QUERELLE DE PARVENUS

Les propriétaires de la Ligue nationale de hockey et les joueurs se sont querellés pendant des mois pour savoir comment on répartirait les millions$ que génère ce sport devenu plus ou moins populaire. Une querelle de parvenus qui n’a pas beaucoup retenu l’attention, sauf celle des journalistes voués aux activités sportives. Ces bien nantis qui se sont livré bataille n’ont pas attiré la pitié. On s’est intéressé plus au sort des itinérants qui sillonnent les rues de Montréal en temps de neige et de froid. La vraie misère des pauvres a éclipsé les tribulations des parvenus. C’est là, pour une collectivité, un indice de bonne santé morale.

On dirait qu’un niveau élevé d’enrichissement emprisonne dans une bulle certains de ceux qui en jouissent. Ceux-là donnent l’impression de ne plus savoir relativiser, de ne plus tempérer, de ne plus appliquer une juste mesure. Ainsi en est-il par exemple de ces Américains plusieurs fois millionnaires qui ont tenté de bloquer le fonctionnement de l’appareil étatique parce qu’on réclamait d’eux une contribution un peu plus significative à la richesse collective. Ils semblent isolés dans une bulle, insensibles à la notion de bien commun et au devoir de solidarité.

Il paraît que Bourdaloue, prédicateur célèbre, eut un jour l’audace de déclarer devant un auditoire de privilégiés : « On comprend le peu d’estime que la Providence a pour la richesse quand on voit à qui elle la confie ». J’ignore si ceux qui l’écoutaient ont bien saisi la portée de ses paroles. Je ne sais pas non plus si, de nos jours, son propos trouverait écho chez ceux que cela pourrait concerner.

PATRIMOINE MENACÉ

En 1964, à l’instigation de Georges-Emile Lapalme, alors ministre des Affaires culturelles, le gouvernement du Québec promulgua un décret qui consacrait le statut historique des Grands domaines de Sillery : un vaste territoire s’étendant approximativement du Bois de Coulonge au Domaine Kilmarnock. Depuis ce temps, le territoire dit protégé a été amputé de plusieurs parcelles. Néanmoins, l’espace résiduel pourrait constituer une extension des Plaines d’Abraham, y ajoutant un parc linéaire, des boisés d’une qualité exceptionnelle, des espaces verts accessibles au public ainsi que des bâtiments conventuels pouvant se prêter à un usage communautaire. Les Grands domaines offrent une chance à nulle autre pareille d’accroître la dimension humaine, sociale et culturelle de la ville de Québec.

Or voici que des projets de condos et de résidences de luxe mettent cet héritage en péril. La tentation est grande de faire passer au premier rang le profit à court terme souhaité par des entrepreneurs et les rentrées de taxes auxquelles rêvent des administrateurs municipaux. On dirait une répétition de l’histoire. Ainsi fut-il un temps jadis où des hommes d’affaires voulaient qu’on démolisse les fortifications afin de créer de nouveaux espaces pour les commerces. Et n’eût été la ténacité d’un ancien gouverneur général, Lord Grey, les Plaines d’Abraham n’auraient pas vu le jour puisqu’elles restreignaient l’espace résidentiel.

Le ministre de la Culture aura le dernier mot dans le dossier des Grands domaines de Sillery. L’occasion lui est donnée de démontrer qu’il est capable d’une vision des choses qui puisse se comparer à celle dont témoigna jadis Georges-Émile Lapalme.

CATHOLIQUES DANS UN QUÉBEC PLURALISTE

Tel que paru dans Le Devoir

Tel est le titre qui coiffe le message qu’ont publié les évêques du Québec en novembre 2012. Un document éclairant, collé à la réalité, qui apporte une contribution significative aux débats qui agitent la société d’ici. Malheureusement, le message semble avoir échappé à l’attention des médias. N’eût été la diligence d’un ami, j’aurais ignoré totalement l’existence de ce texte de haute portée, animé d’un grand souffle.

Trois thèmes majeurs : le nouveau pluralisme québécois, le pluralisme et la liberté religieuse, les catholiques dans un Québec pluraliste.

Au Québec, dit le document, on est passé d’une société uniforme, en apparence catholique, à une société sécularisée et pluraliste. Est en train d’émerger, au cœur de cette mutation, un nouveau visage de l’Église. Les évêques soulignent les « multiples accents » d’un nouveau style de catholicisme. Ils constatent que « beaucoup sont attachés à l’Église, à la foi et au patrimoine catholique tout en ayant des convictions différentes sur des sujets fondamentaux comme la famille, le mariage, la sexualité ou les ministères de l’Église. Ils ont pris des distances, mais n’ont pas rompu les liens ». Se greffent à ces propos quelques observations éclairantes sur « la fascination du religieux ».

Le document aborde ensuite la question du pluralisme et de la liberté religieuse, traite brièvement de la notion de laïcité et plus en profondeur de l’engagement social dans un contexte de liberté. Une liberté nécessaire pour que se crée un espace favorable à un tel engagement et qui permette par exemple qu’on puisse « prendre la parole ou s’engager dans des mouvements pour modifier des institutions, des lois ou des conditions de vie ou de travail qui seraient indignes, inéquitables ou contraires aux valeurs de l’Évangile » Ce qui suppose que soit reconnue à la religion une place dans l’espace public, permettant ainsi aux chrétiens d’intervenir en toute liberté, dans le respect d’autres croyances et d’autres courants de pensée. .

En conclusion, les évêques souhaitent que se fasse sentir l’influence d’une présence chrétienne fondée sur la foi en Jésus-Christ et sur le dynamisme alimenté par celle-ci. Une présence transmise par des instances familiales, religieuses et catéchétiques. Ils notent que l’école ne fait plus partie de ces instances, mais ne semblent pas déplorer qu’il en soit devenu ainsi. Ils sont résignés, du moins en apparence, à ce que l’école n’accorde aucun espace pour la transmission d’une culture spécifiquement chrétienne.

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Trois brefs commentaires. Primo : j’aurais aimé qu’on parle de chrétiens plutôt que de catholiques. Je suis persuadé que de nombreux chrétiens de confession protestante auraient aimé être inclus dans cette approche ouverte dont témoignent les évêques. Ils auraient été sensibles à un langage moins exclusif, plus œcuménique.

Secundo : je souhaite une suite à cette prise de parole. Il serait utile qu’on traite plus en profondeur des diverses façons dont les chrétiens pourraient intervenir dans les débats de société au Québec. Par exemple, doivent-ils s’engager en brandissant une bannière qui les identifie ou plutôt militer dans l’anonymat avec des gens de bon vouloir porteurs de valeurs communes ? Doivent-ils considérer certains enjeux comme étant prioritaires ? Lesquels ?

Tertio : comment faire en sorte que le message qu’on veut transmettre ne passe pas inaperçu et que les moyens de communication sociale y fassent écho ? J’ai l’impression que la pratique ecclésiale au Québec, dans le domaine des communications, a besoin d’un aggiornamento en profondeur. C’est comme si on était passé quasiment sans transition de l’ère du triomphalisme au syndrome des catacombes. C’est tout à fait pertinent de parler du levain dans la pâte, mais ce ne l’est non moins de ne pas cacher la lumière sous le boisseau.