorable dans des milieux étrangers à la foi chrétienne, c’est qu’on y retrouvait les valeurs communes qui ont pignon sur rue dans les sociétés modernes.

Il aurait été étonnant que l’on soit passé brutalement de nos jours d’une culture chrétienne à une sécularisation totale. Cela aurait signifié un échec complet de la culture chrétienne. En réalité, il y a eu à la fois rupture et continuité. L’impression d’une antinomie radicale provient d’une part de l’enfermement de beaucoup de croyants dans une bulle religieuse mais s’explique aussi d’autre part par un blocage alimenté par l’intégrisme laïque. Ces deux manières de voir vivent un cheminement laborieux dans une société libre et libérale.

L’image biblique du levain dans la pâte peut aider à comprendre la dimension positive du processus de sécularisation. Voici que dans un contexte de laïcité ouverte des hommes et des femmes de bonne volonté se font porteurs de valeurs, de modèles de vie, de projets de société issus d’une perception spirituelle et éthique qui a perdu son étiquette religieuse tout en conservant ses racines nourries d’une culture chrétienne : tels la dignité de chaque personne, la liberté, l’égalité, le développement intégral et solidaire, la démocratie. L’essentiel, dans ce contexte, n’est pas l’étiquette mais plutôt le consensus sur les valeurs et les objectifs à atteindre.

Demeurent toutefois des zones conflictuelles où les valeurs sociales d’inspiration chrétienne sont confrontées à des perceptions et à une vision du monde antinomiques. D’où les débats qui portent par exemple sur le respect de la vie humaine, la liberté religieuse, le mariage, l’euthanasie. Ces débats ont leur place dans une société démocratique. Hommes et femmes de bonne volonté et venant d’horizons divers ont le devoir d’y participer, en recherche de compromis acceptables pour tous.