DÉLIT DE PARENTÉ

Il y a quelques années, un journaliste oeuvrant dans le monde de la télévision avait laissé planer un soupçon sur la réputation du cardinal Marc Ouellet, alors archevêque de Québec, dont un frère avait eu des démêlés avec la justice. Il raisonnait comme si cette affaire compromettait la réputation du cardinal, comme s’il existait un délit de parenté impliquant qu’une faute que commet un membre d’une famille engageait la responsabilité des autres membres. On nous renvoyait ainsi à une coutume clanique, loin en arrière dans le temps. Un procédé de bas niveau et pas très intelligent.

Or voici qu’une animatrice de la télévision, reconnue pour sa vive intelligence et sa compétence , vient de s’empêtrer dans l’exploitation du même filon. Heureusement, le cardinal Jean-Claude Turcotte, invité à son émission, ne s’est pas laissé piéger. Il a su habilement remettre les choses à leur place.

Le cas n’est pas unique. Il arrive trop souvent que des animateurs de grand talent, lorsqu’ils abordent des questions religieuses, dérapent facilement. On dirait une animosité antireligieuse, plus particulièrement antichrétienne, peut-être longtemps refoulée et qui suinte à travers des propos en apparence neutres et objectifs.

CATHOLICITÉ EN CROISSANCE

Le cardinal Antonio Vegliò, président du Conseil pontifical pour la pastorale des migrants et des personnes en déplacement, dénonce les « aspects asymétriques d’une mondialisation » qui inclut certains et exclut d’autres, qui « privilégie le « libre mouvement des affaires, la mondialisation financière » plutôt que l’émigration. Il constate une incompatibilité entre les restrictions des Etats concernant l’émigration et « un monde qui avance vers une croissante libéralisation des autres flux ». (Voir Agence Zenit, 26 février 2013)

Point de dé départ de sa réflexion : l’Église embrasse tous les peuples et voit dans le phénomène migratoire « un signe des temps » destiné « à transformer les structures nationales et internationales, sociales, économiques et politiques ». Elle est « signe et instrument de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain ». Et d’ajouter : « Personne n’est étranger dans l’Eglise et elle n’est étrangère à personne, en aucun lieu ». Nous voilà loin du repliement sectaire.

Cela veut dire qu’un chrétien qui milite en faveur d’une politique d’immigration vraiment accueillante – ce qui n’empêche pas celle-ci d’être également intelligente et rationnelle- se trouve à agir dans le sens d’une authentique catholicité et de la croissance de cette catholicité. Voilà qui confère à l’Eglise une image où prédominent l’accueil et l’ouverture au monde.

DÉBUT D’UN TEMPS NOUVEAU ?

L’état de santé du pape Benoît XVI lui a fourni un motif tout à fait valable et légitime pour abandonner une charge devenue trop lourde .Au-delà de cette motivation le geste courageux que ce pape a posé comporte une dimension révolutionnaire. Il a mis fin au mythe d’un pape inamovible qui aurait le droit de figer l’Église catholique dans un état de stagnation nuisible pour la vie et l’évolution du monde chrétien. Benoît XVI, un conservateur révolutionnaire, a-t-on dit. Il y a du vrai là-dedans.

C’est la suite qui devient importante. On peut par exemple souhaiter la convocation d’un Concile qui renoue avec Vatican 11 et en prolonge les effets bénéfiques. Ce serait l’occasion de remettre de l’avant des dossiers disparus dans le décor ou envoyés aux oubliettes. À titre d’exemples : l’instauration d’une véritable collégialité où les évêques représenteraient les communautés de croyants avant d’être des préfets chargés d’exécuter les dictats d’un pouvoir romain ; le service pastoral de prêtres mariés ; le sacerdoce des femmes ; la restauration de l’ordre des diaconesses ; une Église où des croyants libres et responsables débattraient ouvertement de problématiques sociales qui affectent la condition humaine ; la mise à jour de l’éthique sexuelle ; une Eglise ouverte sur le monde plutôt que le repliement sectaire de petites communautés fermées sur elles-mêmes ; une Église capable d’audace, comme le souhaitait Jean-Paul II.

On peut rêver d’un virage ecclésial. Ce serait alors le début d’un temps nouveau.

RUPTURES

L’harmonie sociale repose en bonne partie sur un consensus éthique qui concerne les aspects fondamentaux de la vie en société. Modèle de ce consensus : celui qui a pris forme dans la Déclaration universelle des droits de l’homme, entérinée par l’Assemblée générale des Nations unies, le 10 décembre 1948. Au nombre des valeurs et des principes énoncés on remarque la liberté et l’égalité de tous les humains en dignité et en droits, le droit à la vie, la prohibition de l’esclavage, de la servitude et de la torture, l’égalité de chaque citoyen devant la loi, le droit d’asile, le droit, pour un homme et une femme, de se marier et de fonder une famille, la liberté d’opinion et d’expression, le droit à la sécurité sociale et au travail, le droit d’association, le droit à l’éducation, le droit, pour les parents, de choisir le genre d’éducation à donner à leurs enfants, l’obligation ,pour chaque individu, d’assumer ses devoirs envers la communauté dans laquelle seule le libre et plein développement de sa personnalité est possible. Ce consensus marque un grand moment dans l’histoire de l’humanité. Il offre un idéal que beaucoup de pays signataires sont encore loin d’avoir atteint. Mais l’idéal perdure et exerce toujours une attirance,

Consensus ébranlé

Il arrive que même dans des pays où on affirme vouloir respecter ces valeurs universelles des failles apparaissent et que le consensus se fragilise. On doit alors parler de ruptures. Nombreux par exemple sont les pays où la pratique de l’avortement supplante le droit à la vie, où l’union entre personnes de même sexe est élevée au même rang que le mariage entre un homme et une femme et où l’on considère l’euthanasie comme une pratique médicale d’exception. Les uns voient dans ces nouveautés des formes de progressisme, les autres les dénoncent comme des atteintes à des valeurs fondamentales. De là résultent de vives divergences qui marquent la vie en société.

Le débat sur l’avortement perdure dans beaucoup de pays et se déroule souvent dans la confusion. Il arrive que l’on confonde avortement et contraception. Il arrive aussi que l’on entremêle ce qui est étroitement lié à des convictions morales et ce qui relève du domaine du politique et du juridique. Car la loi positive n’est pas un décalque de la loi naturelle. Le législateur doit, dans son souci du bien commun, chercher à déterminer ce qui est socialement acceptable, même si cela ne répond pas à toutes les exigences de la loi naturelle et peut heurter des convictions morales. D’autre part, on doit déplorer cette légèreté qui consiste à considérer l’avortement comme une pratique banale qui ne concernerait d’aucune façon le droit à la vie et le respect de la dignité humaine.

L’union dite conjugale entre personnes de même sexe met inévitablement en question le mariage traditionnel, assise première de la famille et de la vie en société. Elle suscite une interrogation d’ordre anthropologique avant que d’être religieuse. Elle est loin de faire consensus, nonobstant ce que veulent faire croire certains partisans du mariage gay. Demeure pour le législateur la tâche de trouver une porte de sortie qui puisse satisfaire à la fois les adeptes d’une mode apparemment fugace et les convictions de la majorité des citoyens. Ce qui n’est pas une tâche facile.

Quant à l’euthanasie, elle vient de faire surface sous le couvert du progressisme et du droit de mourir dans la dignité. Mais pour amorcer un débat sérieux sur une question aussi grave, il faudrait bien définir au départ de quoi il est question. Les soins palliatifs, c’est une chose, l’euthanasie, c’en est une autre. Parler d’aide médicale à mourir représente une manière détournée de désigner l’euthanasie. C’est donc bien de celle-ci dont il faut débattre, et cela à ciel ouvert, sans jouer avec les mots.

Partisans et adversaires de l’euthanasie sont d’accord pour dire qu’il faut multiplier au Québec les centres de soins palliatifs. Cela urge plus que de faire pression sur des médecins pour qu’ils posent un acte qu’ils se sont engagés par serment à ne jamais faire : donner la mort .Un engagement qui reçoit l’appui la majorité des citoyens bien informés. Entretenir ici la confusion peut mettre en danger le consensus social.

Pour un vrai débat

Dans un contexte pareil où sont en jeu des valeurs éthiques de première importance, il faut s’attendre à des affrontements. Le vivre ensemble y devient plus difficile, mais non impossible À condition que les débats ne se fassent pas à sens unique, comme si le droit de parole était réservé à des factions qui se comportent comme détentrices de la vérité. Surtout que beaucoup d’adeptes de l’avortement généralisé, ou encore du mariage gay ou de l’euthanasie prétendument médicale ne semblent pas réaliser qu’ils heurtent de plein fouet les convictions éthiques profondes de milliers de gens qui divergent d’opinion avec eux. Ils ne se rendent pas compte, semble-t-il, qu’ils risquent de provoquer une rupture radicale du consensus social. Aussi feraient-ils progresser le débat en accordant un peu d’attention aux arguments de ceux qui ne pensent pas comme eux, ce qui vaudrait mieux que de les étiqueter comme des bigots ou des ringards. Ils feraient œuvre utile aussi en reconsidérant le bien-fondé de l’argumentaire auquel ils ont recours, lequel, vu sous l’angle d’une droite raison ( la recta ratio des Anciens), apparaît plutôt bancal.